Samedi 6 octobre 2007 6 06 /10 /Oct /2007 18:24

C’est arrivé par la poste, ce matin. Expédiée par Maître ***, notaire dans la capitale, me priant de venir au plus tôt, la lettre était expéditive, lapidaire même. Cela avait un rapport avec Gaspard. Il fallut donc que je prenne cela comme des nouvelles de mon écrivain, les premières depuis qu’il m’avait foutu à la porte de sa chambre, il y a tout juste une semaine.

Depuis le temps, je commençais à connaître le bonhomme. Et je l’imaginais mal faire appel aux services d’un notaire. Bien entendu, je m’y dirigeai quand même à ce rendez-vous, servi dans mon vieux costume, comme un chat dans la corde qui l’étrangle.

C’était une petite porte en vieux bois qui ne payait pas de mine. Sur le mur, une plaque dorée indiquait « Maître ***, notaire ». Ce fut une secrétaire identique à la mienne qui m’accueillit et me demanda d’attendre dans la salle d’attente. Enfin, c’était juste quelques chaises à côté de l’entrée. Sur une table, quelques journaux, l’un annonçant la morte de Mao, l’autre, l’arrivée de la couleur à la télévision et le troisième, l’absolution de la peine de mort en France. Les magazines, eux, parlaient de la Haute Volta et de l’URSS, pays aujourd’hui disparus. Les mots fléchés, évidemment, avaient passé la date de péremption depuis belle lurette. A la définition « nouveau président de la république », on ne trouvait que quatre cases remplies du mot « Coty ». « Champion du monde de Formule 1 » était suivi de « Fangio » et le « présentateur télé préféré des Français était « Zitrone ».

La secrétaire me dit que Maître *** va me recevoir. On me fait alors entrer dans une grande pièce, où les murs sont garnis de livres et où une table m’attendait, fièrement gardée par des chaises sérieuses.

 

 

 

- Excusez-moi de vous avoir fait patienter si longuement, me dit un petit homme au crâne presque chevelu, mais nous avons un dossier important à traiter qui nous prend tout notre temps.

- Ce n’est pas grave, mentis-je.

- Bien, je vous ai fait venir parce que le dénommé Gaspard a déposé chez nous un testament un peu particulier.

- Un testament ? Est-il donc mort ?

- Pas que je sache mais il l’a déposé il y a un an, jour pour jour nous demandant de le lire en votre présence à la date du samedi 6 octobre.

 

 

 

J’imaginais une enveloppe kraft déposée sur la banquette d’un café et sur laquelle il était inscrit : pas avant le samedi 6 octobre.

 

 

 

- Cette procédure est un peu inhabituelle mais elle est tout à fait légale. Le dossier, confié à nos soins par le dénommé Gaspard, ne contient que deux choses : un livre qu’il aimerait, je cite, « que vous lisiez avec beaucoup d’attention » et une lettre que je vais à présent vous lire.

 

 

 

Je pris le livre qu’il me tendait, c’était un livre au cuir brun qui, au moment où je le touchais,  me procura des frissons partout dans le corps.

 

 

 

- Euh…un instant.

- Oui ?

- Comment ça se passe ? je veux dire… Gaspard a déjà fait un testament et d’après ce qu’il m’en a dit, il ne me léguait rien.

- Comme je vous l’ai dit, il ne s’agit pas d’un vrai testament. Gaspard n’est pas mort. Il n’y a donc pas d’héritage ni de droits de succession, si c’est bien là, le sens de votre question.

 

 

 

Effectivement.

Si Gaspard voulait me transmettre le livre, pourquoi ne s’est-il pas contenté comme d’habitude de le déposer dans ma boite ? Pourquoi cette envie de formalisme, tout à coup ? Le notaire déplia la lettre et je compris.

Ils étaient tous là, telles des ombres, à avoir pris place à la même table que moi. Antonin, Béryllium, les frères Bellegrave qui ne tenaient pas en place, l’homme qui ne vieillissait pas qui se dissimulait dans l’ombre du coin de la pièce. Tous. Et une multitude d’autres inconnus. Tous étaient venus et remplissaient la pièce pour saluer le grand homme, à l’instant où nous refermerions le livre pour la dernière fois. Tous, dans un silence de cathédrale, attendaient de savoir si leur sort dépendrait de ce que Gaspard avait écrit en guise de conclusion.

 

 

 

«  J’aurais voulu commencer cette lettre par une de ces phrases dont les films ont le secret. Mais, évidemment, je n’ai pas l’once d’un talent. Ma vie n’aura été que la votre, lentement distillée au hasard des rencontres. Je me voulais voyageur, baroudeur, machine errante mais je n’ai même pas été un oiseau de passage. Un oiseau de passage se contente de passer, il ne chamboule pas la vie des compagnons avec qui il partage une ligne à haute tension. Moi si.

Je me suis pris pour le personnage principal de vos vies et je m’en excuse. Je n’aurais pas du m’y sentir chez moi mais plutôt les laisser se dérouler comme elles l’entendaient. A toute la bande de la Perruche verte, je demande pardon. J’aurais du vous laisser la liberté de choisir votre prison. A Rufus, pardon de n’avoir fait de vous qu’un chien policier lancé à mes trousses. Je vous ai réservé à tous, des vies figurantes et à l’ombre de la mienne, si indifférente, si monotone. Je voulais savoir ce que ça faisait d’être un héros, d’être le personnage principal pour une fois.

Je vous demande pardon également, parce que je ne regrette rien. Le voyage a été agréable. J’ai voulu jouer à l’apprenti sorcier, ressasser une histoire vieille de mille ans et bouleverser le tout comme l’on cuisine un ragoût dans une vieille marmite avec tout ce qui nous reste dans le frigo. Parfois, je n’ai pas su me tenir à ma place derrière les fourneaux et me suis plongé dans la sauce. Certains d’entre vous, d’ailleurs, ont eu du mal à le comprendre, ont prétendu que ça partait dans tous les sens, et qu’on avait du mal à suivre. D’autres n’ont pas essayé et se sont contentés de suivre le train de loin. Quelques uns, cependant, ont agi, malgré l’ambiguïté de leur rôle et ont su deviner où j’ai voulu en venir. L’ermite et Batave en tête. A vous aussi, je n’ai réservé qu’une petite place, ridicule récompense de votre intelligence. Vous aviez compris le fin mot de l’histoire, bien avant Gaspard.

Je me suis perdu bien des fois, c’est vrai. Quand je disais « je », c’était un « je » à plusieurs têtes. C’est étrange. Pendant toute la durée du voyage, j’ai cherché une réponse, une évidence, que je perçois seulement maintenant. Comme s’il m’avait fallu revenir pour le découvrir.

Oui, j’ai enfin découvert ce qui me tenait à cœur. J’ai fouillé, fouiné pour cela. J’ai fait des choses dont je ne suis pas fier. J’ai abandonné certains d’entre vous, j’ai délaissé des projets importants et j’ai menti la plupart du temps. Mais je ne regrette rien. J’ai avancé là où j’ai voulu et je suis revenu, rien à redire.

L’épais volume de cuir brun qui a pris tant de place dans mes lignes ne contient à présent plus qu’une seule histoire. Son épaisseur n’est plus que d’un centimètre. Lorsqu’on l’aura lu, qu’adviendra-t-il ? Disparaîtra-t-il ? Ou restera-t-il blanc en attendant qu’une plume, plus délicate que la mienne vienne y tremper son encre ? Il est clair en tout cas qu’on ne parlera plus de moi.

«  La Disparition de Gaspard », c’était un bon titre, Rufus. Merci d’avoir pris soin de mes lignes, comme de la prunelle de mes yeux. Merci à vous tous de m’avoir hébergé ».

 

 

 

 

FIN.

Par GOIDH - Publié dans : Les Enquêtes d'un buveur de bière
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Samedi 29 septembre 2007 6 29 /09 /Sep /2007 23:03

Je regarde Rufus Célestin sortir de mon hôtel et s’éloigner sous la pluie. Il ignore qu’il ne me reverra plus. Ce jour-là, j’étais parti des rêves plein la tête. Les barreaux de ma cellule ne me satisfaisaient plus. Je regardais passer les saisons au ralenti. Je maudissais le soleil un peu trop lâche qui n’osait pas s’aventurer jusqu’à moi, la pluie qui trouvait toujours le moyen de s’infiltrer dans mon mur, le froid qui se croyait chez lui… Y’en avait quand même une de saison, que j’aimais bien, c’était l’hiver, le vrai, avec l’écharpe et la neige au bas du trottoir. A deux rues de chez moi, il y avait ce truc-là, le square des frères Malandins. C’était juste quarante mètres carrés de pelouse foutue en plein milieu d’un carrefour qui s’était carré lui-même au croisement de quatre routes. J’aimais y aller faire un tour de temps en temps.

Une fois-là, je n’y faisais rien que contempler le vide. Je restai debout pendant des heures – il n’y avait que très peu de bancs dans le square des frères Malandins – et je n’y faisais rien. Quelquefois, un papillon caracolant, une feuille suicidaire ou un nuage innocent attiraient mon attention quelques secondes ou quelques heures. Mon occupation préférée consistait à décrypter le panneau signalétique vissé à la paroi d’un immeuble du 19ème ou du 18ème, allez savoir.

Les frères Malandins.

Ne serait-ce pas plutôt Malandrins ? Avait-on oublié le « r » et s’en est-on aperçu que trop tard ? Peut-être que quelqu’un l’a vu mais que par peur d’être stupide ou par peur que la faute lui retombe dessus, s’est bien gardé de ne rien dire. Malandins, donc. Qui pouvaient-ils bien être ? Deux architectes ? Deux ingénieurs ? Deux explorateurs ? Etaient-ils vraiment frères ? Oui, cela on peut en être sûr.

Debout, comme cela, à me poser toutes ces questions, on me prenait sans doute pour un inconscient. Il y avait d’abord cette vieille dame accompagnée de Pupugne qui venait faire ses besoins. Elle m’adressa la parole une fois ou deux et je lui posai les quelques questions qui me tracassaient. Avait-on oublié le « r » ? La feuille du platane allait-elle tomber aujourd’hui ou demain ? Allait-il y avoir de la neige à noël ? La première fois, elle répondit poliment qu’elle n’en savait rien. La deuxième fois, elle m’a demandé si je n’avais pas un emploi. La troisième fois, elle se contenta de me saluer de loin. La quatrième fois, elle fit semblant de ne pas me voir et alla s’asseoir sur un banc. La cinquième fois, elle changea de square et ne vint plus.

Il y avait aussi ce type louche. Le genre de gars qui traîne dans les squares et qui ne connaît personne mais que tout le monde connaît. Entre lui et moi, ce fut très clair, dès le départ. On ne se parla pas.

Et puis il y avait lui. Ce type, sans prétention, qui traversait le square sans jamais s’y arrêter. Ce jour-là, il avait beaucoup neigé et j’étais en train de décrypter le mouvement translatoire des flocons. Il portait une sacoche qui semblait très lourde et un vieil imperméable qui laissait sans doute passer l’eau et le froid. Il m’adressa un regard et je lui fis la politesse de répondre. Je vis à son étonnement qu’il ne m’avait jamais remarqué auparavant. Moi si. Je le voyais presque tous les jours. Il traînait rarement des pieds mais je ne sais pas pourquoi il me plaisait bien.

Notre relation fut de courte durée mais eut au moins le mérite d’être stable et fidèle. Nous nous voyions tous les après-midi à 13h30 – 13h35. Quelquefois, en matinée mais c’était beaucoup plus rare. Nous déjeunions ensemble. Lui, sur le pouce dans un estaminet et moi sur place. Son repas était constitué de plats du jour et de bocks de bière. Le mien d’écoute et d’observations. Le soir, nous nous voyions peu car il m’était assez pénible d’attendre qu’il sorte de son travail. Je rentrais chez moi avec la certitude de le revoir. Et puis un jour, je suis parti. J’en avais assez. Les barreaux de ma cellule étaient vraiment trop pesants, le regard des autres pas assez lourd. Qu’à pensé alors de moi, Rufus, mon travailleur acharné et si pressé ? Je l’avais laissé sans un mot d’adieu ni message dans le ciel.

Ce jour-là, j’étais parti plein de troubles et d’appréhension.

