Samedi 22 septembre 2007

- Arrêtez, Gaspard, je vous en prie.

- Pourquoi ?

- Pourquoi ?

- Oui, je vous demande pourquoi. Pourquoi est-ce que ces vies vous intéressent soudainement ? Pourquoi ne sont-elles plus pour vous que des histoires que l’on raconte dans l’ombre d’une chambre ?

- C’est que…ces gens qui traversent la pièce…

- Voyons, Rufus, vous avez peur des fantômes ?

- Votre livre…il est si petit à présent.

- C’est vrai.

L’épais volume de cuir ne contenait plus à présent qu’une vingtaine de pages.

- C’est vrai, j’ai tout lu. Des histoires que je regrette, d’autres non.

- C’est ça que vous faites depuis un an, Gaspard ? Lire ce livre ?

- Un an ?

- Oui, Gaspard. Cela va bientôt faire un an. Depuis le jour où vous avez déposé cette enveloppe au Café Royal. Depuis, chaque semaine, je reçois vos aventures et je les publie. Je vous traque aussi.

- Un an ? Vous êtes sûr ? Alors, ma route s’achève bientôt.

- Qu’avez-vous fait pendant tout ce temps ?

- Les dates ne sont pas importantes, vous savez. Le temps n’a la valeur que vous lui donnez. Je suis sûr que si je vous demandais depuis combien de temps vous êtes assis dans cette pièce, à m’écouter parler dans le vide, votre réponse différera de beaucoup de la mienne. Mais je vais quand même répondre à votre question. Car c’est très simple en vérité. J’ai traqué Rochefort.

- Rochefort ?

- Oui, Rochefort. L’homme à la moustache brune, le cavalier pâle, Armand.

- Mais à quoi cela a-t-il servi ? Je veux dire… il vous retrouvai tout le temps, non ? Où que vous alliez, vous pouviez être sûr de l’avoir dans vos pattes !

- Dans mes pattes, c’est amusant. Rochefort aurait apprécié l’expression, lui aussi.

- Alors pourquoi ?

- C’est simple. J’ai fini par découvrir la nature profonde du lien qui nous unissait lui et moi…et Emma.

- Le haïku ?

- Oui, si vous voulez. Mais le haïku n’est que la face émergée de l’iceberg comme on dit. Vous avez raison sur un point. Quoi que je fasse, j’étais certain de retrouver Rochefort dans mes pattes. J’avais beau le balancer dans un ravin, lui faire sauter la cervelle, le découper en petites rondelles ou je ne sais quoi encore, il revenait toujours. Je ne comprenais pas pourquoi. Puis j’ai appris qu’il, qu’ils étaient en fait des personnages de ce livre. Des personnages qui s’animaient, qui avaient leur propre histoire et, le plus important, un impact sur le réel. Ils pouvaient discuter avec d’autres gens bien réels mais avaient un pouvoir bien à eux. Rochefort et Emma ont pu aller et venir dans la rue des pendus à leur aise, ce qui est loin d’être une chose aisée. Vous souriez ? Je me répète, je sais. Je vous ennuie sans doute.

- Pas du tout, je vous écoute.

- Je vais vous raconter une histoire. Mais je vous assure que c’est la dernière. Je la connais par cœur. Je dis ça parce que c’est sans doute la seule histoire que je sache par cœur. C’est étrange. Enfin, bref. Ecoutez bien. Cric-crac.

El Caballero

C’est en Espagne, au 17ème siècle, dans les Asturies. Un grand seigneur qui, par sa vaillance au combat et sa loyauté, a su s’attirer les faveurs du jeune roi, règne sans partage sur cette région désertique. Il a su faire de la demeure héritée de son père, un véritable palais. On y trouve des œuvres uniques d’artistes célèbres, des merveilles architecturales révolutionnaires, des plantes orientales d’une rareté si invraisemblable qu’elles auraient fait rougir le jardinier de Babylone. Son palais est immense, fourmillant de serviteurs, de laquais et de princes, recelant mille couloirs secrets, mille labyrinthes. Les jeunes hommes et les jeunes femmes aiment s’y perdre ensemble. Tous, d’ailleurs, ont déjà fait l’expérience et, au détour d’une fontaine, se sont faits des promesses. La plus belle des jeunes femmes de ce mini-royaume est pourtant la seule à ne pas y avoir droit. Elle est la fille du seigneur du château. Son nom est Isabella et elle est la plus triste des enfants de ce monde.

