- Arrêtez, Gaspard, je vous en prie.
- Pourquoi ?
- Pourquoi ?
- Oui, je vous demande pourquoi. Pourquoi est-ce que ces vies vous intéressent soudainement ? Pourquoi ne sont-elles plus pour vous que des histoires que l’on raconte dans l’ombre d’une chambre ?
- C’est que…ces gens qui traversent la pièce…
- Voyons, Rufus, vous avez peur des fantômes ?
- Votre livre…il est si petit à présent.
- C’est vrai.
L’épais volume de cuir ne contenait plus à présent qu’une vingtaine de pages.
- C’est vrai, j’ai tout lu. Des histoires que je regrette, d’autres non.
- C’est ça que vous faites depuis un an, Gaspard ? Lire ce livre ?
- Un an ?
- Oui, Gaspard. Cela va bientôt faire un an. Depuis le jour où vous avez déposé cette enveloppe au Café Royal. Depuis, chaque semaine, je reçois vos aventures et je les publie. Je vous traque aussi.
- Un an ? Vous êtes sûr ? Alors, ma route s’achève bientôt.
- Qu’avez-vous fait pendant tout ce temps ?
- Les dates ne sont pas importantes, vous savez. Le temps n’a la valeur que vous lui donnez. Je suis sûr que si je vous demandais depuis combien de temps vous êtes assis dans cette pièce, à m’écouter parler dans le vide, votre réponse différera de beaucoup de la mienne. Mais je vais quand même répondre à votre question. Car c’est très simple en vérité. J’ai traqué Rochefort.
- Rochefort ?
- Oui, Rochefort. L’homme à la moustache brune, le cavalier pâle, Armand.
- Mais à quoi cela a-t-il servi ? Je veux dire… il vous retrouvai tout le temps, non ? Où que vous alliez, vous pouviez être sûr de l’avoir dans vos pattes !
- Dans mes pattes, c’est amusant. Rochefort aurait apprécié l’expression, lui aussi.
- Alors pourquoi ?
- C’est simple. J’ai fini par découvrir la nature profonde du lien qui nous unissait lui et moi…et Emma.
- Le haïku ?
- Oui, si vous voulez. Mais le haïku n’est que la face émergée de l’iceberg comme on dit. Vous avez raison sur un point. Quoi que je fasse, j’étais certain de retrouver Rochefort dans mes pattes. J’avais beau le balancer dans un ravin, lui faire sauter la cervelle, le découper en petites rondelles ou je ne sais quoi encore, il revenait toujours. Je ne comprenais pas pourquoi. Puis j’ai appris qu’il, qu’ils étaient en fait des personnages de ce livre. Des personnages qui s’animaient, qui avaient leur propre histoire et, le plus important, un impact sur le réel. Ils pouvaient discuter avec d’autres gens bien réels mais avaient un pouvoir bien à eux. Rochefort et Emma ont pu aller et venir dans la rue des pendus à leur aise, ce qui est loin d’être une chose aisée. Vous souriez ? Je me répète, je sais. Je vous ennuie sans doute.
- Pas du tout, je vous écoute.
- Je vais vous raconter une histoire. Mais je vous assure que c’est la dernière. Je la connais par cœur. Je dis ça parce que c’est sans doute la seule histoire que je sache par cœur. C’est étrange. Enfin, bref. Ecoutez bien. Cric-crac.
El Caballero
C’est en Espagne, au 17ème siècle, dans les Asturies. Un grand seigneur qui, par sa vaillance au combat et sa loyauté, a su s’attirer les faveurs du jeune roi, règne sans partage sur cette région désertique. Il a su faire de la demeure héritée de son père, un véritable palais. On y trouve des œuvres uniques d’artistes célèbres, des merveilles architecturales révolutionnaires, des plantes orientales d’une rareté si invraisemblable qu’elles auraient fait rougir le jardinier de Babylone. Son palais est immense, fourmillant de serviteurs, de laquais et de princes, recelant mille couloirs secrets, mille labyrinthes. Les jeunes hommes et les jeunes femmes aiment s’y perdre ensemble. Tous, d’ailleurs, ont déjà fait l’expérience et, au détour d’une fontaine, se sont faits des promesses. La plus belle des jeunes femmes de ce mini-royaume est pourtant la seule à ne pas y avoir droit. Elle est la fille du seigneur du château. Son nom est Isabella et elle est la plus triste des enfants de ce monde.