Ce jour-là, Emma dormait à mes côtés. Je la regardais plisser ses sourcils lorsqu’elle était en proie à de mauvais rêves. C’est l’image parfaite pour parler d’elle. Malgré ce qu’elle a vécu, au-delà des tortures que son âme et son corps ont subies, elle trouve quand même la force de dormir même si les cauchemars ont élu domicile dans son sommeil. C’est étrange. C’est moi qui devrais dormir tandis qu’elle tiendrait compagnie à son insomnie tout en me regardant, assise au bord du lit. Mais je n’arrive plus à dormir, plus aussi bien qu’avant. Mes yeux sont encore bourrés des images de ces vies, de ces histoires. Quelqu’un, en lisant mes lignes pourrait me demander quelle est la part du réel et la part du rêve. C’est le genre de question qui passionne Rufus. La vérité est que je n’en sais rien. C’est un problème un peu trop compliqué pour mon intelligence. Ce que je me dis, c’est que ce soit rêvé ou vécu, le passé n’est fait que de souvenirs, alors tout ça, c’est du pareil au même. Si ça se trouve, j’ai rêvé cette éternité d’hôtels avec Emma.

Ce jour-là, Emma et moi avions décidé de mettre un terme à nos errances. Je m’étais mis en route depuis un an, jour pour jour. Six mois plus tôt, j’étais assis sur un pont, les pieds ballants au-dessus d’une rivière tarie. Laisser une trace de soi, voilà qui est important. Une preuve, même minuscule, de notre passage sur terre. Pas une reconnaissance ni la certitude d’avoir servi à quelque chose. Juste une petite histoire, histoire de dire qu’à un moment donné, nous sommes passés par là, que c’était bien, qu’on tient à vous remercier pour le couchage et qu’on laisse la porte ouverte pour les autres.

Qui donc me connaissait dans cette vie ? Qui donc avait assez d’espace à remplir dans sa vie pour accueillir la mienne ? Rufus Célestin semblait être la personne idéale. Mais en un an, les voyageurs changent, surtout ceux qui restent immobiles. A présent, Rufus avait peut-être quelqu’un à remercier pour son couchage. J’ai donc fait ce tous les égoïstes n’auraient pas osé faire. Je me suis imposé. J’ai laissé cette carte de visite. Monsieur, si vous vous souvenez de moi, ne m’oubliez pas.

Ce jour-là, Emma dormait profondément à mes côtés. Je me souvins de cette nuit dans la maison sur la colline et de ce qu’il aurait fallu lui dire. A l’époque, elle n’avait pas de nom, je décidai donc de lui en donner un. Ce fut Marie. Six mois plus tard, j’appris qu’elle s’appelait en réalité Emma. Je savais à présent qu’elle pouvait répondre au doux nom d’Aurore.

Sa complexité m’avait tout d’abord fasciné. Qui n’a jamais rêvé d’une rencontre imprévisible avec une jeune fille et sa robe légère à la vie décolletée ? Ce que j’aimais le plus, c’était ses disparitions. Ce jour-là, elle s’évapora comme elle était apparue. Je la retrouvai quelques temps plus tard, au détour d’une valse et notre danse ne dura que le temps d’une danse. Je vivais avec cette inconnue la relation idéale. Et puis on s’est revus. On avait partagé sans le savoir le même train et on ne s’est plus quittés. Marie, Emma et Aurore vivent maintenant à mes côtés et elles dorment profondément.

J’ai évité de poser des questions. J’ai préféré m’en tenir aux silences d’usage. Mais à la longue, j’en eu assez. Sa part d’ombre était trop importante à mes yeux. Elle avait été amante de Rochefort et ce souvenir était si atroce que la vue de l’homme à la moustache brune la terrorisait. Elle ne m’a jamais rien dit. Elle savait également des choses sur moi que j’ignorais. D’un certain côté, elle me connaissait mieux que je ne me connaissais moi-même. Et je ne le supportais pas.

Avez-vous déjà travaillé la totalité de votre existence à découvrir quelque chose et au moment où vous touchez au but, au moment où vous allez enfin savoir, vous apprenez que la personne qui partage votre vie le sait déjà et l’a toujours su. C’était pour moi la pire des trahisons, la plus terrible des tortures. Alors, j’ai fait comme font les amoureux lâches, j’ai laissé éclater ma colère. Je l’ai recueillie, je lui ai donnée un abri, je l’ai nourrie jour après jour, heure après heure. Je l’ai laissée grandir au fond de moi. J’étais devenu un prisonnier et tu ne voulais pas partager ma geôle. Où allais-tu, Marie, pendant ces longues heures d’absence ? Avec qui étais-tu ? Pensais-tu encore à moi ?

Ce jour-là, alors qu’elle était encore sortie, je suis tombé sur le livre. Je ne sais pas ce qu’il faisait là. Etait-ce elle qui l’avait déposé ? Je me pose encore la question. Son pouvoir me fascinait et j’ai bien du rester une heure à le regarder sans oser l’ouvrir ou le déplacer. Il était étendu sur le sol au pied du lit.

Par quel stratagème occulte se trouvait-il toujours devant moi dès que je commençai à l’oublier ? Je me demande ce qui se serait passé si je n’avais jamais mis les pieds dans la maison sur la colline. Si j’étais descendu une gare plus tôt. Ma vie, forcément, aurait été différente. Quand je suis monté dans ce train, je n’avais qu’une envie, aller le plus loin possible. J’étais sans destination. Et par fainéantise, j’ai attendu que le train décide pour moi. C’est lui qui m’a largué à Lac-aux-sables. Et il a fallu que je m’y fasse à cette nouvelle vie que mon flegme m’offrait.

Ce jour-là, Emma dormait profondément. Elle se retournait et se retournait encore sans savoir ce qui allait lui arriver. Le savais-je moi-même ? Nous avions passé la veille à nous détester. J’avais été tout en menaces, elle avait été tout en ultimatums. Il était charmant de désirer une revenante, il était impossible de vivre avec une inconnue.

Ce jour-là, pourtant, nous avions fait l’amour. Je ne me souviens plus comment c’était. Les souvenirs se mélangent avec d’autres et je ne sais plus. Ma mémoire, ma précieuse mémoire dont je suis si fier me fait défaut de plus en plus souvent. Est-ce que je dois m’inquiéter ? Est-ce le signe annonciateur de ce que le sort me réserve ? Qui suis-je donc, à la fin ? Qu’est qu’ont essayé de me dire successivement l’ermite, le shaman et Batave ? Quelle est donc la nature du lien qui nous unit Rochefort, Emma et moi ?

Ce jour-là, Emma a dévoilé une faiblesse. Je l’avais questionnée et comme à son habitude, elle n’a pas voulu répondre. Mais dans son regard, pour la première fois, une étincelle avait vacillé. C’était sûr à présent, Emma savait et ne me disait rien. Emma savait et me mentait. J’ouvris alors la porte à ma colère et Emma put reprendre du poil de la bête. Je le sais à présent. Sa vie de lutte l’avait entraînée à ce genre de crise. Elle fit donc ce qu’elle fait de mieux. Elle combattit de toutes ses forces, ne recula devant rien et finalement, l’emporta. Mais dans mon coin de vaincu, je souriais entre mes blessures. Je savais que la bataille n’était pas finie mais j’ignorais que mon amour, déjà, commençait ses valises.

Ce jour-là, tandis que je ne dormais pas, victime une fois encore d’une insomnie particulièrement belliqueuse, je regardais Emma dormir profondément. Je repassais en mémoire tous nos moments de bonheur, tout le chemin des falaises jusque là où poussent les Indiens. Une éternité de chevauchées et de voyages en train. Puis il y a eu la traversée en bateau. Accoudés au bastingage, nous rigolions en pensant qu’au fond de l’eau traînait une épais tunnel de verre renfermant comme un trésor des rails qui ne serviraient plus. Enfin, nous avons posé nos valises dans cette chambre d’hôtel. Entre ses bras, j’avais oublié ma quête, j’oubliais le temps. L’ai-je seulement vécu ? ou n’est-ce qu’un rêve comme tant d’autres.

Ce jour-là, je me suis levé dans la nuit. J’ai contemplé pendant longtemps mon neuvième ennemi qui dormait profondément. Mon pied a heurté quelque chose. Un livre. Le livre. Il s’est ouvert sur le début d’un chapitre. La maison des Saint Bart. En le prenant dans les mains, j’ai ressenti cette électrocution si puissante que j’ai été tenté. Un soubresaut d’Emma m’a fait reprendre mes esprits. Mais c’était un revirement de courte durée. Je pouvais savoir. J’avais dans les mains la réponse à toutes mes questions. Je voulais comprendre ce qui animait la femme que j’aimais, connaître les secrets qu’elle n’avouerait jamais, rouvrir les blessures qui lui déchiraient l’âme. Je voulais savoir. Je connaissais le terrible prix à payer. Mais je n’y ai pas pensé. Je… Aujourd’hui, j’ignore comment j’ai pu trouver assez de folie en moi pour le faire. J’ai ouvert le livre. J’ai tout appris. La maison des Saint Bart, le mensonge de sa fondation, l’étranger qui s’est présenté par une matinée d’automne, le pacte fait entre les deux amants, la colère, la haine. Pour ce que j’y ai lu, j’ai repris mon voyage à travers le monde. Mais avec un but, cette fois. Je me suis lancé à la poursuite de Rochefort. Je voulais lui faire payer. Je l’avoue, je l’ai même haï. Je l’ai maudit pour ce que j’ai lu dans ce livre. Et pour les mêmes raisons, lui-même s’est lancé à ma poursuite. Pendant un an, jour pour jour, nous nous sommes cherchés à travers le globe. Nous ne nous sommes trouvés qu’ici.

Ce jour-là, dans la semi obscurité d’une chambre d’hôtel londonienne, j’ai appris tout ce que je voulais savoir. Et dans mon dos, Marie s’est enfuie.

Par Gaspard - Publié dans : Un épais volume de cuir
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Samedi 22 septembre 2007 6 22 /09 /Sep /2007 17:30

- Arrêtez, Gaspard, je vous en prie.

- Pourquoi ?

- Pourquoi ?

- Oui, je vous demande pourquoi. Pourquoi est-ce que ces vies vous intéressent soudainement ? Pourquoi ne sont-elles plus pour vous que des histoires que l’on raconte dans l’ombre d’une chambre ?

- C’est que…ces gens qui traversent la pièce…

- Voyons, Rufus, vous avez peur des fantômes ?

- Votre livre…il est si petit à présent.

- C’est vrai.

L’épais volume de cuir ne contenait plus à présent qu’une vingtaine de pages.

- C’est vrai, j’ai tout lu. Des histoires que je regrette, d’autres non.

- C’est ça que vous faites depuis un an, Gaspard ? Lire ce livre ?

- Un an ?

- Oui, Gaspard. Cela va bientôt faire un an. Depuis le jour où vous avez déposé cette enveloppe au Café Royal. Depuis, chaque semaine, je reçois vos aventures et je les publie. Je vous traque aussi.

- Un an ? Vous êtes sûr ? Alors, ma route s’achève bientôt.

- Qu’avez-vous fait pendant tout ce temps ?

- Les dates ne sont pas importantes, vous savez. Le temps n’a la valeur que vous lui donnez. Je suis sûr que si je vous demandais depuis combien de temps vous êtes assis dans cette pièce, à m’écouter parler dans le vide, votre réponse différera de beaucoup de la mienne. Mais je vais quand même répondre à votre question. Car c’est très simple en vérité. J’ai traqué Rochefort.

- Rochefort ?

- Oui, Rochefort. L’homme à la moustache brune, le cavalier pâle, Armand.

- Mais à quoi cela a-t-il servi ? Je veux dire… il vous retrouvai tout le temps, non ? Où que vous alliez, vous pouviez être sûr de l’avoir dans vos pattes !

- Dans mes pattes, c’est amusant. Rochefort aurait apprécié l’expression, lui aussi.

- Alors pourquoi ?

- C’est simple. J’ai fini par découvrir la nature profonde du lien qui nous unissait lui et moi…et Emma.

- Le haïku ?