Son père est l’aîné de quatre frères, tous morts à la guerre. Il a eu trois fils d’un premier mariage, deux sont morts et le troisième est orphelin. D’un second mariage, il a eu Isabella qui n’a jamais connu sa mère. Autant dire que son père tient à sa fille. Alors, elle ne connaît pas les jeux de son âge, n’a jamais mis les pieds au labyrinthe, ignore le secret de la statue du conquistador et n’a jamais fait le mur en secret. Elle se contente de se morfondre en lisant et relisant les livres de la bibliothèque. Elle s’assoit toujours à la même place, à côté de la fenêtre. D’ici lorsque la mélancolie lui prend et qu’elle n’arrive pas à se concentrer sur quelques lignes, elle préfère s’étourdir à regarder l’horizon. Elle se distrait par le va-et-vient incessant des amis de son père et de son demi-frère.

Enfin, vint un jour où le château subitement désert par la faute d’une chasse, un homme vint à se dessiner sur le soleil. Pendant longtemps, Isabella ne vit que sa silhouette et elle aimait déjà ce qu’elle voyait. Etait-ce l’absence de son père ? Ou le fait que, contrairement aux autres cavaliers, il arrive seul ? Toujours est-il que le cœur d’Isabella se mit à battre comme il n’avait jamais battu. Elle se l’imaginait grand, la tête bien faite, la moustache bien lisse. Dans ses rêves, il montait un fier destrier blanc et parlait avec la plus douce des voix.

Plus il se rapprochait, plus Isabella était inquiète. Elle n’avait jamais réceptionné d’inconnu. Et si c’était un grand seigneur à qui l’on doit tous les honneurs ? Elle s’empressa de descendre l’escalier et lorsque enfin, il se présenta, ce fut elle-même qui l’accueillit.

Il était grand, la tête bien faite, la moustache bien lisse.

- Señorita, bonjour, dit la plus douce des voix en descendant de son destrier blanc, j’aurais aimé m’entretenir avec votre père.

- C’est que mon père est à la chasse, ainsi que mon frère. Il n’y a ici que moi…et quelques gardes.

- Je ne doute pas qu’il faille vous garder, s’amusa-t-il, un bijou tel que vous…et quand on voit la taille de l’écrin…

- C’est que d’habitude, l’écrin ne m’est pas réservé. Nous sommes quelques centaines à vivre ici.

- Quelques centaines vraiment ? Voilà qui est fâcheux.

- Et pourquoi donc, señor ?

- C’est que voyez-vous, j’avais l’intention de déclarer la guerre à votre père.

- La guerre ? s’horrifia-t-elle. Mais, monsieur, je vous croyais Espagnol !

- Par Dieu, je le suis !

- Vous ne pouvez donc pas déclarer la guerre à mon père ! Ce serait la déclarer à votre roi !

- Comme vous y allez ! Ce serait me couvrir de déshonneur ! Je n’y tiens pas.

La venue de ce cavalier solitaire et son discours avaient attiré la curiosité de quelques serviteurs et de plusieurs dames. Isabella, peu confiante en sa capacité à mener un débat, préféra l’intimité d’un salon pour se couvrir de ridicule et invita l’étranger à la suivre.

- Le palais de votre père est magnifique. Et décoré avec goût. Ce sera un plaisir pour moi que d’y mener un assaut.

- Mais êtes-vous donc fou ? Mon père est un grand d’Espagne. Il peut rester tête couverte devant le roi. L’attaquer lui, c’est attaquer l’Espagne toute entière ! Etes-vous de taille à affronter la plus riche nation du monde ?

- Ce serait un défi si excitant qu’il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que j’y cède. Mais j’aime mon roi. Je ne tiens pas à m’attirer ses foudres ni à le décevoir.

- Le décevoir ? Vous connaît-il ?

- Comme un père connaît ses enfants, ma chère. Le roi est un admirateur de la guerre et n’ignore en rien mes campagnes. Même, il en redemande !

Isabella en était certaine à présent. L’homme était fou. Il délirait totalement. Bientôt, il allait lui sauter dessus, l’agresser, l’étrangler peut-être. Mais pourtant, il était si beau, si doux et il parlait si bien. Il ne pouvait être foncièrement mauvais.

- Le roi aime se divertir des histoires guerrières, continua-t-il. Savoir qu’un des grands d’Espagne, à qui il fait confiance, à qui il remettrait la destinée du royaume, ait pu perdre un combat face à un seul homme qui n’a même pas de noble ascendance l’amuse beaucoup. Il en rit même aux éclats, parait-il.

- Etes-vous donc si connu ? Avez-vous donc affronté tant de seigneurs ?

- Oh, je ne fais pas de compte, vous savez. Quelques uns, je suppose. J’arrive, je me présente, je fais ma déclaration, m’en vais, reviens à l’aube, j’engage le combat, le remporte, choisit un tribu et envoie un messager au roi.