Son père est l’aîné de quatre frères, tous morts à la guerre. Il a eu trois fils d’un premier mariage, deux sont morts et le troisième est orphelin. D’un second mariage, il a eu Isabella qui n’a jamais connu sa mère. Autant dire que son père tient à sa fille. Alors, elle ne connaît pas les jeux de son âge, n’a jamais mis les pieds au labyrinthe, ignore le secret de la statue du conquistador et n’a jamais fait le mur en secret. Elle se contente de se morfondre en lisant et relisant les livres de la bibliothèque. Elle s’assoit toujours à la même place, à côté de la fenêtre. D’ici lorsque la mélancolie lui prend et qu’elle n’arrive pas à se concentrer sur quelques lignes, elle préfère s’étourdir à regarder l’horizon. Elle se distrait par le va-et-vient incessant des amis de son père et de son demi-frère.
Enfin, vint un jour où le château subitement désert par la faute d’une chasse, un homme vint à se dessiner sur le soleil. Pendant longtemps, Isabella ne vit que sa silhouette et elle aimait déjà ce qu’elle voyait. Etait-ce l’absence de son père ? Ou le fait que, contrairement aux autres cavaliers, il arrive seul ? Toujours est-il que le cœur d’Isabella se mit à battre comme il n’avait jamais battu. Elle se l’imaginait grand, la tête bien faite, la moustache bien lisse. Dans ses rêves, il montait un fier destrier blanc et parlait avec la plus douce des voix.
Plus il se rapprochait, plus Isabella était inquiète. Elle n’avait jamais réceptionné d’inconnu. Et si c’était un grand seigneur à qui l’on doit tous les honneurs ? Elle s’empressa de descendre l’escalier et lorsque enfin, il se présenta, ce fut elle-même qui l’accueillit.
Il était grand, la tête bien faite, la moustache bien lisse.
- Señorita, bonjour, dit la plus douce des voix en descendant de son destrier blanc, j’aurais aimé m’entretenir avec votre père.
- C’est que mon père est à la chasse, ainsi que mon frère. Il n’y a ici que moi…et quelques gardes.
- Je ne doute pas qu’il faille vous garder, s’amusa-t-il, un bijou tel que vous…et quand on voit la taille de l’écrin…
- C’est que d’habitude, l’écrin ne m’est pas réservé. Nous sommes quelques centaines à vivre ici.
- Quelques centaines vraiment ? Voilà qui est fâcheux.
- Et pourquoi donc, señor ?
- C’est que voyez-vous, j’avais l’intention de déclarer la guerre à votre père.
- La guerre ? s’horrifia-t-elle. Mais, monsieur, je vous croyais Espagnol !
- Par Dieu, je le suis !
- Vous ne pouvez donc pas déclarer la guerre à mon père ! Ce serait la déclarer à votre roi !
- Comme vous y allez ! Ce serait me couvrir de déshonneur ! Je n’y tiens pas.
La venue de ce cavalier solitaire et son discours avaient attiré la curiosité de quelques serviteurs et de plusieurs dames. Isabella, peu confiante en sa capacité à mener un débat, préféra l’intimité d’un salon pour se couvrir de ridicule et invita l’étranger à la suivre.
- Le palais de votre père est magnifique. Et décoré avec goût. Ce sera un plaisir pour moi que d’y mener un assaut.
- Mais êtes-vous donc fou ? Mon père est un grand d’Espagne. Il peut rester tête couverte devant le roi. L’attaquer lui, c’est attaquer l’Espagne toute entière ! Etes-vous de taille à affronter la plus riche nation du monde ?
- Ce serait un défi si excitant qu’il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que j’y cède. Mais j’aime mon roi. Je ne tiens pas à m’attirer ses foudres ni à le décevoir.
- Le décevoir ? Vous connaît-il ?
- Comme un père connaît ses enfants, ma chère. Le roi est un admirateur de la guerre et n’ignore en rien mes campagnes. Même, il en redemande !