- Oui, si vous voulez. Mais le haïku n’est que la face émergée de l’iceberg comme on dit. Vous avez raison sur un point. Quoi que je fasse, j’étais certain de retrouver Rochefort dans mes pattes. J’avais beau le balancer dans un ravin, lui faire sauter la cervelle, le découper en petites rondelles ou je ne sais quoi encore, il revenait toujours. Je ne comprenais pas pourquoi. Puis j’ai appris qu’il, qu’ils étaient en fait des personnages de ce livre. Des personnages qui s’animaient, qui avaient leur propre histoire et, le plus important, un impact sur le réel. Ils pouvaient discuter avec d’autres gens bien réels mais avaient un pouvoir bien à eux. Rochefort et Emma ont pu aller et venir dans la rue des pendus à leur aise, ce qui est loin d’être une chose aisée. Vous souriez ? Je me répète, je sais. Je vous ennuie sans doute.

- Pas du tout, je vous écoute.

- Je vais vous raconter une histoire. Mais je vous assure que c’est la dernière. Je la connais par cœur. Je dis ça parce que c’est sans doute la seule histoire que je sache par cœur. C’est étrange. Enfin, bref. Ecoutez bien. Cric-crac.

El Caballero

C’est en Espagne, au 17ème siècle, dans les Asturies. Un grand seigneur qui, par sa vaillance au combat et sa loyauté, a su s’attirer les faveurs du jeune roi, règne sans partage sur cette région désertique. Il a su faire de la demeure héritée de son père, un véritable palais. On y trouve des œuvres uniques d’artistes célèbres, des merveilles architecturales révolutionnaires, des plantes orientales d’une rareté si invraisemblable qu’elles auraient fait rougir le jardinier de Babylone. Son palais est immense, fourmillant de serviteurs, de laquais et de princes, recelant mille couloirs secrets, mille labyrinthes. Les jeunes hommes et les jeunes femmes aiment s’y perdre ensemble. Tous, d’ailleurs, ont déjà fait l’expérience et, au détour d’une fontaine, se sont faits des promesses. La plus belle des jeunes femmes de ce mini-royaume est pourtant la seule à ne pas y avoir droit. Elle est la fille du seigneur du château. Son nom est Isabella et elle est la plus triste des enfants de ce monde.

Son père est l’aîné de quatre frères, tous morts à la guerre. Il a eu trois fils d’un premier mariage, deux sont morts et le troisième est orphelin. D’un second mariage, il a eu Isabella qui n’a jamais connu sa mère. Autant dire que son père tient à sa fille. Alors, elle ne connaît pas les jeux de son âge, n’a jamais mis les pieds au labyrinthe, ignore le secret de la statue du conquistador et n’a jamais fait le mur en secret. Elle se contente de se morfondre en lisant et relisant les livres de la bibliothèque. Elle s’assoit toujours à la même place, à côté de la fenêtre. D’ici lorsque la mélancolie lui prend et qu’elle n’arrive pas à se concentrer sur quelques lignes, elle préfère s’étourdir à regarder l’horizon. Elle se distrait par le va-et-vient incessant des amis de son père et de son demi-frère.

Enfin, vint un jour où le château subitement désert par la faute d’une chasse, un homme vint à se dessiner sur le soleil. Pendant longtemps, Isabella ne vit que sa silhouette et elle aimait déjà ce qu’elle voyait. Etait-ce l’absence de son père ? Ou le fait que, contrairement aux autres cavaliers, il arrive seul ? Toujours est-il que le cœur d’Isabella se mit à battre comme il n’avait jamais battu. Elle se l’imaginait grand, la tête bien faite, la moustache bien lisse. Dans ses rêves, il montait un fier destrier blanc et parlait avec la plus douce des voix.

Plus il se rapprochait, plus Isabella était inquiète. Elle n’avait jamais réceptionné d’inconnu. Et si c’était un grand seigneur à qui l’on doit tous les honneurs ? Elle s’empressa de descendre l’escalier et lorsque enfin, il se présenta, ce fut elle-même qui l’accueillit.

Il était grand, la tête bien faite, la moustache bien lisse.

- Señorita, bonjour, dit la plus douce des voix en descendant de son destrier blanc, j’aurais aimé m’entretenir avec votre père.

- C’est que mon père est à la chasse, ainsi que mon frère. Il n’y a ici que moi…et quelques gardes.

- Je ne doute pas qu’il faille vous garder, s’amusa-t-il, un bijou tel que vous…et quand on voit la taille de l’écrin…

- C’est que d’habitude, l’écrin ne m’est pas réservé. Nous sommes quelques centaines à vivre ici.

- Quelques centaines vraiment ? Voilà qui est fâcheux.

- Et pourquoi donc, señor ?

- C’est que voyez-vous, j’avais l’intention de déclarer la guerre à votre père.

- La guerre ? s’horrifia-t-elle. Mais, monsieur, je vous croyais Espagnol !

- Par Dieu, je le suis !

- Vous ne pouvez donc pas déclarer la guerre à mon père ! Ce serait la déclarer à votre roi !

- Comme vous y allez ! Ce serait me couvrir de déshonneur ! Je n’y tiens pas.

La venue de ce cavalier solitaire et son discours avaient attiré la curiosité de quelques serviteurs et de plusieurs dames. Isabella, peu confiante en sa capacité à mener un débat, préféra l’intimité d’un salon pour se couvrir de ridicule et invita l’étranger à la suivre.

- Le palais de votre père est magnifique. Et décoré avec goût. Ce sera un plaisir pour moi que d’y mener un assaut.

- Mais êtes-vous donc fou ? Mon père est un grand d’Espagne. Il peut rester tête couverte devant le roi. L’attaquer lui, c’est attaquer l’Espagne toute entière ! Etes-vous de taille à affronter la plus riche nation du monde ?

- Ce serait un défi si excitant qu’il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que j’y cède. Mais j’aime mon roi. Je ne tiens pas à m’attirer ses foudres ni à le décevoir.

- Le décevoir ? Vous connaît-il ?

- Comme un père connaît ses enfants, ma chère. Le roi est un admirateur de la guerre et n’ignore en rien mes campagnes. Même, il en redemande !

Isabella en était certaine à présent. L’homme était fou. Il délirait totalement. Bientôt, il allait lui sauter dessus, l’agresser, l’étrangler peut-être. Mais pourtant, il était si beau, si doux et il parlait si bien. Il ne pouvait être foncièrement mauvais.

- Le roi aime se divertir des histoires guerrières, continua-t-il. Savoir qu’un des grands d’Espagne, à qui il fait confiance, à qui il remettrait la destinée du royaume, ait pu perdre un combat face à un seul homme qui n’a même pas de noble ascendance l’amuse beaucoup. Il en rit même aux éclats, parait-il.

- Etes-vous donc si connu ? Avez-vous donc affronté tant de seigneurs ?

- Oh, je ne fais pas de compte, vous savez. Quelques uns, je suppose. J’arrive, je me présente, je fais ma déclaration, m’en vais, reviens à l’aube, j’engage le combat, le remporte, choisit un tribu et envoie un messager au roi.

- C’est donc vous qui l’informez !

- Evidemment. Les grands d’Espagne sont trop fiers pour avouer une telle humiliation. Dans mon dernier message, je n’ai mis que ces mots : " Un de plus ". Le roi a beaucoup ri.

- Moi, je trouve cela dramatique.

- C’est parce que vous n’êtes pas un guerrier. Il faut avoir mené plus d’une charge pour comprendre.

- Peut-être… peut-être aussi que vous dîtes la vérité…quoi qu’il en soit, vous ne gagnerez pas ici. Il faudrait que votre armée compte des milliers d’hommes, de canons, de cavaliers, que sais-je encore !

- Vous vous méprenez. Je n’ai pas d’armée.

- Je vous demande pardon ?

- Je suis seul. Je combats seul.

Cette fois, Isabella eut peur pour sa vie. Elle tendit le bras vers la sonnette quand il reprit :

- Une fois le seigneur à ma merci, je prends un tribu, ou un gage si vous préférez. Quelques bijoux précieux, un peu de terre ou un coffre plein à ras bord. Mais cette fois, malgré les trésors que doit receler ce palais, je crois que c’est vous que je vais demander.

Tout le monde au palais connaissait les lois qui régissaient la relation filiale entre le seigneur et Isabella. Si un seul des habitants du château avait entendu la dernière phrase de l’étranger, il aurait été mis au cachot sur le champ. En effet, nul n’avait le droit de complimenter Isabella et nul n’avait jamais dérogé à la règle. La jeune fille, ne sut donc pas comment recevoir le compliment comme tous les cœurs imbéciles, elle se cabra.

- Señor ! Je ne suis pas un vulgaire coffre de pièces d’or ou un arpent de terre. Vous espérez m’enfermer ?

- Vous délivrer serait le juste mot.

- Mais je suis libre, figurez-vous ! Parfaitement libre.

- En ce cas, puis-je me permettre de vous demander de me faire visiter le palais ?

L’intimité du salon commençait à la troubler, elle hésita. Mais si l’étranger continuait à parler d’attaque et de guerre, elle ne pourrait pas garantir sa sécurité. Les couloirs, ici, regorgeaient d’arrivistes prêts à tout pour plaire à leur maître. Et sauver sa fille des griffes d’un dangereux ennemi était une occasion qui ne se reproduirait sans doute pas deux fois.

- Hé bien ?

Se doutait-il du danger qui le guettait ? Son assurance semblait être à toute épreuve. Il ne portait qu’une simple épée. Ni pistolet ni dague ! Comment pourrait-il se défendre contre plusieurs assaillants !

- Vous n’aimez pas faire le guide ?

- C’est que…

- Vous craignez pour moi, c’est ça ? Vous avez peur que l’on m’ait attendu tout à l’heure ?

- C’est à peu près ça, oui.

- Ne vous inquiétez pas. Il m’en faut plus, vous savez.

- Plus de quoi ?

- De dangers, d’ennemis.

- Vous pourriez ne pas quitter ces lieux vivant.

- En l’absence de votre père et de ses plus vaillants soldats ? J’en doute.

- Ils sont assez nombreux à être restés.

- Pas assez pour moi. A présent, consentez-vous à me faire visiter ? J’ai beaucoup chevauché. Une promenade à pied me fera le plus grand bien.

- Soit ! Allons-y.

Isabella ouvrit une porte qui donnait sur les jardins. Des allées délimitées avec de fins cailloux blancs serpentaient entre des haies, ponctuées parfois de statues et de rosiers. Au centre, s’élevait une grande fontaine.

- Voilà qui est fort beau, déclara-t-il. Venez-vous souvent ici ?

- Cela m’arrive.

En réalité, Isabella n’avait pas le droit de s’y promener sans être accompagnée par son père ou par son frère mais elle ne le dit pas.

- Qui êtes-vous vraiment, señor ?

- Mais je vous l’ai dit. Je suis un maître de guerre.

- Un maître de guerre ?

- On en trouve dans chaque nation, à chaque époque de notre Histoire. Nous ne vivons que pour et par la guerre. Et nous excellons dans ce que nous faisons.

- C’est bien triste. Mais dites-moi, lorsqu’il n’y a pas de guerre ?

- Hé bien, nous la provoquons. Voilà pourquoi je suis ici.

Deux dames passèrent près d’eux et dévisagèrent les deux promeneurs.

- Voilà qui est fort peu aimable. Qui sont-elles ?

- Je n’en ai pas la moindre idée. Des courtisanes, sans doute.

- Et elles osent vous dévisager ?

- Les femmes, ici, osent beaucoup de choses. Mais je m’en fiche. Tout ce que j’espère, c’est qu’elles ne vous aient pas entendu.

- Et quand bien même ! Elles sauront bientôt qui je suis. Dès que votre père sera de retour, je lui déclare la guerre et…

- C’est tout ce qui vous intéresse ? Mon père et votre guerre stupide ! N’êtes-vous pas venu un peu pour…

Elle voulut dire " pour moi " mais les mots se turent dans sa bouche. Isabella était déçue et elle avait de quoi. Le cavalier solitaire sur son beau cheval blanc n’était pas venu pour elle mais, encore une fois, pour son père.

- J’apprécie beaucoup votre présence, Isabella. J’espère que votre père tardera à rentrer.

Cette fois, son cœur ne fit pas l’imbécile et accepta le compliment.

- Vous rougissez ? fort bien.

- Je ne rougis pas, señor. C’est…qu’il fait un peu chaud ici.

- Hé bien, allons par là, la hauteur de ces haies fera un parasol idéal.