- C’est donc vous qui l’informez !

- Evidemment. Les grands d’Espagne sont trop fiers pour avouer une telle humiliation. Dans mon dernier message, je n’ai mis que ces mots : " Un de plus ". Le roi a beaucoup ri.

- Moi, je trouve cela dramatique.

- C’est parce que vous n’êtes pas un guerrier. Il faut avoir mené plus d’une charge pour comprendre.

- Peut-être… peut-être aussi que vous dîtes la vérité…quoi qu’il en soit, vous ne gagnerez pas ici. Il faudrait que votre armée compte des milliers d’hommes, de canons, de cavaliers, que sais-je encore !

- Vous vous méprenez. Je n’ai pas d’armée.

- Je vous demande pardon ?

- Je suis seul. Je combats seul.

Cette fois, Isabella eut peur pour sa vie. Elle tendit le bras vers la sonnette quand il reprit :

- Une fois le seigneur à ma merci, je prends un tribu, ou un gage si vous préférez. Quelques bijoux précieux, un peu de terre ou un coffre plein à ras bord. Mais cette fois, malgré les trésors que doit receler ce palais, je crois que c’est vous que je vais demander.

Tout le monde au palais connaissait les lois qui régissaient la relation filiale entre le seigneur et Isabella. Si un seul des habitants du château avait entendu la dernière phrase de l’étranger, il aurait été mis au cachot sur le champ. En effet, nul n’avait le droit de complimenter Isabella et nul n’avait jamais dérogé à la règle. La jeune fille, ne sut donc pas comment recevoir le compliment comme tous les cœurs imbéciles, elle se cabra.

- Señor ! Je ne suis pas un vulgaire coffre de pièces d’or ou un arpent de terre. Vous espérez m’enfermer ?

- Vous délivrer serait le juste mot.

- Mais je suis libre, figurez-vous ! Parfaitement libre.

- En ce cas, puis-je me permettre de vous demander de me faire visiter le palais ?

L’intimité du salon commençait à la troubler, elle hésita. Mais si l’étranger continuait à parler d’attaque et de guerre, elle ne pourrait pas garantir sa sécurité. Les couloirs, ici, regorgeaient d’arrivistes prêts à tout pour plaire à leur maître. Et sauver sa fille des griffes d’un dangereux ennemi était une occasion qui ne se reproduirait sans doute pas deux fois.

- Hé bien ?

Se doutait-il du danger qui le guettait ? Son assurance semblait être à toute épreuve. Il ne portait qu’une simple épée. Ni pistolet ni dague ! Comment pourrait-il se défendre contre plusieurs assaillants !

- Vous n’aimez pas faire le guide ?

- C’est que…

- Vous craignez pour moi, c’est ça ? Vous avez peur que l’on m’ait attendu tout à l’heure ?

- C’est à peu près ça, oui.

- Ne vous inquiétez pas. Il m’en faut plus, vous savez.

- Plus de quoi ?

- De dangers, d’ennemis.

- Vous pourriez ne pas quitter ces lieux vivant.

- En l’absence de votre père et de ses plus vaillants soldats ? J’en doute.

- Ils sont assez nombreux à être restés.

- Pas assez pour moi. A présent, consentez-vous à me faire visiter ? J’ai beaucoup chevauché. Une promenade à pied me fera le plus grand bien.

- Soit ! Allons-y.

Isabella ouvrit une porte qui donnait sur les jardins. Des allées délimitées avec de fins cailloux blancs serpentaient entre des haies, ponctuées parfois de statues et de rosiers. Au centre, s’élevait une grande fontaine.

- Voilà qui est fort beau, déclara-t-il. Venez-vous souvent ici ?

- Cela m’arrive.

En réalité, Isabella n’avait pas le droit de s’y promener sans être accompagnée par son père ou par son frère mais elle ne le dit pas.

- Qui êtes-vous vraiment, señor ?

- Mais je vous l’ai dit. Je suis un maître de guerre.

- Un maître de guerre ?

- On en trouve dans chaque nation, à chaque époque de notre Histoire. Nous ne vivons que pour et par la guerre. Et nous excellons dans ce que nous faisons.

- C’est bien triste. Mais dites-moi, lorsqu’il n’y a pas de guerre ?

- Hé bien, nous la provoquons. Voilà pourquoi je suis ici.

Deux dames passèrent près d’eux et dévisagèrent les deux promeneurs.

- Voilà qui est fort peu aimable. Qui sont-elles ?