Isabella en était certaine à présent. L’homme était fou. Il délirait totalement. Bientôt, il allait lui sauter dessus, l’agresser, l’étrangler peut-être. Mais pourtant, il était si beau, si doux et il parlait si bien. Il ne pouvait être foncièrement mauvais.
- Le roi aime se divertir des histoires guerrières, continua-t-il. Savoir qu’un des grands d’Espagne, à qui il fait confiance, à qui il remettrait la destinée du royaume, ait pu perdre un combat face à un seul homme qui n’a même pas de noble ascendance l’amuse beaucoup. Il en rit même aux éclats, parait-il.
- Etes-vous donc si connu ? Avez-vous donc affronté tant de seigneurs ?
- Oh, je ne fais pas de compte, vous savez. Quelques uns, je suppose. J’arrive, je me présente, je fais ma déclaration, m’en vais, reviens à l’aube, j’engage le combat, le remporte, choisit un tribu et envoie un messager au roi.
- C’est donc vous qui l’informez !
- Evidemment. Les grands d’Espagne sont trop fiers pour avouer une telle humiliation. Dans mon dernier message, je n’ai mis que ces mots : " Un de plus ". Le roi a beaucoup ri.
- Moi, je trouve cela dramatique.
- C’est parce que vous n’êtes pas un guerrier. Il faut avoir mené plus d’une charge pour comprendre.
- Peut-être… peut-être aussi que vous dîtes la vérité…quoi qu’il en soit, vous ne gagnerez pas ici. Il faudrait que votre armée compte des milliers d’hommes, de canons, de cavaliers, que sais-je encore !
- Vous vous méprenez. Je n’ai pas d’armée.
- Je vous demande pardon ?
- Je suis seul. Je combats seul.
Cette fois, Isabella eut peur pour sa vie. Elle tendit le bras vers la sonnette quand il reprit :
- Une fois le seigneur à ma merci, je prends un tribu, ou un gage si vous préférez. Quelques bijoux précieux, un peu de terre ou un coffre plein à ras bord. Mais cette fois, malgré les trésors que doit receler ce palais, je crois que c’est vous que je vais demander.
Tout le monde au palais connaissait les lois qui régissaient la relation filiale entre le seigneur et Isabella. Si un seul des habitants du château avait entendu la dernière phrase de l’étranger, il aurait été mis au cachot sur le champ. En effet, nul n’avait le droit de complimenter Isabella et nul n’avait jamais dérogé à la règle. La jeune fille, ne sut donc pas comment recevoir le compliment comme tous les cœurs imbéciles, elle se cabra.
- Señor ! Je ne suis pas un vulgaire coffre de pièces d’or ou un arpent de terre. Vous espérez m’enfermer ?
- Vous délivrer serait le juste mot.
- Mais je suis libre, figurez-vous ! Parfaitement libre.
- En ce cas, puis-je me permettre de vous demander de me faire visiter le palais ?
L’intimité du salon commençait à la troubler, elle hésita. Mais si l’étranger continuait à parler d’attaque et de guerre, elle ne pourrait pas garantir sa sécurité. Les couloirs, ici, regorgeaient d’arrivistes prêts à tout pour plaire à leur maître. Et sauver sa fille des griffes d’un dangereux ennemi était une occasion qui ne se reproduirait sans doute pas deux fois.
- Hé bien ?
Se doutait-il du danger qui le guettait ? Son assurance semblait être à toute épreuve. Il ne portait qu’une simple épée. Ni pistolet ni dague ! Comment pourrait-il se défendre contre plusieurs assaillants !
- Vous n’aimez pas faire le guide ?
- C’est que…
- Vous craignez pour moi, c’est ça ? Vous avez peur que l’on m’ait attendu tout à l’heure ?
- C’est à peu près ça, oui.
- Ne vous inquiétez pas. Il m’en faut plus, vous savez.
- Plus de quoi ?
- De dangers, d’ennemis.
- Vous pourriez ne pas quitter ces lieux vivant.
- En l’absence de votre père et de ses plus vaillants soldats ? J’en doute.
- Ils sont assez nombreux à être restés.
- Pas assez pour moi. A présent, consentez-vous à me faire visiter ? J’ai beaucoup chevauché. Une promenade à pied me fera le plus grand bien.