- C’est que ce chemin conduit au labyrinthe.

- Un labyrinthe ! Merveilleux ! Vous avez peur vous perdre ?

- Je n’y suis jamais allée.

- Comment donc ? Vous avez un labyrinthe à portée de vos appartements et n’en profitez pas ? Quelle est donc cette sottise ?

- Il y a des sottises que l’on ne désire pas et que l’on nous impose.

- Ah…je vois. Hé bien, voilà l’occasion rêvée d’y aller.

- Je ne suis pas sure…

Il la prit par le bras tandis qu’elle regardait derrière elle. Un instant plus tard, ils avaient disparu.

- C’est de la folie, señor, si jamais on nous surprenait…

- Vous n’aurez qu’à dire que je vous ai forcé.

- Cela vous conduirait au cachot !

- J’en doute.

- Sachez que mon père m’aime et qu’il verrait d’un très mauvais œil qu’un étranger vienne poser les mains sur moi.

- Oh, mais de cela, j’en suis sûr. Si j’avais une fille aussi belle que vous, je la ferais surveiller sans cesse. Ce que je voulais dire, c’est que je doute que vos gardes arrivent à me mettre au cachot. J’y ai déjà goûté et c’est un plat dans lequel je ne veux plus mordre.

- Vous ! Dans un cachot ! Et pourquoi ?

- Vous êtes bien indiscrète, tout à coup, señorita.

- Excusez-moi, je n’aurais pas du…

- Ne vous méprenez pas. Je ne vous en veux pas le moins du monde. C’est que je pense que ce n’est pas un sujet pour une jeune fille.

- Pourquoi ?

- Pourquoi ?

- Oui. Pourquoi est-ce que les hommes ne veulent jamais parler en présence des femmes ? Vous disiez à l’instant que vous surveilleriez votre fille si vous en aviez une. Pourquoi est-ce que tous les hommes veulent-ils nous préserver à ce point ?

Pour la première fois, Isabella s’emportait. Etait-ce la présence de cet étrange cavalier si fascinant ? Etaient-ce les murailles infranchissables du labyrinthe ? Y’avait-il dans l’air quelque chose qui envoûtaient les âmes ?

- Par peur, je suppose.

- Peur ? Un maître de guerre comme vous a peur ?

- Heureusement. Voyez-vous, Isabella, j’ai passé plus de la moitié de ma vie à me battre. J’ai vu des horreurs que vous ne soupçonnez même pas. J’ai fait des choses qui ont perverti mon âme. Et pourtant malgré ce sang dont je suis couvert, malgré la noirceur de mon cœur, il se trouve toujours des femmes pures et innocentes pour me parler comme si j’étais le plus parfait des hommes. Des femmes qui tombent amoureuses et dont je tombe amoureux. Des femmes comme vous, Isabella.

La jeune femme, surprise par l’estocade, dut s’adosser à une haie pour ne pas tomber.

- Si vous saviez le centième des horreurs que j’aie commises, si vous entendiez une seule des pensées qui passe par mon horrible tête, jamais plus vous ne me regarderiez comme vous me regardez aujourd’hui. Alors oui, je suppose que c’est ce qui pousse les hommes à tenir les femmes à l’écart. La peur de perdre leur dernière part d’humanité.

Alors, oubliant toute convenance, Isabella se sentit le cœur d’une demoiselle qu’elle voyait s’engouffrer dans ce labyrinthe depuis la fenêtre de sa chambre. Elle se jeta au cou du cavalier qui l’embrassa tendrement.

Trois jours passèrent, pendant lesquels Isabella et le cavalier errèrent dans les jardins, dansèrent sous les draps et au détour d’une fontaine, se firent les plus douces des promesses. Le temps sembla ne plus exister.

Mais le Destin, tragique ennemi des amoureux, pensait autrement. Si bien que le seigneur du château revint avec toute sa garde.

- Mon père est revenu ! cria Isabella. Il vous faut partir.

- Non, je veux lui parler.

- Plus tard, plus tard. S’il vous trouve ici, vous êtes un homme mort.

- Nous avons manqué de discrétion, Isabella. Cinquante Judas sont prêts à nous trahir.

- Raison de plus que vous partiez. Je vous en prie, mon père va vous tuer.

- Non, pas si je lui déclare la guerre. Et je vous demanderai comme tribut.

- Vous ne gagnerez pas ! Je vous en prie, partez ! Je trouverai bien quelque chose à lui dire.

- Dîtes-lui que je reviendrai demain à l’aube pour prendre son château, qu’il se tienne prêt. Quant à vous, Isabella, prenez patience. A midi, demain, vous serez dans mes bras.

Le cavalier sortit par une fenêtre et se faufila jusqu’aux écuries. Dans l’agitation du retour de la chasse, personne ne fit attention à lui et il disparut.

Quand il apprit la venue du cavalier étranger, le père d’Isabella entra dans une rage folle avant même d’exiger des explications. Comme il n’avait pas été introduit, chacun alla à sa propre vérité ce qui ne fit qu’aggraver la situation. Et c’est avec violence que se firent les retrouvailles entre Isabella, son père et son frère.

La jeune fille expliqua qui il était, n’oubliant pas de préciser ses liens avec le roi, évoquant son attitude sage, sa résolution d’attaquer le château à l’aube et de le prendre seul, sans armée et de réclamer un tribut.

- Un insensé ! Ma fille s’est pervertie avec un insensé.

- Père, je…

- Silence, Isabella ! cria son frère. Ne répondez pas à votre père. Surtout si, comme nous le pensons, votre bouche porte encore les traces de l’infamie.

Isabella avait lu assez de tragédies pour savoir qu’il ne faut pas chercher à affronter son père en pareille situation. Mais son cœur qui s’ouvrait à l’amour pour la première fois ne résista pas à l’envie d’étaler au grand jour de si nobles sentiments.

Elle avoua tout. Les promenades du premier jour, l’assurance du cavalier, sa déclaration, leurs promesses, leurs nuits, leurs errances. Elle révéla aussi la tristesse qui avait couvert sa jeunesse, sa prison dorée, sa solitude, son chagrin. En larmes, elle laissa échapper toutes les souffrances qu’elle avait toujours gardées pour elle.

Enfin, quand elle eut terminé, pensant avoir touché son père, celui-ci lui fit la plus horrible des réponses.

- Ce n’est pas ma fille qui parle ainsi mais bien le diable qui s’est glissé en elle ! Qu’on l’enferme, on verra plus tard, lorsqu’il se sera lassé et qu’il sera retourné là d’où il n’aurait jamais du partir.

Et ce fut son propre frère qui ferma les verrous.

Le lendemain, à l’aube, un cavalier solitaire se présenta à la porte du château. Il chevauchait un cheval blanc et portait une armure étincelante. Pour la première fois de sa vie, son cœur battait à tout rompre. Il attaqua le château et ses centaines de soldats, lutta contre les pistolets, les lames, les carreaux d’arbalètes. Et, un peu avant midi, il s’était rendu maître du palais.

- Seigneur, j’ai à présent droit de vie et de mort, sur vous et sur vos terres. Mais je ne demande qu’une seule chose, un tribut. J’aimerais la main d’Isabella.

- Cavalier, tu es l’épée la plus droite et la plus terrible que j’ai pu rencontrer. Seul un fou pourrait croire qu’il a suffi d’un seul homme pour venir à bout d’une armée. Ma première intention était de te prendre vivant et de te faire payer l’affront fait à ma fille. Aujourd’hui, pourtant je ne peux pas m’y opposer. Va, tu la trouveras dans la bibliothèque.

Le cavalier avala les escaliers quatre à quatre, frôlant les soldats vaincus, les femmes terrorisées. Devant la porte de la bibliothèque, il rencontra le frère d’Isabella.

- Vous ne passerez pas, señor. Vous avez vaincu mon père mais vous ne me vaincrez pas moi.

- Ne faites pas l’imbécile. Vous êtes à bout de souffle tandis que je suis au mieux de ma forme. Cette journée m’appartient, reconnaissez-le.

- Vous avez fait preuve d’un grand talent, je le reconnais. Mais je ne vous laisserai pas emmener ma sœur.

- Votre sœur m’aime et je l’aime. Vous ne pourrez pas faire obstacle.

- Vous l’aimez ? Alors vous ne pourrez que vous ranger à mes côtés.

- Impossible !

- Avez-vous pensé une seule seconde à ce que serait sa vie si elle vous accompagnait ? Elle a déjà perdu l’estime de notre père, elle perdrait aussi l’honneur. Et vous, que pensez-vous qu’il arrivera lorsque le roi apprendra que vous avez déshonoré et enlevé la fille d’un de ses favoris ? Vous deviendrez un paria, chassé de l’Espagne. Est-ce la vie que vous voulez pour Isabella ?

- Qu’elle vienne avec moi ou pas, à présent, je le sais, ma vie ne sera qu’errance.

- N’emmenez pas Isabella avec vous. Elle peut encore être sauvée. Mon père l’aime tellement qu’il finira par changer d’avis, je le sais.

- Ce n’est pas à moi de choisir, c’est à Isabella.

- Elle a déjà choisi. Voyez cette porte, elle n’est pas verrouillée. Isabella n’a pas couru vers vous. Elle sait où est son intérêt.

Alors le cœur du cavalier connut le doute. Etait-ce un plan du seigneur et de son fils ? Se trouvait-elle vraiment là ?

- Isabella ! appela-t-il. Isabella ! Mon amour, venez à moi !

- Voyez, la porte ne s’ouvre pas. Elle a compris où était son intérêt et vous devez comprendre où est le votre. La place d’une jeune fille est auprès de sa famille, pas sur les routes avec un paria. A présent, partez, avant que vous ne le regrettiez. Partez et ne vous retournez pas, c’est la meilleure des choses à faire.

Le cavalier aurait pu entrer dans la bibliothèque et parler à Isabella mais il eut peur. Peur qu’à présent, elle se refuse à lui, qu’elle ne le regarde plus comme ce jour-là, dans le labyrinthe. Alors, il s’en retourna, traversa tout le palais, remonta sur son cheval et disparut.

*****

- Cette histoire faisait partie du livre, elle aussi ?

- Oui. Mais elle n’est pas terminée. Car pour une raison qui m’échappe encore, la vie du cavalier ne s’est pas arrêtée là.

- C’est pareil pour toutes les histoires. Le livre se referme sur les personnages mais nous supposons que leur vie continue.

- Non, pas pour ce livre-là. Lorsque j’ai croisé le cavalier à la lance, il était en armes, prêt à chasser la lune. Et les frères Bellegrave ? Vous les avez vus n’est-ce pas ? Ils n’ont pas pris une ride. Le personnage de cette histoire, el Caballero, change d’époque et de tenue à son aise.

- Ah bon ? Mais…attendez, vous voulez dire que… ?

- Oui. Son histoire continue. Même si la suite, je ne peux que la supposer. Mais j’imagine que cela a du se passer ainsi. Effondré, le cavalier a pris la route du nord sans se retourner et a posé le pied en France où il a pris le nom de…

- Rochefort !

- Oui, c’est bien lui. Il a vécu plusieurs aventures, provoqué quelques duels. Puis, s’est embarqué pour un long voyage vers Cipango. Son talent incontestable pour la guerre lui a servi de carte de visite. Il a trouvé chez un seigneur local la place qu’il a toujours cherchée. Puis, et ça je ne peux que le supposer également, lors d’une bataille ou d’un attentat, son maître a trouvé la mort et il est devenu un samouraï déchu, un rônin. Il a du vivre comme mercenaire quelques temps, arrondissant sans doute ses fins de mois à l’aide de quelques rapines. Là, je perds un peu sa trace. Je ne le retrouve qu’au début du vingtième siècle, à Chicago, où il fait la connaissance d’Al Capone ainsi que de Jack la Pince et de Gros Louis. Il est un tueur impitoyable et invincible. A la chute de Capone, il disparaît à nouveau. Le vingtième siècle connaît deux guerres mondiales et je suppose qu’il y joue un rôle à sa mesure. Ce n’est qu’il y a peu près deux ans, soit près de quatre siècles après les Asturies, que je fais sa connaissance dans la maison sur la colline. Il est venu à moi parce que j’ai ouvert le livre. Tout comme Emma. Il m’a poursuivi, effrayé à l’idée que je lise son histoire et qu’il disparaisse, a fouillé ma chambre d’hôtel dans la capitale, m’a laissé pour mort une première fois. Lorsque je suis entré dans la rue des pendus, j’ignorais qu’il rendait visite régulièrement à ses vieux compères Jack et Louis, à qui il fournissait une nourriture et une boisson qui n’étaient pas vitales mais absolument nécessaires. Un soir, me supposant des pouvoirs que je n’avais pas, effrayé à l’idée que je détruise, il entre dans une rage folle et tue les sœurs Kart. Car voyez-vous, à une période de sa vie, a pris le chemin des ombres ; il possède désormais des pouvoirs que le rêveur le plus fou a peur d’imaginer. C’est ce pouvoir qui lu a permis de rester en vie aussi longtemps et d’enfermer les âmes des deux compères dans une plaque à praxinoscope.