- Je n’en ai pas la moindre idée. Des courtisanes, sans doute.

- Et elles osent vous dévisager ?

- Les femmes, ici, osent beaucoup de choses. Mais je m’en fiche. Tout ce que j’espère, c’est qu’elles ne vous aient pas entendu.

- Et quand bien même ! Elles sauront bientôt qui je suis. Dès que votre père sera de retour, je lui déclare la guerre et…

- C’est tout ce qui vous intéresse ? Mon père et votre guerre stupide ! N’êtes-vous pas venu un peu pour…

Elle voulut dire " pour moi " mais les mots se turent dans sa bouche. Isabella était déçue et elle avait de quoi. Le cavalier solitaire sur son beau cheval blanc n’était pas venu pour elle mais, encore une fois, pour son père.

- J’apprécie beaucoup votre présence, Isabella. J’espère que votre père tardera à rentrer.

Cette fois, son cœur ne fit pas l’imbécile et accepta le compliment.

- Vous rougissez ? fort bien.

- Je ne rougis pas, señor. C’est…qu’il fait un peu chaud ici.

- Hé bien, allons par là, la hauteur de ces haies fera un parasol idéal.

- C’est que ce chemin conduit au labyrinthe.

- Un labyrinthe ! Merveilleux ! Vous avez peur vous perdre ?

- Je n’y suis jamais allée.

- Comment donc ? Vous avez un labyrinthe à portée de vos appartements et n’en profitez pas ? Quelle est donc cette sottise ?

- Il y a des sottises que l’on ne désire pas et que l’on nous impose.

- Ah…je vois. Hé bien, voilà l’occasion rêvée d’y aller.

- Je ne suis pas sure…

Il la prit par le bras tandis qu’elle regardait derrière elle. Un instant plus tard, ils avaient disparu.

- C’est de la folie, señor, si jamais on nous surprenait…

- Vous n’aurez qu’à dire que je vous ai forcé.

- Cela vous conduirait au cachot !

- J’en doute.

- Sachez que mon père m’aime et qu’il verrait d’un très mauvais œil qu’un étranger vienne poser les mains sur moi.

- Oh, mais de cela, j’en suis sûr. Si j’avais une fille aussi belle que vous, je la ferais surveiller sans cesse. Ce que je voulais dire, c’est que je doute que vos gardes arrivent à me mettre au cachot. J’y ai déjà goûté et c’est un plat dans lequel je ne veux plus mordre.

- Vous ! Dans un cachot ! Et pourquoi ?

- Vous êtes bien indiscrète, tout à coup, señorita.

- Excusez-moi, je n’aurais pas du…

- Ne vous méprenez pas. Je ne vous en veux pas le moins du monde. C’est que je pense que ce n’est pas un sujet pour une jeune fille.

- Pourquoi ?

- Pourquoi ?

- Oui. Pourquoi est-ce que les hommes ne veulent jamais parler en présence des femmes ? Vous disiez à l’instant que vous surveilleriez votre fille si vous en aviez une. Pourquoi est-ce que tous les hommes veulent-ils nous préserver à ce point ?

Pour la première fois, Isabella s’emportait. Etait-ce la présence de cet étrange cavalier si fascinant ? Etaient-ce les murailles infranchissables du labyrinthe ? Y’avait-il dans l’air quelque chose qui envoûtaient les âmes ?

- Par peur, je suppose.

- Peur ? Un maître de guerre comme vous a peur ?

- Heureusement. Voyez-vous, Isabella, j’ai passé plus de la moitié de ma vie à me battre. J’ai vu des horreurs que vous ne soupçonnez même pas. J’ai fait des choses qui ont perverti mon âme. Et pourtant malgré ce sang dont je suis couvert, malgré la noirceur de mon cœur, il se trouve toujours des femmes pures et innocentes pour me parler comme si j’étais le plus parfait des hommes. Des femmes qui tombent amoureuses et dont je tombe amoureux. Des femmes comme vous, Isabella.

La jeune femme, surprise par l’estocade, dut s’adosser à une haie pour ne pas tomber.

- Si vous saviez le centième des horreurs que j’aie commises, si vous entendiez une seule des pensées qui passe par mon horrible tête, jamais plus vous ne me regarderiez comme vous me regardez aujourd’hui. Alors oui, je suppose que c’est ce qui pousse les hommes à tenir les femmes à l’écart. La peur de perdre leur dernière part d’humanité.

Alors, oubliant toute convenance, Isabella se sentit le cœur d’une demoiselle qu’elle voyait s’engouffrer dans ce labyrinthe depuis la fenêtre de sa chambre. Elle se jeta au cou du cavalier qui l’embrassa tendrement.