- Soit ! Allons-y.
Isabella ouvrit une porte qui donnait sur les jardins. Des allées délimitées avec de fins cailloux blancs serpentaient entre des haies, ponctuées parfois de statues et de rosiers. Au centre, s’élevait une grande fontaine.
- Voilà qui est fort beau, déclara-t-il. Venez-vous souvent ici ?
- Cela m’arrive.
En réalité, Isabella n’avait pas le droit de s’y promener sans être accompagnée par son père ou par son frère mais elle ne le dit pas.
- Qui êtes-vous vraiment, señor ?
- Mais je vous l’ai dit. Je suis un maître de guerre.
- Un maître de guerre ?
- On en trouve dans chaque nation, à chaque époque de notre Histoire. Nous ne vivons que pour et par la guerre. Et nous excellons dans ce que nous faisons.
- C’est bien triste. Mais dites-moi, lorsqu’il n’y a pas de guerre ?
- Hé bien, nous la provoquons. Voilà pourquoi je suis ici.
Deux dames passèrent près d’eux et dévisagèrent les deux promeneurs.
- Voilà qui est fort peu aimable. Qui sont-elles ?
- Je n’en ai pas la moindre idée. Des courtisanes, sans doute.
- Et elles osent vous dévisager ?
- Les femmes, ici, osent beaucoup de choses. Mais je m’en fiche. Tout ce que j’espère, c’est qu’elles ne vous aient pas entendu.
- Et quand bien même ! Elles sauront bientôt qui je suis. Dès que votre père sera de retour, je lui déclare la guerre et…
- C’est tout ce qui vous intéresse ? Mon père et votre guerre stupide ! N’êtes-vous pas venu un peu pour…
Elle voulut dire " pour moi " mais les mots se turent dans sa bouche. Isabella était déçue et elle avait de quoi. Le cavalier solitaire sur son beau cheval blanc n’était pas venu pour elle mais, encore une fois, pour son père.
- J’apprécie beaucoup votre présence, Isabella. J’espère que votre père tardera à rentrer.
Cette fois, son cœur ne fit pas l’imbécile et accepta le compliment.
- Vous rougissez ? fort bien.
- Je ne rougis pas, señor. C’est…qu’il fait un peu chaud ici.
- Hé bien, allons par là, la hauteur de ces haies fera un parasol idéal.
- C’est que ce chemin conduit au labyrinthe.
- Un labyrinthe ! Merveilleux ! Vous avez peur vous perdre ?
- Je n’y suis jamais allée.
- Comment donc ? Vous avez un labyrinthe à portée de vos appartements et n’en profitez pas ? Quelle est donc cette sottise ?
- Il y a des sottises que l’on ne désire pas et que l’on nous impose.
- Ah…je vois. Hé bien, voilà l’occasion rêvée d’y aller.
- Je ne suis pas sure…
Il la prit par le bras tandis qu’elle regardait derrière elle. Un instant plus tard, ils avaient disparu.
- C’est de la folie, señor, si jamais on nous surprenait…
- Vous n’aurez qu’à dire que je vous ai forcé.
- Cela vous conduirait au cachot !
- J’en doute.
- Sachez que mon père m’aime et qu’il verrait d’un très mauvais œil qu’un étranger vienne poser les mains sur moi.
- Oh, mais de cela, j’en suis sûr. Si j’avais une fille aussi belle que vous, je la ferais surveiller sans cesse. Ce que je voulais dire, c’est que je doute que vos gardes arrivent à me mettre au cachot. J’y ai déjà goûté et c’est un plat dans lequel je ne veux plus mordre.
- Vous ! Dans un cachot ! Et pourquoi ?
- Vous êtes bien indiscrète, tout à coup, señorita.
- Excusez-moi, je n’aurais pas du…
- Ne vous méprenez pas. Je ne vous en veux pas le moins du monde. C’est que je pense que ce n’est pas un sujet pour une jeune fille.
- Pourquoi ?
- Pourquoi ?
- Oui. Pourquoi est-ce que les hommes ne veulent jamais parler en présence des femmes ? Vous disiez à l’instant que vous surveilleriez votre fille si vous en aviez une. Pourquoi est-ce que tous les hommes veulent-ils nous préserver à ce point ?