- Mais ce pouvoir, d’où le tient-il ?

- Je ne sais pas. Peut-être l’a-t-il eu avant l’épisode des Asturies, ce qui expliquerait pourquoi il a pu venir à bout d’une armée entière. Peut-être est-ce le désespoir de perdre Isabella qui l’a poussé vers la mauvaise magie. Je l’ignore. Quand je lui ai posé la question, Rochefort est resté un peu évasif.

- Vous l’avez vu, quand ?

- J’y viendrai plus tard. Laissez-moi d’abord finir mon histoire. Il me laisse une deuxième fois pour mort lors d’un duel mémorable. Il embarque sous le nom d’Armand Raynal dans le Atlantic Railways. Il est à la poursuite d’Antonin, un homme en possession de ce livre.

- Oui, il l’a acheté aux enchères. Il se trouvait dans un lot mis en vente dans la maison sur la colline.

- Si vous le dîtes. Rochefort fait tout pour mettre la main sur le livre. Mais, apprenant que le train se disloque peu à peu, il comprend qu’Antonin a fait l’erreur de lire l’histoire du professeur Béryllium. Mais hélas, il est déjà trop tard et nous sommes contraints de fuir ensemble. Dans le sous-marin qui emporte vers le nouveau monde, je m’assoupis un moment et il en profite pour me jeter par-dessus bord, me laissant pour mort une fois de plus. Arrivé sur le continent, il part à la recherche d’Antonin. Un jour qu’il était à bord d’un train, il aperçoit une silhouette qui marche péniblement le long de la voie. Cette silhouette, c’est la mienne. Ivre de colère, il saute en marche, m’assomme et m’attache sur la voie. Je le retrouve à la gare suivante où Emma le tue. Lorsque je reviens du nouveau monde, je m’installe dans cette chambre d’hôtel et je rédige un à un les chapitres de mon aventure. Un an a passé depuis mon arrivée à Lac-aux-sables. Je me souviens alors de vous et de l’importance de laisser une trace. Je vous laisse donc cette enveloppe au Café Royal et revient m’enterrer ici. Mais le drame survient. Fou de rage, je pars à la recherche de Rochefort.

- Quel drame ?

- Vous le saurez bien assez tôt.

- C’est Emma ? Il lui est arrivé quelque chose ?

- Je vous le dirai bien assez tôt si vous le voulez bien. Pendant un an, j’ai cherché Rochefort à travers le monde, j’ai refait le chemin à l’envers, tandis que vous publiiez mes aventures. Je ne l’ai trouvé nulle part. je suis donc revenu ici. Et tout naturellement, c’est lui qui m’a trouvé. Il est arrivé ici un soir sans prévenir, comme vous. Il avait perdu de la superbe qui faisait sa légende. Il était maigre, sale et puait l’alcool. Il s’est assis à votre place et a commencé à me raconter.

- Vous raconter quoi ?

- Cela n’a pas d’importance. Rochefort avait envie de parler.

*****

- Vous m’avez cherché bien longtemps, Gaspard.

- Vous aussi.

- Oui, je voulais le livre. Je voulais vous empêcher de le lire. J’espérais aussi qu’il me donnerait un pouvoir inimaginable…je ne sais pas…je ne sais plus trop ce que j’espérais…

- Que vous est-il arrivé ?

- Je n’ai plus l’air d’un ennemi implacable et insaisissable, n’est-ce pas ? Ma carapace est moins épaisse que je ne le pensais.

- A moi aussi, elle me manque.

- Je vous en ai voulu, vous savez. Je vous ai haï plus que je n’ai jamais haï dans toute mon interminable vie. Comme vous, je suppose.

- Comment pourrais-je vous haïr, Rochefort ? Je vous dois toutes mes morts.

- Comme je vous dois les miennes. A présent, vous savez ?

- Oui.

- Vous avez le livre ?

- Il est là.

- Je suis à votre merci.

- C’est pour ça que vous êtes là ? Pour abandonner le combat ?

- Ma vie entière est un combat. Depuis plusieurs centaines d’années, je massacre, j’assassine. Je suis fatigué. Il fallait bien qu’un jour quelqu’un arrive à m’abattre. Je suis content que ce soit vous, Gaspard.

- J’aurais préféré un duel à l’épée.

- Vous avez eu votre chance, vous l’avez laissée passer.

- Quand j’ai ouvert ce livre la première fois, je rêvais d’aventures, d’épopées. Je voulais un ennemi parfait, terrible, effrayant, impitoyable. Je suis content que ce soit vous, Rochefort. Vous êtes l’image même de toutes mes peurs.

****

- Et que s’est-il passé ensuite ?

- Il va falloir que vous partiez, Rufus. Je suis fatigué et j’en ai bien assez dit.

- Pardon ? Il me reste beaucoup de questions à vous poser…

- Vous saurez tout en temps et en heure. Publiez le chapitre d’aujourd’hui. Je vous en envoie un la semaine prochaine.

- Gaspard, si vous connaissez l’histoire de Rochefort, c’est que vous l’avez lue, n’est-ce pas ?

- Rufus…

- Et Emma ?

Par Gaspard - Publié dans : Un épais volume de cuir
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Samedi 15 septembre 2007 6 15 /09 /Sep /2007 20:13

A peine le récit achevé, un homme apparut et passa près de nous. Il portait un beau costume noir et une paire de gants blancs.

 

 

L’homme suivi

 

 

Lundi 11 mai.

Quelle belle journée qu’aujourd’hui ! Je me suis levé tôt, plus tôt que hier en tout cas, et j’ai profité du bonheur de la terrasse. J’ai même aperçu deux marsouins qui faisaient la course avec un chalutier. Je sens que je vais être bien ici. Oubliées les heures lentes de la ville, la solitude derrière mes barreaux. Je me sens revivre.

 

Mercredi 13 mai.

J’ai profité du soleil et d’être encore levé de bonne heure pour me balader sur la plage. Je me suis senti les jambes lourdes et j’ai eu du mal à respirer. Sans doute, mes poumons ne sont-ils plus habitués à l’air pur. Quelques jours de repos me feront le plus grand bien.

 

Jeudi 14 mai.

J’ai préféré ne pas sortir aujourd’hui et suis donc resté sur la terrasse à lire. A midi, j’ai assisté à un étrange ballet de voiliers qui rentraient au port. Etaient-ils en concurrence ou jouaient-ils ? Je n’ai pas eu le courage d’aller jusqu’au port pour en savoir plus.

J’attends un colis que doit m’envoyer ma cousine Justine. Il aurait du arriver ces jours-ci normalement. J’espère qu’il arrivera demain car le facteur ne passe pas le samedi ici et je n’ai pas envie d’attendre jusqu’à lundi.

 

Vendredi 15 mai.

Le facteur ne m’a rien apporté. Comme j’étais de mauvaise humeur, je l’ai un peu rouspété. Il avait l’air surpris. Ce n’est pas de sa faute. Je m’excuserai lundi.

J’ai eu l’idée d’aller jusqu’en ville pour téléphoner à Justine mais je n’en ai pas eu le courage. C’est étrange. J’ai beau me levé en pleine forme, dès que je pense à l’idée d’une promenade, je me sens les jambes lourdes, un frisson parcourt mon échine et la migraine me monte. Moi qui ai toujours aimé les promenades ! Peut-être est-ce le contrecoup de mercredi ?

 

Samedi 16 mai.

J’ai pris mon courage à deux mains et je suis allé au village à bicyclette. Tout s’est très bien passé. Je n’ai pas eu mal à la tête et je me suis senti les jambes légères. Il a fait très beau et je découvre enfin le plaisir de vivre ici.

J’ai téléphoné à Justine, ma cousine, mais elle n’était pas là. A-t-elle envoyé le colis ? Pour ne pas me heurter à la réalité de m’être déplacé pour rien, je me suis assis à la terrasse d’un troquer où j’ai commandé une suze qui m’a fait le plus grand bien.

 

Dimanche 17 mai.

Fier de mon expérience de la veille, j’ai voulu aller me promener un peu dans les champs. Bien mal m’en a pris ! J’ai senti peser sur mes épaules comme une menace importante et maléfique. Souvent, je me retournai pour voir si quelque rôdeur ou quelque malandrin ne se tenait pas derrière moi prêt à m’agresser. Quand cette impression se fit si forte qu’elle en était insupportable, je suis rentré à toute vitesse chez moi. Là, j’ai fermé les volets et me suis couché avec une bonne tisane. Décidément, l’air marin ne me réussit pas.

 

Mardi 18 mai.

J’ai quasiment dormi 24 heures. Ma promenade dominicale m’a éreinté. C’est curieux mais les promenades pédestres me fatiguent depuis ce jour où je me suis promené sur la plage. Je ne ressens rien quand je suis à l’intérieur de la maison. Elle est pourtant orientée plein nord. Ce n’est donc pas l’air marin, comme je le pensais avant-hier qui me donne ces migraines si épouvantables.

Dans ma boite aux lettres, j’ai trouvé un mot de mon facteur. Apparemment, il est passé avec un gros colis et n’a pas pu le glisser dans la fente. Comme je dormais, il l’a repris et je dois aller le récupérer au bureau des postes. Cette sortie ne m’enchante guère mais je suis en pleine forme à présent. Et le colis de ma cousine est vraiment très important.

 

Mardi 18 mai. Le soir.

Je suis allé au village en bicyclette. Tout s’est bien passé. Aucune migraine, ni rien. J’ai attendu presque vingt minutes dans le bureau de poste. Apparemment, le village entier avait décidé de correspondre aujourd’hui. Le colis de ma cousine est arrivé abîmé. Ca m’a mis dans une colère noire et la pauvre guichetière s’en souviendra. La prochaine fois que j’irai la voir, je m’en souviendrai.

Quand je suis remonté vers la maison, j’avais le soleil couchant en face de moi. C’était magnifique. Enfin, je suppose car je n’ai pas pu en profiter autant que je l’aurais voulu. J’ai senti un poids sur mes épaules. Pour la première fois à bicyclette. J’ai senti comme des yeux qui me fixaient juste derrière mon épaule. Je me suis retourné mais il n’y avait. Puis j’ai senti comme une main qui tendait vers moi qui essayait de me toucher et qui, à chaque fois que je me retournais, s’évaporait. En arrivant à la maison, j’étais très fatigué et j’avais un début de migraine, je me suis couché avec une tisane.

 

Mercredi 19 mai.

J’ai voulu retourner au village pour téléphoner à ma cousine de m’envoyer un deuxième paquet. Celui-là est arrivé en trop mauvais état. J’ai fait quelques pas dehors et j’ai encore eu cette impression d’hier. Mais c’était moins fort, comme si les yeux et la main qui me guettaient étaient plus éloignés. J’ai poursuivi mon chemin et c’est là que j’ai compris. Voilà d’où viennent ces migraines insupportables quand je suis à pied. J’ai toujours détesté avoir quelqu’un derrière moi. Quand je fais des marches en montagne, je laisse tout le monde passer devant moi. Il est clair que quelqu’un me suit. Sur la plage, dans les champs, quand je vais au village. Il attend dans l’ombre que je sorte de ma tanière. A bicyclette, j’arrive à le semer. Mais à pied, il est là, derrière moi, en permanence, il attend sagement son heure. Que peut-il me faire ? En veut-il à mon argent ? Ou à ma vie ?

C’est décidé, je ne sors plus de chez moi.

 

Vendredi 21 mai.