Trois jours passèrent, pendant lesquels Isabella et le cavalier errèrent dans les jardins, dansèrent sous les draps et au détour d’une fontaine, se firent les plus douces des promesses. Le temps sembla ne plus exister.

Mais le Destin, tragique ennemi des amoureux, pensait autrement. Si bien que le seigneur du château revint avec toute sa garde.

- Mon père est revenu ! cria Isabella. Il vous faut partir.

- Non, je veux lui parler.

- Plus tard, plus tard. S’il vous trouve ici, vous êtes un homme mort.

- Nous avons manqué de discrétion, Isabella. Cinquante Judas sont prêts à nous trahir.

- Raison de plus que vous partiez. Je vous en prie, mon père va vous tuer.

- Non, pas si je lui déclare la guerre. Et je vous demanderai comme tribut.

- Vous ne gagnerez pas ! Je vous en prie, partez ! Je trouverai bien quelque chose à lui dire.

- Dîtes-lui que je reviendrai demain à l’aube pour prendre son château, qu’il se tienne prêt. Quant à vous, Isabella, prenez patience. A midi, demain, vous serez dans mes bras.

Le cavalier sortit par une fenêtre et se faufila jusqu’aux écuries. Dans l’agitation du retour de la chasse, personne ne fit attention à lui et il disparut.

Quand il apprit la venue du cavalier étranger, le père d’Isabella entra dans une rage folle avant même d’exiger des explications. Comme il n’avait pas été introduit, chacun alla à sa propre vérité ce qui ne fit qu’aggraver la situation. Et c’est avec violence que se firent les retrouvailles entre Isabella, son père et son frère.

La jeune fille expliqua qui il était, n’oubliant pas de préciser ses liens avec le roi, évoquant son attitude sage, sa résolution d’attaquer le château à l’aube et de le prendre seul, sans armée et de réclamer un tribut.

- Un insensé ! Ma fille s’est pervertie avec un insensé.

- Père, je…

- Silence, Isabella ! cria son frère. Ne répondez pas à votre père. Surtout si, comme nous le pensons, votre bouche porte encore les traces de l’infamie.

Isabella avait lu assez de tragédies pour savoir qu’il ne faut pas chercher à affronter son père en pareille situation. Mais son cœur qui s’ouvrait à l’amour pour la première fois ne résista pas à l’envie d’étaler au grand jour de si nobles sentiments.

Elle avoua tout. Les promenades du premier jour, l’assurance du cavalier, sa déclaration, leurs promesses, leurs nuits, leurs errances. Elle révéla aussi la tristesse qui avait couvert sa jeunesse, sa prison dorée, sa solitude, son chagrin. En larmes, elle laissa échapper toutes les souffrances qu’elle avait toujours gardées pour elle.

Enfin, quand elle eut terminé, pensant avoir touché son père, celui-ci lui fit la plus horrible des réponses.

- Ce n’est pas ma fille qui parle ainsi mais bien le diable qui s’est glissé en elle ! Qu’on l’enferme, on verra plus tard, lorsqu’il se sera lassé et qu’il sera retourné là d’où il n’aurait jamais du partir.

Et ce fut son propre frère qui ferma les verrous.

Le lendemain, à l’aube, un cavalier solitaire se présenta à la porte du château. Il chevauchait un cheval blanc et portait une armure étincelante. Pour la première fois de sa vie, son cœur battait à tout rompre. Il attaqua le château et ses centaines de soldats, lutta contre les pistolets, les lames, les carreaux d’arbalètes. Et, un peu avant midi, il s’était rendu maître du palais.

- Seigneur, j’ai à présent droit de vie et de mort, sur vous et sur vos terres. Mais je ne demande qu’une seule chose, un tribut. J’aimerais la main d’Isabella.

- Cavalier, tu es l’épée la plus droite et la plus terrible que j’ai pu rencontrer. Seul un fou pourrait croire qu’il a suffi d’un seul homme pour venir à bout d’une armée. Ma première intention était de te prendre vivant et de te faire payer l’affront fait à ma fille. Aujourd’hui, pourtant je ne peux pas m’y opposer. Va, tu la trouveras dans la bibliothèque.

Le cavalier avala les escaliers quatre à quatre, frôlant les soldats vaincus, les femmes terrorisées. Devant la porte de la bibliothèque, il rencontra le frère d’Isabella.

- Vous ne passerez pas, señor. Vous avez vaincu mon père mais vous ne me vaincrez pas moi.

- Ne faites pas l’imbécile. Vous êtes à bout de souffle tandis que je suis au mieux de ma forme. Cette journée m’appartient, reconnaissez-le.