Pour la première fois, Isabella s’emportait. Etait-ce la présence de cet étrange cavalier si fascinant ? Etaient-ce les murailles infranchissables du labyrinthe ? Y’avait-il dans l’air quelque chose qui envoûtaient les âmes ?
- Par peur, je suppose.
- Peur ? Un maître de guerre comme vous a peur ?
- Heureusement. Voyez-vous, Isabella, j’ai passé plus de la moitié de ma vie à me battre. J’ai vu des horreurs que vous ne soupçonnez même pas. J’ai fait des choses qui ont perverti mon âme. Et pourtant malgré ce sang dont je suis couvert, malgré la noirceur de mon cœur, il se trouve toujours des femmes pures et innocentes pour me parler comme si j’étais le plus parfait des hommes. Des femmes qui tombent amoureuses et dont je tombe amoureux. Des femmes comme vous, Isabella.
La jeune femme, surprise par l’estocade, dut s’adosser à une haie pour ne pas tomber.
- Si vous saviez le centième des horreurs que j’aie commises, si vous entendiez une seule des pensées qui passe par mon horrible tête, jamais plus vous ne me regarderiez comme vous me regardez aujourd’hui. Alors oui, je suppose que c’est ce qui pousse les hommes à tenir les femmes à l’écart. La peur de perdre leur dernière part d’humanité.
Alors, oubliant toute convenance, Isabella se sentit le cœur d’une demoiselle qu’elle voyait s’engouffrer dans ce labyrinthe depuis la fenêtre de sa chambre. Elle se jeta au cou du cavalier qui l’embrassa tendrement.
Trois jours passèrent, pendant lesquels Isabella et le cavalier errèrent dans les jardins, dansèrent sous les draps et au détour d’une fontaine, se firent les plus douces des promesses. Le temps sembla ne plus exister.
Mais le Destin, tragique ennemi des amoureux, pensait autrement. Si bien que le seigneur du château revint avec toute sa garde.
- Mon père est revenu ! cria Isabella. Il vous faut partir.
- Non, je veux lui parler.
- Plus tard, plus tard. S’il vous trouve ici, vous êtes un homme mort.
- Nous avons manqué de discrétion, Isabella. Cinquante Judas sont prêts à nous trahir.
- Raison de plus que vous partiez. Je vous en prie, mon père va vous tuer.
- Non, pas si je lui déclare la guerre. Et je vous demanderai comme tribut.
- Vous ne gagnerez pas ! Je vous en prie, partez ! Je trouverai bien quelque chose à lui dire.
- Dîtes-lui que je reviendrai demain à l’aube pour prendre son château, qu’il se tienne prêt. Quant à vous, Isabella, prenez patience. A midi, demain, vous serez dans mes bras.
Le cavalier sortit par une fenêtre et se faufila jusqu’aux écuries. Dans l’agitation du retour de la chasse, personne ne fit attention à lui et il disparut.
Quand il apprit la venue du cavalier étranger, le père d’Isabella entra dans une rage folle avant même d’exiger des explications. Comme il n’avait pas été introduit, chacun alla à sa propre vérité ce qui ne fit qu’aggraver la situation. Et c’est avec violence que se firent les retrouvailles entre Isabella, son père et son frère.
La jeune fille expliqua qui il était, n’oubliant pas de préciser ses liens avec le roi, évoquant son attitude sage, sa résolution d’attaquer le château à l’aube et de le prendre seul, sans armée et de réclamer un tribut.
- Un insensé ! Ma fille s’est pervertie avec un insensé.
- Père, je…
- Silence, Isabella ! cria son frère. Ne répondez pas à votre père. Surtout si, comme nous le pensons, votre bouche porte encore les traces de l’infamie.
Isabella avait lu assez de tragédies pour savoir qu’il ne faut pas chercher à affronter son père en pareille situation. Mais son cœur qui s’ouvrait à l’amour pour la première fois ne résista pas à l’envie d’étaler au grand jour de si nobles sentiments.