Je n’ai pas remis les pieds dehors depuis deux jours. Je passe le plus clair de mon temps à guetter derrière le rideau une ombre ou je ne sais quoi d’autre. Je suis sûr qu’il est là qu’il m’observer l’observer.

 

Samedi 22 mai.

Encore une journée d’observation. Je n’ai rien vu.

Les provisions commencent à manquer. Et je n’ai toujours pas prévenu Justine pour le paquet. Demain, j’irai au village. J’y suis résolu.

 

Dimanche 23 mai.

Il a plu toute la journée. Mon suiveur ne s’est pas montré. Il a sans doute eu peur de la pluie. J’ai pu aller jusqu’au village et faire quelques provisions. Hélas, je n’ai pas pu avoir ma cousine au téléphone. Elle était absente.

 

Lundi 24 mai.

J’ai profité de cette nouvelle journée de beau temps pour ranger entièrement la maison et fouiller dans les papiers de mon père. Je n’ai pas eu le cœur de sortir car je sais qu’il est là et qu’il m’attend.

 

Mardi 25 mai.

J’ai fait quelques pas ce soir au-dehors. Il faisait déjà presque nuit, tout s’est très bien passé. Mon mystérieux voisin a peur du noir et de la pluie. C’est bon à savoir.

 

Mercredi 26 mai.

Voilà une semaine que j’ai fait vœu d’enfermement. Je ne suis sorti que deux fois. Pour aller au village et pour ma promenade, hier soir. Tout va bien. Je commence à me convaincre que c’était du à mon imagination. Demain, je ferai quelques pas dehors. S’il fait beau, j’irai même jusqu’à la pointe. Ce n’est qu’à deux heures de marche d’ici.

 

Jeudi 27 mai.

Ce que j’ai eu peur ! J’ai bien cru que jamais je ne reviendrai ici. Ce n’était pas mon imagination. Il y a bien quelqu’un qui est là et qui, toujours, attend que je sorte de chez moi. A peine eu-je fait quelques pas dehors que je sentis son regard plonger sur moi. Sa main tendue, son haleine fétide, sa présence glaciale. Il est là, je le sais. Mais à chaque fois que je me retourne et que je crois le surprendre, il s’évapore, comme par enchantement et je le retrouve, quelques instants plus tard, derrière moi. J’ai du interrompre ma promenade au bout d’une demi-heure seulement. Je n’ai pas voulu courir le risque qu’il m’agresse dans une zone trop isolée.

J’ai donc fait demi-tour et j’ai accéléré le pas. Plusieurs fois, je crus qu’il allait me rattraper, me saisir par le cou ou je ne sais quoi encore. Je me suis retourné souvent mais il n’était jamais derrière moi. Je commence à croire que ce qui me suit n’a rien d’humain.

 

Vendredi 28 mai.

Le facteur ne m’a rien apporté ce matin. Mais comme j’étais à ma fenêtre, occupé à observer mon suiveur, je l’ai vu passer devant chez moi avec sa bicyclette, j’ai bondi hors de chez moi et lui ai crié que s’il descendait au village, j’apprécierais de l’accompagner. Il a eu l’air un peu surpris mais n’a pas fait d’objection. Voilà à quoi j’en suis rendu. A me faire accompagné par un préposé des postes, de peur pour ma vie.

Au village, j’ai téléphoné à ma cousine mais elle n’était pas là. Etrange, elle est toujours là, le vendredi. C’est le jour de sa femme de ménage. Et elle est tellement suspicieuse qu’elle ne la lâche pas d’une semelle.

Je suis remonté vers midi et il n’y a eu aucun incident. Je suis parti si précipitamment avec le facteur que mon suiveur n’a pas eu le temps de nous prendre le pas.

 

Samedi 29 mai.

Les journées commencent à être longues. J’étais venu ici pour me reposer et je ne dors quasiment plus. Je regrette les barreaux de ma cellule, c’est dire. En rangeant le grenier, je suis tombé sur le vieux pistolet d’ordonnance de mon père. Il est encore en bon état. Si mon suiveur veut passer à l’acte, je serai prêt.

 

Dimanche 30 mai.

Journée nuageuse. J’ai tenté quelques pas dehors et tout s’est bien passé. J’ai poussé jusqu’à la pointe et je suis revenu. Rien à signaler.

 

Lundi 31 mai.

Mon suiveur m’aurait-il abandonné ? Depuis jeudi, je n’ai pas eu à subir sa sinistre oppression. Je fais des tours dans le jardin. Je pousse dans le champ. Il ne vient jamais. Serait-ce à cause du temps ? Il pleut sans discontinuer ces temps-ci qu’il faudrait être fou pour mettre le pied dehors. Demain, j’irai faire une autre grande ballade. Je profite enfin de cette maison et de ma liberté.

 

Mardi 1er juin.

Un soleil magnifique. Je suis parti en promenade au port en passant par la plage. Mon suiveur est revenu. Il ne m’a pas lâché. Et toujours, je n’ai senti qu’une présence, qu’une ombre derrière moi. Sur la plage aussi, il était derrière moi, et il n’y avait pas le moindre endroit où se dissimuler. C’est sûr à présent, ce n’est pas un être humain. Aucun être humain ne peut se cacher dans le sable ou s’évaporer dans l’air. Alors qu’est-ce que c’est ?

 

Mercredi 2 juin.

Je multiplie mes tentatives de sortie. Je suis résolu de l’affronter et de le débusquer. Je suis descendu jusqu’au village pour téléphoner à ma cousine. Elle n’a pas répondu. Je tremble à l’idée qu’il lui soit arrivé quelque chose.

Mon suiveur m’a accompagné jusqu’ici. Entre les ruelles, la place de l’église, je le sens derrière moi en permanence. Je croise des passants qui ne me disent rien. Ils ne le voient sans doute pas. Serait-il invisible ? Cela expliquerait pourquoi je n’arrive pas à le débusquer. Il ne disparaît pas, ne se cache pas, lorsque je me retourne. Il est là, toujours là, et se gausse de moi qui le cherche ailleurs. Son invisibilité est un atout considérable. Mais j’ai un plan.

 

Jeudi 3 juin.

Il est arrivé quelque chose de terrible ! Aujourd’hui, en me levant, comme j’ai vu qu’il faisait très beau, j’ai eu l’idée de partir en promenade, certain à présent de n’être suivi que les jours de plein soleil. Je suis allé dans les champs. Pendant un long moment, j’ai marché droit sur mon ombre. Je la voyais rétrécir, pour devenir bientôt qu’une simple tache à mes pieds. Puis, après midi, j’ai commencé à sentir son poids sur les épaules. Il venait d’arriver. Il a mis du temps à me retrouver.

J’avais bien avancé dans les champs. Nous étions les seuls à des kilomètres à la ronde. Quand j’ai senti sa main prête à me toucher l’épaule, je me suis retourné et j’ai fait feu, par trois fois. Son corps lourd est tombé à terre. Horreur ! je n’avais pas devant moi, une masse invisible mais bel et bien un corps de chair et de sang, qui ne m’était pas inconnu. Au milieu, de ce champ, éloigné de tous, je venais de tuer Justine.

Je suis rentré en courant. Bientôt des saisonniers par centaines débarqueront dans la région. Ils ne tarderont pas à retrouver son corps. Que vais-je faire ? Je ne peux pas leur expliquer. Et le suiveur ? Où est-il ?

 

Vendredi 4 juin.

Personne n’est venu m’arrêter. Ce n’est pourtant qu’une question de jours. Justine est bien morte et je n’y peux plus rien. Le diable m’est témoin que je ne l’ai pas voulu. C’est lui que je visais. Il doit bien rigoler à présent. Il sait ce que j’ai fait. Ma cousine, ma chère cousine, je ne l’ai pas voulu. Que faisait-elle là ? Sans doute, inquiète de mon absence, elle est venue me rendre visite. Ne pouvait-elle pas s’annoncer ?

Samedi 5 juin.

Toujours personne. Le suiveur est là, je le sens même à l’intérieur de la maison maintenant. Il ne me lâchera plus. Il connaît mes intentions à son égard et veut me le faire payer. Je le devine, tandis que la lampe vacille au-dessus de ma tête. Il est là, derrière ma chaise, lorsque je m’attable pour écrire. Il regarde les bateaux au large, lorsque je me mets à la fenêtre. Il rampe derrière moi en permanence. Il ne me lâchera plus.

 

Dimanche 6 juin.

C’est terrible. La police n’est toujours pas venue. J’hésite à aller me rendre moi-même. Hier, je l’ai senti partout. A chaque fois que je lève mon bras, que je me promène dans la maison. Il est derrière moi en permanence. Je ne suis tranquille que dans l’ombre, dans la noirceur de ma chambre. Dès que j’allume la lumière, il apparaît de nouveau. Je n’ai plus aucun repli. Il fait partie de moi, à tout jamais.

 

Lundi 7 juin.

Que d’émotions ! La police est venue, ce matin. Ils voulaient juste m’apprendre le meurtre de ma cousine. Je leur ai tout avoué ! Ils ont été bien surpris même si je pense qu’ils me soupçonnaient un peu. En quittant la maison et en quittant la région, je sais qu’il ne me suivra plus. Il voulait ma perte, il l’a. Même si ce n’est pas de la façon qu’il avait envisagé. Je suis dans ma cellule. J’y suis bien. Ma fenêtre donne sur la mer, ça ne me changera pas beaucoup. Je peux voir le soleil se coucher.

Horreur ! Je viens d’allumer ma lampe et je ressens sa présence derrière moi, à mes côtés, partout. J’ai beau faire le tour de ma cellule, je le sens derrière moi en permanence. Je vais éteindre et voir ce que la nuit me réserve.

 

Une fois, la lecture achevée, une ombre jaillit d’un coin de la pièce et s’évapora.

Par Gaspard - Publié dans : Un épais volume de cuir
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Samedi 8 septembre 2007 6 08 /09 /Sep /2007 14:53

Les frères Bellegrave

 

Jules était l’aîné des sept enfants de la famille Bellegrave. Venait ensuite Fernand, qui n’était pas gentil, Eric, le plus fort d’entre tous, Joseph que ses parents destinaient à être prêtre, Jean qui ne disait jamais un mot, Pierre qui mangeait plus que toute la fratrie réunie et Sébastien, qui était le plus petit. Ils se partageaient une chambre où trois prisonniers auraient eu du mal à vivre sans se poignarder à tout va et où aucun des enfants Bellegrave ne poignarda jamais un de ses frères. Il y avait deux lits dans cette chambre. Pas un de plus, pas un de moins. Jules et Joseph dormaient dans un, tandis que Fernand et Eric dormaient dans l’autre. En raison de sa taille, Pierre dormait seul sur un matelas récupéré aux puces – et qui en était rempli. Jean et Sébastien qui ne se plaignaient jamais ; l’un parce qu’on le soupçonnait d’être muet et l’autre parce qu’il n’avait pas la voix au chapitre, dormaient dans deux filets de pêche aménagés en hamacs et que l’on avait suspendu au plafond. Y grimper demandait grâce et habilité bien sûr, mais surtout rapidité. Car il fallait pour y accéder prendre appui sur les lits des grands frères qui ne se laissaient jamais faire. L’occasion était trop belle pour ne pas chahuter. Jules et Joseph usaient de tous les moyens connus et inconnus pour déstabiliser les deux aventuriers qui osaient traverser leur territoire : chatouillements, caresses et autres. Fernand et Eric utilisaient toute leur force et leur méchanceté. Passer par leur lit signifiait courir le risque de se retrouver avec des ecchymoses et des contusions.

Mais une fois que tout était en règles, pas un seul des frères Bellegrave ne faisait de cauchemar. Et pourtant, ce n’est pas les raisons qui manquaient.