- Vous avez fait preuve d’un grand talent, je le reconnais. Mais je ne vous laisserai pas emmener ma sœur.

- Votre sœur m’aime et je l’aime. Vous ne pourrez pas faire obstacle.

- Vous l’aimez ? Alors vous ne pourrez que vous ranger à mes côtés.

- Impossible !

- Avez-vous pensé une seule seconde à ce que serait sa vie si elle vous accompagnait ? Elle a déjà perdu l’estime de notre père, elle perdrait aussi l’honneur. Et vous, que pensez-vous qu’il arrivera lorsque le roi apprendra que vous avez déshonoré et enlevé la fille d’un de ses favoris ? Vous deviendrez un paria, chassé de l’Espagne. Est-ce la vie que vous voulez pour Isabella ?

- Qu’elle vienne avec moi ou pas, à présent, je le sais, ma vie ne sera qu’errance.

- N’emmenez pas Isabella avec vous. Elle peut encore être sauvée. Mon père l’aime tellement qu’il finira par changer d’avis, je le sais.

- Ce n’est pas à moi de choisir, c’est à Isabella.

- Elle a déjà choisi. Voyez cette porte, elle n’est pas verrouillée. Isabella n’a pas couru vers vous. Elle sait où est son intérêt.

Alors le cœur du cavalier connut le doute. Etait-ce un plan du seigneur et de son fils ? Se trouvait-elle vraiment là ?

- Isabella ! appela-t-il. Isabella ! Mon amour, venez à moi !

- Voyez, la porte ne s’ouvre pas. Elle a compris où était son intérêt et vous devez comprendre où est le votre. La place d’une jeune fille est auprès de sa famille, pas sur les routes avec un paria. A présent, partez, avant que vous ne le regrettiez. Partez et ne vous retournez pas, c’est la meilleure des choses à faire.

Le cavalier aurait pu entrer dans la bibliothèque et parler à Isabella mais il eut peur. Peur qu’à présent, elle se refuse à lui, qu’elle ne le regarde plus comme ce jour-là, dans le labyrinthe. Alors, il s’en retourna, traversa tout le palais, remonta sur son cheval et disparut.

*****

- Cette histoire faisait partie du livre, elle aussi ?

- Oui. Mais elle n’est pas terminée. Car pour une raison qui m’échappe encore, la vie du cavalier ne s’est pas arrêtée là.

- C’est pareil pour toutes les histoires. Le livre se referme sur les personnages mais nous supposons que leur vie continue.

- Non, pas pour ce livre-là. Lorsque j’ai croisé le cavalier à la lance, il était en armes, prêt à chasser la lune. Et les frères Bellegrave ? Vous les avez vus n’est-ce pas ? Ils n’ont pas pris une ride. Le personnage de cette histoire, el Caballero, change d’époque et de tenue à son aise.

- Ah bon ? Mais…attendez, vous voulez dire que… ?

- Oui. Son histoire continue. Même si la suite, je ne peux que la supposer. Mais j’imagine que cela a du se passer ainsi. Effondré, le cavalier a pris la route du nord sans se retourner et a posé le pied en France où il a pris le nom de…

- Rochefort !

- Oui, c’est bien lui. Il a vécu plusieurs aventures, provoqué quelques duels. Puis, s’est embarqué pour un long voyage vers Cipango. Son talent incontestable pour la guerre lui a servi de carte de visite. Il a trouvé chez un seigneur local la place qu’il a toujours cherchée. Puis, et ça je ne peux que le supposer également, lors d’une bataille ou d’un attentat, son maître a trouvé la mort et il est devenu un samouraï déchu, un rônin. Il a du vivre comme mercenaire quelques temps, arrondissant sans doute ses fins de mois à l’aide de quelques rapines. Là, je perds un peu sa trace. Je ne le retrouve qu’au début du vingtième siècle, à Chicago, où il fait la connaissance d’Al Capone ainsi que de Jack la Pince et de Gros Louis. Il est un tueur impitoyable et invincible. A la chute de Capone, il disparaît à nouveau. Le vingtième siècle connaît deux guerres mondiales et je suppose qu’il y joue un rôle à sa mesure. Ce n’est qu’il y a peu près deux ans, soit près de quatre siècles après les Asturies, que je fais sa connaissance dans la maison sur la colline. Il est venu à moi parce que j’ai ouvert le livre. Tout comme Emma. Il m’a poursuivi, effrayé à l’idée que je lise son histoire et qu’il disparaisse, a fouillé ma chambre d’hôtel dans la capitale, m’a laissé pour mort une première fois. Lorsque je suis entré dans la rue des pendus, j’ignorais qu’il rendait visite régulièrement à ses vieux compères Jack et Louis, à qui il fournissait une nourriture et une boisson qui n’étaient pas vitales mais absolument nécessaires. Un soir, me supposant des pouvoirs que je n’avais pas, effrayé à l’idée que je détruise, il entre dans une rage folle et tue les sœurs Kart. Car voyez-vous, à une période de sa vie, a pris le chemin des ombres ; il possède désormais des pouvoirs que le rêveur le plus fou a peur d’imaginer. C’est ce pouvoir qui lu a permis de rester en vie aussi longtemps et d’enfermer les âmes des deux compères dans une plaque à praxinoscope.