Elle avoua tout. Les promenades du premier jour, l’assurance du cavalier, sa déclaration, leurs promesses, leurs nuits, leurs errances. Elle révéla aussi la tristesse qui avait couvert sa jeunesse, sa prison dorée, sa solitude, son chagrin. En larmes, elle laissa échapper toutes les souffrances qu’elle avait toujours gardées pour elle.
Enfin, quand elle eut terminé, pensant avoir touché son père, celui-ci lui fit la plus horrible des réponses.
- Ce n’est pas ma fille qui parle ainsi mais bien le diable qui s’est glissé en elle ! Qu’on l’enferme, on verra plus tard, lorsqu’il se sera lassé et qu’il sera retourné là d’où il n’aurait jamais du partir.
Et ce fut son propre frère qui ferma les verrous.
Le lendemain, à l’aube, un cavalier solitaire se présenta à la porte du château. Il chevauchait un cheval blanc et portait une armure étincelante. Pour la première fois de sa vie, son cœur battait à tout rompre. Il attaqua le château et ses centaines de soldats, lutta contre les pistolets, les lames, les carreaux d’arbalètes. Et, un peu avant midi, il s’était rendu maître du palais.
- Seigneur, j’ai à présent droit de vie et de mort, sur vous et sur vos terres. Mais je ne demande qu’une seule chose, un tribut. J’aimerais la main d’Isabella.
- Cavalier, tu es l’épée la plus droite et la plus terrible que j’ai pu rencontrer. Seul un fou pourrait croire qu’il a suffi d’un seul homme pour venir à bout d’une armée. Ma première intention était de te prendre vivant et de te faire payer l’affront fait à ma fille. Aujourd’hui, pourtant je ne peux pas m’y opposer. Va, tu la trouveras dans la bibliothèque.
Le cavalier avala les escaliers quatre à quatre, frôlant les soldats vaincus, les femmes terrorisées. Devant la porte de la bibliothèque, il rencontra le frère d’Isabella.
- Vous ne passerez pas, señor. Vous avez vaincu mon père mais vous ne me vaincrez pas moi.
- Ne faites pas l’imbécile. Vous êtes à bout de souffle tandis que je suis au mieux de ma forme. Cette journée m’appartient, reconnaissez-le.
- Vous avez fait preuve d’un grand talent, je le reconnais. Mais je ne vous laisserai pas emmener ma sœur.
- Votre sœur m’aime et je l’aime. Vous ne pourrez pas faire obstacle.
- Vous l’aimez ? Alors vous ne pourrez que vous ranger à mes côtés.
- Impossible !
- Avez-vous pensé une seule seconde à ce que serait sa vie si elle vous accompagnait ? Elle a déjà perdu l’estime de notre père, elle perdrait aussi l’honneur. Et vous, que pensez-vous qu’il arrivera lorsque le roi apprendra que vous avez déshonoré et enlevé la fille d’un de ses favoris ? Vous deviendrez un paria, chassé de l’Espagne. Est-ce la vie que vous voulez pour Isabella ?
- Qu’elle vienne avec moi ou pas, à présent, je le sais, ma vie ne sera qu’errance.
- N’emmenez pas Isabella avec vous. Elle peut encore être sauvée. Mon père l’aime tellement qu’il finira par changer d’avis, je le sais.
- Ce n’est pas à moi de choisir, c’est à Isabella.
- Elle a déjà choisi. Voyez cette porte, elle n’est pas verrouillée. Isabella n’a pas couru vers vous. Elle sait où est son intérêt.
Alors le cœur du cavalier connut le doute. Etait-ce un plan du seigneur et de son fils ? Se trouvait-elle vraiment là ?
- Isabella ! appela-t-il. Isabella ! Mon amour, venez à moi !
- Voyez, la porte ne s’ouvre pas. Elle a compris où était son intérêt et vous devez comprendre où est le votre. La place d’une jeune fille est auprès de sa famille, pas sur les routes avec un paria. A présent, partez, avant que vous ne le regrettiez. Partez et ne vous retournez pas, c’est la meilleure des choses à faire.
Le cavalier aurait pu entrer dans la bibliothèque et parler à Isabella mais il eut peur. Peur qu’à présent, elle se refuse à lui, qu’elle ne le regarde plus comme ce jour-là, dans le labyrinthe. Alors, il s’en retourna, traversa tout le palais, remonta sur son cheval et disparut.