La famille Bellegrave était dirigée par Mr Bellegrave, un homme doux, faible, et surtout, bête comme ses pieds. Sa bêtise était si connue aux alentours que tout le monde la connaissait. Quant à Mme Bellegrave, l’épouse de Mr Bellegrave, on disait dans tout le canton qu’elle connaissait bibliquement chacune des ouailles de monsieur le curé. La famille Bellegrave intriguait et les rumeurs allaient bon train. Mais, malgré tout ce que l’on a pu dire sur les légèretés de la mère, la naïveté du père et les caractères très différents des enfants, Jules, Fernand, Eric, Joseph, Jean, Pierre et Sébastien étaient nés du même père. Seulement, ce n’était pas Mr Bellegrave. A sept reprises, Mme Bellegrave avait trompé son mari dans le but de concevoir car, en femme libérée qu’elle était, elle s’y connaissait en génétique et en ADN et savait donc qu’un enfant né d’un imbécile ne pouvait être qu’un imbécile. Or, Mme Bellegrave ne voulait pas d’un imbécile pour fils. A aucun prix. Elle s’était donc mise à chercher parmi ses amants le meilleur parti possible, ce qui lui fournissait une excuse pour butiner de ci delà. Il y avait l’instituteur dont le cerveau et le savoir n’étaient plus à démontrer mais il était si frêle, de couleur si blanche qu’il couvait certainement quelque chose et se ferait emporter par la fièvre à l’aube de ses quarante ans. Et la santé, c’est héréditaire. Il y avait le boucher à qui on ne la faisait pas, qui savait compter, cinq saucisses, deux kilos de jambons, un kilo vingt-cinq d’abats, il y en a un peu plus, je vous le mets. Mais le gaillard était joueur. Chaque nuit, il se réunissait chez le gardien des cloches avec le buraliste et le cordonnier pour des parties de poker endiablées. Et le jeu, c’est héréditaire. Il y avait le boulanger qui savait compter lui aussi, une baguette, deux éclairs au café, quatre francs six sous, et avec ceci ce sera tout. Mais le bonhomme était assez laid. Et la laideur, c’est héréditaire. Enfin, il y avait le notaire qui était intelligent, qui était costaud, qui était en bonne santé mais ses ardeurs étaient glaciales. Madame Bellegrave en avait souvent subi les inconvénients. Et l’impuissance, c’est héréditaire. A ce rythme d’investigation, le village puis bientôt le canton tout entier y passa. A croire qu’il n’y avait pas un seul bon parti dans la région.

Mme Bellegrave se désespérait, ne savait plus quoi inventer pour s’excuser auprès de son mari de ne pas tomber enceinte. Quand, un soir, elle alla au grand bal des pompiers du village voisin. Elle espérait là-bas, trouver d’autres étalons étrangers à associer à son vaste projet. Comme l’on s’en doute, sa démarche fut plus fructueuse qu’elle ne l’aurait voulu. L’individu qu’elle y rencontra lui donna sept enfants.

Il était très élégant, bien de sa personne, de petites rides qui s’affichaient à chacun de ses sourires, et un regard à faire fondre le cœur le plus glacial. Son nom n’a pas d’importance. Enfin, pas pour le moment. Il ne fallut pas plus de cinq minutes à Mme Bellegrave pour le reconnaître comme le père de ses enfants. Elle avait l’habitude.

Il la fit danser toute la soirée puis l’emmena promener dans la campagne et s’arrêta à proximité d’une grange pleine de foin. Ne vous méprenez pas à son propos. L’inconnu avait deviné les intentions de Mme Bellegrave. Et cela ne lui posait aucun problème. Etait-il de ces marins qui ont un enfant dans chaque port ? Ou avait-il d’autres ambitions ?

Toujours est-il que neuf mois plus tard, Jules naquit. Il était grand, pour un bébé, signe annonciateur qu’il serait l’aîné d’une longue fratrie. Mr Bellegrave était fier de son fils, aussi fier que peut l’être un père naïf et cocu. Pour Mme Bellegrave, l’expérience lui fut si agréable, qu’au milieu des couches, des pleurs et des diarrhées, elle repensa au bal et à sa folle nuit au milieu des foins et comme ça, comme si le Bon Dieu lui avait soufflé à l’oreille, elle eut envie de recommencer. Elle attendit donc trois mois, trois longs mois où patiemment, elle rêva à de longs baisers langoureux, de caresses délicates, et de gestes sans promesses. Vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin. Mme Bellegrave s’était parée de ses plus beaux bijoux, avait enfilé sa plus belle robe et s’était enduite de son plus pur parfum et retrouva l’inconnu qui était père d’un enfant de trois mois. Il semblait de très mauvaise humeur et avait sur le front des plis de contrariété. Ils ne se dirent pas le moindre mot, dansèrent pratiquement toute la nuit. Puis, au petit matin, ils partirent en promenade et s’arrêtèrent à l’orée d’un bois où ils s’unirent dans la fraîche rosée. Neuf mois plus tard naquit Fernand qui était l’opposé parfait de son frère. Il était très beau lui aussi mais était loin d’être aussi gentil. Pour Mr Bellegrave, c’était un ravissement. Il était fils unique et savoir qu’il avait fait deux fois mieux que son père le confortait dans son idée d’être un type exceptionnel. Mme Bellegrave n’eut jamais le cœur de le contredire. Son ravissement à elle, était total. Elle voulait deux fils, elle les avait. Mais voilà, ce n’était pas suffisant. Au fond d’elle elle voulait revoir l’inconnu. Elle y pensait la nuit, elle y pensait pendant la journée. Elle y pensait aussi quand elle ne pensait pas à lui. Elle attendit alors trois mois, trois mois pendant lesquels le temps lui déchira le cœur. Puis, quand vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin, elle mit sa plus belle robe et alla danser. L’inconnu la prit dans ses bras avec une vigueur qu’elle ne lui connaissait pas mais qui l’envoûta. Cette vigueur ne s’effaça pas lorsqu’il la prit à même le sol quelques heures plus tard. Neuf mois plus tard, ce fut un enfant des plus vigoureux qui naquit. Mais cela ne suffit pas à Mme Bellegrave. Elle passa donc trois mois à attendre. Trois mois rapides qui passèrent comme une course. Quand vint la nuit du bal annuel des pompiers du bal voisin, Mme Bellegrave ne prit même pas le temps de faire une prière et se dirigea d’un pas vaillant. L’inconnu la prit dans ses bras mais ils ne dansèrent même pas une danse et allèrent finir la soirée contre la porte du Presbytère qui se trouvait à deux pas de là. Neuf mois plus tard naquit Joseph. Mr Bellegrave qui avait atteint avec ses trois premiers fils les buts qu’il s’était fixé ne savait pas ce qu’il ferait de ce nouvel enfant. Un peu, par hasard, bizarrement dirons-nous, Mr et Mme Bellegrave destinèrent Joseph au séminaire. Quatre beaux fils qui montraient, malgré leur jeune âge, des signes prometteurs d’intelligence, cela aurait pu suffire à la plupart des mères. Mais pas à Mme Bellegrave. Etait-elle attirée par une cinquième maternité ou par une nouvelle nuit de passion fulgurante ? Toujours est-il qu’elle voulut revoir l’inconnu. Elle mit trois mois à se préparer. Autant dire que lorsque vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin, elle était prête. L’inconnu, ce soir-là avait envie de parler. De parler de tout, de rien, de rien surtout. Il était incollable sur les choses de la vie, sur la nature, le monde et tout ce qui s’y rattachait. En fait, il était incollable sur tout. Mme Bellegrave qui n’entendait à longueur de journée que les idioties de son mari, les pleurs de ses enfants et les soupirs de ses amants, l’écouta avec l’attention de l’écolière qui prépare un contrôle. Puis, lorsque la soirée s’acheva, ils allèrent quelque part pour s’unir à nouveau. Et à nouveau, neuf mois plus tard, un enfant naquit. On l’appela Jean. Mais on aurait très bien pu l’appeler Maurice ou Roger ou Héron Héron Petit Patapon que cela n’aurait rien changé. Car Jean ne parlait jamais et jusqu’à la fin de sa vie, on se demanda s’il n’était pas muet. Pendant les trois mois qui suivirent sa naissance, Mme Bellegrave fut remplie d’une faim dévorante. Elle avait faim d’amour, de revoir l’inconnu qui lui avait donné quatre fils dont il ne savait rien. Trois mois pendant lesquels elle multiplia les amants plus que de coutume pour tromper son manque. Lorsque vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin, elle s’y précipita tellement qu’elle arriva la première. A vrai dire, il n’y avait personne à part le traiteur. Pour patienter, elle se jeta donc sur le buffet gratuit et c’est dans la position peu romantique de gober une saucisse que l’inconnu la trouva. Elle fut terriblement gênée et alla jusqu’à rougir. Mais il fit la plus agréable des réponses en partageant avec deux hot-dogs débordant de sauce. C’est ainsi qu’ils firent l’amour entre ballonnements et relents d’ail. Neuf mois plus tard naquit Pierre qui ne manqua jamais de rien. Mme Bellegrave fut cette fois, un peu déçue. Ce nouvel enfant était deux fois plus gros que ses frères et était quand même moins beau. Elle pensa donc à s’arrêter là. Elle aurait bien voulu demander conseil à son mari, mais Mr Bellegrave, en plus de ne pas être de bon conseil, se croyait être l’heureux géniteur de six enfants. Après trois mois de réflexion, elle résolut de tenter l’expérience une dernière fois pour, comme qui dirait, faire oublier le raté de la dernière fois. Elle mit sa plus belle robe, se para de ses plus beaux bijoux, s’enduit de son plus beau parfum et s’envola, légère, vers le village voisin. L’inconnu l’attendait sous un porche.

 

 

 

- Madeleine, vous voici.

 

 

 

En sept ans, la nuit où ils conçurent Jean mise à part, Mme Bellegrave avait à peine entendu sa voix. Elle ignorait son prénom et n’avait aucune idée de la façon dont il avait appris le sien.

 

 

 

- J’ai envie, continua-t-il, que cette soirée soit la plus inoubliable de votre vie.

 

 

 

Il l’emmena danser, lui susurra des mots doux, lui fit finalement des promesses qu’elle accepta sans condition et ils s’épanchèrent d’amour jusqu’au petit matin.

 

 

 

- J’espère qu’il fera un bel homme.

- Comment savez-vous que ce sera un garçon ?

- Cela ne peut pas être autrement. Vous feriez de moi, sinon, le plus malheureux des hommes.

 

 

 

Neuf mois plus tard, c’est bien un garçon qui naquit et on l’appela Sébastien. Les mots de l’inconnu l’avaient troublée et ils l’accompagnèrent pendant toute la grossesse. Trois mois après, Mme Bellegrave ne vit plus de raison de retourner au bal. Elle était mère plus que de raison et avait tous les amants dont elle pouvait disposer. C’est donc l’inconnu qui vint la voir. Cet homme père de sept fils dont il n’avait jamais nié l’existence frappa à sa fenêtre le soir du bal annuel des pompiers du village voisin.

 

 

 

- Vous ! fit Mme Bellegrave apeurée à l’idée que son mari ne les découvre. Mais comment… ?

- Il fallait que je vous voie. Pour que je vous parle de mon projet.

- Quoi ? Mais de quel projet parlez-vous ? Si vous pouviez revenir demain matin…

- Nous avons eu sept fils, Madeleine. Sébastien peut être à l’origine du plus grand de mes rêves.

- Je ne comprends pas…

- Depuis la nuit des temps, il est dit que le septième fils d’un septième fils sera doté de pouvoirs qui dépasseront l’entendement humain. Il sera l’élu et rivalisera de puissance avec Dieu même. Il faut que Sébastien ait sept fils et alors, mon bonheur sera complet.

 

 

 

Mme Bellegrave ne comprit pas immédiatement tout ce qu’impliquait cette révélation. L’inconnu l’avait sciemment mise enceinte sept fois consécutives. Et son projet avait bien des airs diaboliques.

 

 

 

- Prenez bien soin de notre fils, Madeleine, je reviendrai vous voir lorsqu’il sera en âge d’être père.