- Mais ce pouvoir, d’où le tient-il ?

- Je ne sais pas. Peut-être l’a-t-il eu avant l’épisode des Asturies, ce qui expliquerait pourquoi il a pu venir à bout d’une armée entière. Peut-être est-ce le désespoir de perdre Isabella qui l’a poussé vers la mauvaise magie. Je l’ignore. Quand je lui ai posé la question, Rochefort est resté un peu évasif.

- Vous l’avez vu, quand ?

- J’y viendrai plus tard. Laissez-moi d’abord finir mon histoire. Il me laisse une deuxième fois pour mort lors d’un duel mémorable. Il embarque sous le nom d’Armand Raynal dans le Atlantic Railways. Il est à la poursuite d’Antonin, un homme en possession de ce livre.

- Oui, il l’a acheté aux enchères. Il se trouvait dans un lot mis en vente dans la maison sur la colline.

- Si vous le dîtes. Rochefort fait tout pour mettre la main sur le livre. Mais, apprenant que le train se disloque peu à peu, il comprend qu’Antonin a fait l’erreur de lire l’histoire du professeur Béryllium. Mais hélas, il est déjà trop tard et nous sommes contraints de fuir ensemble. Dans le sous-marin qui emporte vers le nouveau monde, je m’assoupis un moment et il en profite pour me jeter par-dessus bord, me laissant pour mort une fois de plus. Arrivé sur le continent, il part à la recherche d’Antonin. Un jour qu’il était à bord d’un train, il aperçoit une silhouette qui marche péniblement le long de la voie. Cette silhouette, c’est la mienne. Ivre de colère, il saute en marche, m’assomme et m’attache sur la voie. Je le retrouve à la gare suivante où Emma le tue. Lorsque je reviens du nouveau monde, je m’installe dans cette chambre d’hôtel et je rédige un à un les chapitres de mon aventure. Un an a passé depuis mon arrivée à Lac-aux-sables. Je me souviens alors de vous et de l’importance de laisser une trace. Je vous laisse donc cette enveloppe au Café Royal et revient m’enterrer ici. Mais le drame survient. Fou de rage, je pars à la recherche de Rochefort.

- Quel drame ?

- Vous le saurez bien assez tôt.

- C’est Emma ? Il lui est arrivé quelque chose ?

- Je vous le dirai bien assez tôt si vous le voulez bien. Pendant un an, j’ai cherché Rochefort à travers le monde, j’ai refait le chemin à l’envers, tandis que vous publiiez mes aventures. Je ne l’ai trouvé nulle part. je suis donc revenu ici. Et tout naturellement, c’est lui qui m’a trouvé. Il est arrivé ici un soir sans prévenir, comme vous. Il avait perdu de la superbe qui faisait sa légende. Il était maigre, sale et puait l’alcool. Il s’est assis à votre place et a commencé à me raconter.

- Vous raconter quoi ?

- Cela n’a pas d’importance. Rochefort avait envie de parler.

*****

- Vous m’avez cherché bien longtemps, Gaspard.

- Vous aussi.

- Oui, je voulais le livre. Je voulais vous empêcher de le lire. J’espérais aussi qu’il me donnerait un pouvoir inimaginable…je ne sais pas…je ne sais plus trop ce que j’espérais…

- Que vous est-il arrivé ?

- Je n’ai plus l’air d’un ennemi implacable et insaisissable, n’est-ce pas ? Ma carapace est moins épaisse que je ne le pensais.

- A moi aussi, elle me manque.

- Je vous en ai voulu, vous savez. Je vous ai haï plus que je n’ai jamais haï dans toute mon interminable vie. Comme vous, je suppose.

- Comment pourrais-je vous haïr, Rochefort ? Je vous dois toutes mes morts.

- Comme je vous dois les miennes. A présent, vous savez ?

- Oui.

- Vous avez le livre ?

- Il est là.

- Je suis à votre merci.