*****
- Cette histoire faisait partie du livre, elle aussi ?
- Oui. Mais elle n’est pas terminée. Car pour une raison qui m’échappe encore, la vie du cavalier ne s’est pas arrêtée là.
- C’est pareil pour toutes les histoires. Le livre se referme sur les personnages mais nous supposons que leur vie continue.
- Non, pas pour ce livre-là. Lorsque j’ai croisé le cavalier à la lance, il était en armes, prêt à chasser la lune. Et les frères Bellegrave ? Vous les avez vus n’est-ce pas ? Ils n’ont pas pris une ride. Le personnage de cette histoire, el Caballero, change d’époque et de tenue à son aise.
- Ah bon ? Mais…attendez, vous voulez dire que… ?
- Oui. Son histoire continue. Même si la suite, je ne peux que la supposer. Mais j’imagine que cela a du se passer ainsi. Effondré, le cavalier a pris la route du nord sans se retourner et a posé le pied en France où il a pris le nom de…
- Rochefort !
- Oui, c’est bien lui. Il a vécu plusieurs aventures, provoqué quelques duels. Puis, s’est embarqué pour un long voyage vers Cipango. Son talent incontestable pour la guerre lui a servi de carte de visite. Il a trouvé chez un seigneur local la place qu’il a toujours cherchée. Puis, et ça je ne peux que le supposer également, lors d’une bataille ou d’un attentat, son maître a trouvé la mort et il est devenu un samouraï déchu, un rônin. Il a du vivre comme mercenaire quelques temps, arrondissant sans doute ses fins de mois à l’aide de quelques rapines. Là, je perds un peu sa trace. Je ne le retrouve qu’au début du vingtième siècle, à Chicago, où il fait la connaissance d’Al Capone ainsi que de Jack la Pince et de Gros Louis. Il est un tueur impitoyable et invincible. A la chute de Capone, il disparaît à nouveau. Le vingtième siècle connaît deux guerres mondiales et je suppose qu’il y joue un rôle à sa mesure. Ce n’est qu’il y a peu près deux ans, soit près de quatre siècles après les Asturies, que je fais sa connaissance dans la maison sur la colline. Il est venu à moi parce que j’ai ouvert le livre. Tout comme Emma. Il m’a poursuivi, effrayé à l’idée que je lise son histoire et qu’il disparaisse, a fouillé ma chambre d’hôtel dans la capitale, m’a laissé pour mort une première fois. Lorsque je suis entré dans la rue des pendus, j’ignorais qu’il rendait visite régulièrement à ses vieux compères Jack et Louis, à qui il fournissait une nourriture et une boisson qui n’étaient pas vitales mais absolument nécessaires. Un soir, me supposant des pouvoirs que je n’avais pas, effrayé à l’idée que je détruise, il entre dans une rage folle et tue les sœurs Kart. Car voyez-vous, à une période de sa vie, a pris le chemin des ombres ; il possède désormais des pouvoirs que le rêveur le plus fou a peur d’imaginer. C’est ce pouvoir qui lu a permis de rester en vie aussi longtemps et d’enfermer les âmes des deux compères dans une plaque à praxinoscope.
- Mais ce pouvoir, d’où le tient-il ?
- Je ne sais pas. Peut-être l’a-t-il eu avant l’épisode des Asturies, ce qui expliquerait pourquoi il a pu venir à bout d’une armée entière. Peut-être est-ce le désespoir de perdre Isabella qui l’a poussé vers la mauvaise magie. Je l’ignore. Quand je lui ai posé la question, Rochefort est resté un peu évasif.
- Vous l’avez vu, quand ?
- J’y viendrai plus tard. Laissez-moi d’abord finir mon histoire. Il me laisse une deuxième fois pour mort lors d’un duel mémorable. Il embarque sous le nom d’Armand Raynal dans le Atlantic Railways. Il est à la poursuite d’Antonin, un homme en possession de ce livre.
- Oui, il l’a acheté aux enchères. Il se trouvait dans un lot mis en vente dans la maison sur la colline.