 

 

 

Et l’inconnu disparut comme il était venu. Seize années passèrent. Mme Bellegrave avait vieilli. Ses amants étaient aussi variés mais un peu moins nombreux. Les sept frères étaient de solides gaillards et étaient tous mariés. Sauf Sébastien. Elle n’a jamais oublié la visite de l’inconnu et depuis quelques mois, attendait patiemment son retour. Vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin. Mme Bellegrave ne s’y rendait plus depuis belle lurette mais Sébastien, lui, s’y rendait pour la première fois. Il rencontra une femme douce, belle, dont le rêve le plus fou était de tomber enceinte. Il ne l’épousa pas mais lui fit six enfants, en six années consécutives. Ces six enfants étaient six fils. Dans la famille, tout le monde riait de la coïncidence. Seule Mme Bellegrave ne riait pas. Elle n’avait jamais oublié le discours de l’inconnu prononcé presque vingt-trois ans plus tôt. Il avait dit qu’il lui rendrait visite mais elle ne l’avait jamais revu. Avait-il rendu visite à Sébastien ? Etait-ce lui qui avait mis la jeune amante de son fils sur sa route ? Elle n’osait l’imaginer. Vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin. Nuit où d’après les prémonitions de Mme Bellegrave, Sébastien devait concevoir son septième fils et mettre ainsi à bien le projet de l’inconnu. Elle décida de se rendre au bal, bien décidée à l’empêcher à tout prix. Depuis trois mois, elle avait mûri les plans les plus farfelus. Verser un laxatif puissant dans le verre de son fils, assassiner la future maman, castrer le futur papa mais aucun ne lui convint totalement. Pendant toute la soirée, elle ne quitta pas une seule seconde les amants des yeux.

 

 

 

- Madeleine, que faites-vous là ?

 

 

 

C’était lui. Il n’avait pas pris une ride, portait toujours une chemise blanche très élégante et parlait avec calme et douceur. Seul son regard avait changé. D’habitude si noir, si profond, il brûlait maintenant d’un feu éternel.

 

 

 

- Je veux vous empêcher. Votre projet ne plaît pas.

- Allons bon ! Et pourquoi cela ?

- Il me fait peur ! Oui ! On ne peut pas rivaliser avec Dieu !

- Et que connaissez-vous à Dieu ? La dernière fois que vous êtes allée à l’église c’était pour jouer au docteur avec un des enfants de chœur. Vous aviez six ans.

 

 

 

C’était la vérité. Mme Bellegrave essaya de se convaincre que c’était un hasard, que c’était une situation courante, une étape habituelle et tout à fait normale dans la vie d’une petite fille.

 

 

 

- Vous vouliez être une mère. Vous l’êtes. Vous êtes même une grand-mère. Et vous allez bientôt être gâtée. Vous allez bientôt devenir la grand-mère de l’élu.

- Je ne veux pas que vous fassiez de mal à Sébastien.

- Mais quelle horreur ! Bien sûr que je ne vais pas lui faire de mal ! Vous m’auriez parlé des autres à la limite ! Mais lui ! Il porte dans son slip, les derniers éléments de mon projet. J’ai la plus grande estime et la plus grande amitié pour cet enfant. Mon enfant, Madeleine. N’a-t-il jamais manqué de rien ? N’a-t-il pas passé une enfance harmonieuse et heureuse ?

 

 

 

Mme Bellegrave se rappela les seize années qui venaient de passer. Aucun de ses enfants n’avait eu à souffrir de leur vie. Ils avaient été choyés par Mr Bellegrave et aussi par elle. Mais, maintenant qu’elle y pensait, l’enfance de Sébastien avait été plus douce. Comme si les écueils de la vie l’avaient épargnés. Il n’avait pas eu de bagarre à l’école, de traumatisme ni de chagrin d’amour. Il était aussi pur qu’un ange.

 

 

 

- C’est vous qui… ?

- Evidemment, Madeleine. J’ai pris soin de notre enfant. J’ai toujours voulu ce qu’il y avait de mieux pour lui. Regardez, n’est-elle pas jolie ?

- C’est vous aussi qui… ?

- Evidemment. C’est ma fille.

 

 

 

Mme Bellegrave s’évanouit sous le choc. Lorsqu’elle se réveilla, Sébastien était assis à côté d’elle.

 

 

 

- Sébastien, comme je suis heureuse. Pourquoi sommes-nous à la maison ?

- Tu t’es évanouie, maman. Je t’ai fait transportée ici.

- Où sont tes frères ? Où es ton père ?

- Tout le monde est parti pour le pique-nique. Ils nous attendent.

- Le pique-nique ? Mais quelle heure est-il ?

- A peu près midi et demie.

- Quelle horreur ! Et le bal ? Comment s’est fini le bal ?

- Très bien. Quand je t’ai déposé ici, comme le médecin a dit que tu avais juste besoin de repos, j’y suis retourné. Je viens à peine de rentrer.

- A cette heure ? Et qu’as-tu fait jusque là ?

 

 

 

Sébastien rougit et Mme Bellegrave comprit. Elle s’évanouit de nouveau. Neuf mois plus tard naquit un nouvel enfant. Ses parents l’appelèrent Madeleine.

 

 

 

Dès la lecture achevée, sept enfants traversèrent la pièce. Il y avait Jules, plus grand que les autres, Fernand qui n’était pas gentil, Eric le plus fort d’entre tous, Joseph que ses parents destinaient à être prêtre, Jean qui ne disait jamais un mot, Pierre qui mangeait plus que toute fratrie réunie et Sébastien qui était le plus petit. Un par un, ils passèrent par la porte et disparurent. Quand il ne resta plus que Sébastien, il se retourna vers nous, nous fit un signe de la main en souriant et disparut à son tour. Je compris alors que les frères Bellegrave n’existaient plus que dans notre souvenir.

 

 

L’homme qui ne vieillissait pas

  Chaque matin, en se levant, il a l’habitude ne pas allumer la lumière. D’ailleurs, il n’y a ni lampe de chevet, ni bougie dans sa chambre. Seuls un lit, une chaise et une petite table constituent le mobilier. La chaise accueille chaque soir ses vêtements correctement pliés. Il n’y a pas de réveil sur la table qui ne sert qu’à recevoir une paire de gants impeccable qu’il porte en permanence. Les volets de sa chambre, comme tous ceux de la maison, sont en permanence hermétiquement clos. Pas le moindre rayon de soleil n’ose s’y aventurer. Il a pris l’habitude de s’habiller et de se déshabiller dans le noir. Tel un aveugle, il connaît l’emplacement précis de chaque objet, le nombre exact de chaque pas entre le lit et la chaise, la chaise et la salle de bains. Sa salle de bains est rudimentaire. On y trouve une douche et un petit lavabo. Pas de glace. Il n’aime pas se regarder. Avant de commencer sa toilette, il passe sa paire de gants. Il ne tient pas à apercevoir ses mains par accident.

Après avoir avalé un maigre petit-déjeuner, il enfile un pardessus et prend sa canne avant de sortir par la porte de la cuisine. C’est une petite maison sans âge, perdue au milieu du temps, perdu au milieu d’une campagne sans vie, sans marque. Comme un automate, il marche lentement vers le portail, l’ouvre, le referme et longe une minuscule route faite de cailloux.

Quelques heures plus tard, sans comprendre, sans raison, il s’est perdu dans sa promenade. Le chemin qu’il prend d’habitude l’a transporté bien loin de chez lui. L’homme semble paniquer car il y’a bien longtemps qu’il a perdu le sens de l’inhabituel. Il aperçoit alors des ruines qui le troublent et le font frémir. Il hésite puis y pénètre sans trop savoir pourquoi. Il regarde une pierre, puis une autre, témoins patients du temps qui passe. Et cette pensée le terrifie.

Soudain, un bruit. Il se retourne, affolé, apeuré, certain d’être tombé dans un piège ; quand il aperçoit un vieil aveugle, couvert de haillons et courbé par le poids du temps.

 

 

 

- Qui est là ? grince l’aveugle, un frisson dans la voix. Que me voulez-vous ? Je sais qu’il y a quelqu’un. Je sens votre présence. Qui est là ?

 

 

 

L’homme est choqué par l’allure du vieil homme. Ce qu’il a toujours fui s’affiche devant ses yeux tandis qu’un vent glacial lui parcourt l’échine. S’il le pouvait, il vomirait.

 

 

 

- N’ayez pas peur, je ne vous veux aucun mal. Je suis un gentilhomme et j’habite à quelques lieues d’ici. J’ignorais que ces ruines étaient habitées.

- Mais… ! Je connais cette voix ! Parlez, parlez encore, ça va me revenir.

- Je pense que vous faites erreur. Je vis seul et ne connais personne. J’avais même oublié que la nature pouvait être aussi cruelle.

 

 

 

Ses yeux ne sont plus habitués aux ravages du temps. Il les a maintenus hors du temps comme le reste de sa vie.

 

 

 

- Ce n’est pas la nature, c’est… Oui. Ca y’est ! Mon vieil ami, c’est toi, c’est bien toi !

 

 

 

L’homme trésaille. Son être tout entier est en proie à une révolution. Quelque chose au fond de ses entrailles se met à hurler.

 

 

 

- Oui, tu ne te souviens pas ? J’habitais cette maison avant qu’elle ne tombe en ruines. Nous étions voisins. Tu venais souvent jouer. L’endroit où tu te trouves…c’était ta cachette préférée, pendant nos jeux interminables. Oh ! Comme les doux souvenirs sont durs à mon cœur.

 

 

 

Le hurlement se tait dans sa bouche.

 

 

 

- Je me souviens… C’est affreux comme tu as changé. Ta peau était douce et la voilà fripée telle du papier pour la cheminée. Tu étais le roi des cabrioles et voilà que tu n’arrives même plus à te tenir debout. Quel est ce mal qui te ronge ?

- C’est le temps, mon vieil ami, tout simplement. Le temps qui déchire chacun d’entre nous.

- Non, pas moi. Le temps n’a pas d’emprise sur moi. Rien ne vieillit autour de moi. Moi-même, je reste jeune. Mon visage ne porte pas les meurtrissures de l’âge, ni mon corps, ni mes mains. Mon univers est figé. Il n’y a que toi aujourd’hui et … cette maison. Je dois y aller, mon cœur est troublé de ce visage que tu m’offres.

 

 

 

L’homme cherche à s’éloigner. Cela ne peut être qu’un cauchemar. Il doit retourner chez lui, se remettre au lit et lorsqu’il sera réveillé, tout sera effacé, tout.

 

 

 

- Non, mon ami, reste. J’ai oublié le temps moi aussi. Même si je sens mon corps vieillir, il y a bien longtemps que je n’ai pas vu le monde. Longtemps ? Ce mot ne veut rien dire pour un aveugle. Une seconde, quand on est meurtri paraît être une éternité. Reste, il va bientôt faire nuit, je le sens. Dans la nuit, tu ne verras pas mon visage. Et si tu pars, tu ne retrouveras pas ton chemin. Tu erreras sans but, comme un aveugle.

 

 

 

L’homme doit se résigner. Comme un animal blessé, il s’avance lentement et se laisse tomber sur une grosse pierre.

Après avoir fait un grand feu, l’aveugle s’est couché à même le sol. L’homme dort depuis longtemps, allongé sur le côté. Soudain, l’aveugle se redresse, avance sa main près des flammes, sent que le feu va bientôt s’éteindre. A tâtons, il s’approche de l’homme, touche son visage. L’homme ouvre les yeux.

 

 

 

- Mon ami, comme tu as vieilli, chuchote l’aveugle croyant que l’autre est toujours endormi. Ton visage angélique porte les marques du chagrin et est aujourd’hui cerné de rides. Je lis la mort sur ton visage.

 

 

 

L’homme se lève, repousse l’aveugle violemment qui tombe sur le dos.

 

 

 

- Non ! Non ! Maudit ! Je ne vieillis pas ! Non ! Mensonges que cela !

- Hélas, mon ami. Nous sommes bien vieux tous les deux. Nous n’y pouvons rien. Le temps nous a retrouvé, ou l’inverse…

 

 

 

L’homme est ivre de colère. Ses sens se troublent.

 

 

 

- Tais-toi maudit ! Silence ! Traître !

 

 

 

Il lui donne un coup de pied dans le ventre, puis un autre, puis un autre.

 

 

 

- Je ne vieillis pas. Mon corps ne meurt pas.

 

 

 

Il saisit l’aveugle par ses guenilles, et ce qu’il craignait tant arrive. Au bout de sa chemise impeccable, il voit ses mains. Ses horribles mains ridées. De terreur, il lâche l’aveugle.

 

 

 

- Non… Mes mains… Qu’as tu fait ? Mes mains !

 

 

 

Il prend une pierre par terre et frappe l’aveugle, violemment, plusieurs fois, une tache de sang apparaît et salit ses mains. Au comble de l’effroi, il les met, tremblant, devant ses yeux.

 

 

 

- Maudit ! Maudit ! Je suis maudit !

 

 

 

Et comme un dément, s’enfuit dans la nuit.

Par Gaspard - Publié dans : Un épais volume de cuir
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