- Si vous le dîtes. Rochefort fait tout pour mettre la main sur le livre. Mais, apprenant que le train se disloque peu à peu, il comprend qu’Antonin a fait l’erreur de lire l’histoire du professeur Béryllium. Mais hélas, il est déjà trop tard et nous sommes contraints de fuir ensemble. Dans le sous-marin qui emporte vers le nouveau monde, je m’assoupis un moment et il en profite pour me jeter par-dessus bord, me laissant pour mort une fois de plus. Arrivé sur le continent, il part à la recherche d’Antonin. Un jour qu’il était à bord d’un train, il aperçoit une silhouette qui marche péniblement le long de la voie. Cette silhouette, c’est la mienne. Ivre de colère, il saute en marche, m’assomme et m’attache sur la voie. Je le retrouve à la gare suivante où Emma le tue. Lorsque je reviens du nouveau monde, je m’installe dans cette chambre d’hôtel et je rédige un à un les chapitres de mon aventure. Un an a passé depuis mon arrivée à Lac-aux-sables. Je me souviens alors de vous et de l’importance de laisser une trace. Je vous laisse donc cette enveloppe au Café Royal et revient m’enterrer ici. Mais le drame survient. Fou de rage, je pars à la recherche de Rochefort.
- Quel drame ?
- Vous le saurez bien assez tôt.
- C’est Emma ? Il lui est arrivé quelque chose ?
- Je vous le dirai bien assez tôt si vous le voulez bien. Pendant un an, j’ai cherché Rochefort à travers le monde, j’ai refait le chemin à l’envers, tandis que vous publiiez mes aventures. Je ne l’ai trouvé nulle part. je suis donc revenu ici. Et tout naturellement, c’est lui qui m’a trouvé. Il est arrivé ici un soir sans prévenir, comme vous. Il avait perdu de la superbe qui faisait sa légende. Il était maigre, sale et puait l’alcool. Il s’est assis à votre place et a commencé à me raconter.
- Vous raconter quoi ?
- Cela n’a pas d’importance. Rochefort avait envie de parler.
*****
- Vous m’avez cherché bien longtemps, Gaspard.
- Vous aussi.
- Oui, je voulais le livre. Je voulais vous empêcher de le lire. J’espérais aussi qu’il me donnerait un pouvoir inimaginable…je ne sais pas…je ne sais plus trop ce que j’espérais…
- Que vous est-il arrivé ?
- Je n’ai plus l’air d’un ennemi implacable et insaisissable, n’est-ce pas ? Ma carapace est moins épaisse que je ne le pensais.
- A moi aussi, elle me manque.
- Je vous en ai voulu, vous savez. Je vous ai haï plus que je n’ai jamais haï dans toute mon interminable vie. Comme vous, je suppose.
- Comment pourrais-je vous haïr, Rochefort ? Je vous dois toutes mes morts.
- Comme je vous dois les miennes. A présent, vous savez ?
- Oui.
- Vous avez le livre ?
- Il est là.
- Je suis à votre merci.
- C’est pour ça que vous êtes là ? Pour abandonner le combat ?
- Ma vie entière est un combat. Depuis plusieurs centaines d’années, je massacre, j’assassine. Je suis fatigué. Il fallait bien qu’un jour quelqu’un arrive à m’abattre. Je suis content que ce soit vous, Gaspard.
- J’aurais préféré un duel à l’épée.
- Vous avez eu votre chance, vous l’avez laissée passer.
- Quand j’ai ouvert ce livre la première fois, je rêvais d’aventures, d’épopées. Je voulais un ennemi parfait, terrible, effrayant, impitoyable. Je suis content que ce soit vous, Rochefort. Vous êtes l’image même de toutes mes peurs.
****
- Et que s’est-il passé ensuite ?
- Il va falloir que vous partiez, Rufus. Je suis fatigué et j’en ai bien assez dit.
- Pardon ? Il me reste beaucoup de questions à vous poser…
- Vous saurez tout en temps et en heure. Publiez le chapitre d’aujourd’hui. Je vous en envoie un la semaine prochaine.
- Gaspard, si vous connaissez l’histoire de Rochefort, c’est que vous l’avez lue, n’est-ce pas ?
- Rufus…
- Et Emma ?