- C’est pour ça que vous êtes là ? Pour abandonner le combat ?

- Ma vie entière est un combat. Depuis plusieurs centaines d’années, je massacre, j’assassine. Je suis fatigué. Il fallait bien qu’un jour quelqu’un arrive à m’abattre. Je suis content que ce soit vous, Gaspard.

- J’aurais préféré un duel à l’épée.

- Vous avez eu votre chance, vous l’avez laissée passer.

- Quand j’ai ouvert ce livre la première fois, je rêvais d’aventures, d’épopées. Je voulais un ennemi parfait, terrible, effrayant, impitoyable. Je suis content que ce soit vous, Rochefort. Vous êtes l’image même de toutes mes peurs.

****

- Et que s’est-il passé ensuite ?

- Il va falloir que vous partiez, Rufus. Je suis fatigué et j’en ai bien assez dit.

- Pardon ? Il me reste beaucoup de questions à vous poser…

- Vous saurez tout en temps et en heure. Publiez le chapitre d’aujourd’hui. Je vous en envoie un la semaine prochaine.

- Gaspard, si vous connaissez l’histoire de Rochefort, c’est que vous l’avez lue, n’est-ce pas ?

- Rufus…

- Et Emma ?

Par Gaspard - Publié dans : Un épais volume de cuir
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Samedi 15 septembre 2007

A peine le récit achevé, un homme apparut et passa près de nous. Il portait un beau costume noir et une paire de gants blancs.

 

 

L’homme suivi

 

 

Lundi 11 mai.

Quelle belle journée qu’aujourd’hui ! Je me suis levé tôt, plus tôt que hier en tout cas, et j’ai profité du bonheur de la terrasse. J’ai même aperçu deux marsouins qui faisaient la course avec un chalutier. Je sens que je vais être bien ici. Oubliées les heures lentes de la ville, la solitude derrière mes barreaux. Je me sens revivre.

 

Mercredi 13 mai.

J’ai profité du soleil et d’être encore levé de bonne heure pour me balader sur la plage. Je me suis senti les jambes lourdes et j’ai eu du mal à respirer. Sans doute, mes poumons ne sont-ils plus habitués à l’air pur. Quelques jours de repos me feront le plus grand bien.

 

Jeudi 14 mai.

J’ai préféré ne pas sortir aujourd’hui et suis donc resté sur la terrasse à lire. A midi, j’ai assisté à un étrange ballet de voiliers qui rentraient au port. Etaient-ils en concurrence ou jouaient-ils ? Je n’ai pas eu le courage d’aller jusqu’au port pour en savoir plus.

J’attends un colis que doit m’envoyer ma cousine Justine. Il aurait du arriver ces jours-ci normalement. J’espère qu’il arrivera demain car le facteur ne passe pas le samedi ici et je n’ai pas envie d’attendre jusqu’à lundi.

 

Vendredi 15 mai.

Le facteur ne m’a rien apporté. Comme j’étais de mauvaise humeur, je l’ai un peu rouspété. Il avait l’air surpris. Ce n’est pas de sa faute. Je m’excuserai lundi.

J’ai eu l’idée d’aller jusqu’en ville pour téléphoner à Justine mais je n’en ai pas eu le courage. C’est étrange. J’ai beau me levé en pleine forme, dès que je pense à l’idée d’une promenade, je me sens les jambes lourdes, un frisson parcourt mon échine et la migraine me monte. Moi qui ai toujours aimé les promenades ! Peut-être est-ce le contrecoup de mercredi ?

 

Samedi 16 mai.

J’ai pris mon courage à deux mains et je suis allé au village à bicyclette. Tout s’est très bien passé. Je n’ai pas eu mal à la tête et je me suis senti les jambes légères. Il a fait très beau et je découvre enfin le plaisir de vivre ici.

J’ai téléphoné à Justine, ma cousine, mais elle n’était pas là. A-t-elle envoyé le colis ? Pour ne pas me heurter à la réalité de m’être déplacé pour rien, je me suis assis à la terrasse d’un troquer où j’ai commandé une suze qui m’a fait le plus grand bien.

 

Dimanche 17 mai.

Fier de mon expérience de la veille, j’ai voulu aller me promener un peu dans les champs. Bien mal m’en a pris ! J’ai senti peser sur mes épaules comme une menace importante et maléfique. Souvent, je me retournai pour voir si quelque rôdeur ou quelque malandrin ne se tenait pas derrière moi prêt à m’agresser. Quand cette impression se fit si forte qu’elle en était insupportable, je suis rentré à toute vitesse chez moi. Là, j’ai fermé les volets et me suis couché avec une bonne tisane. Décidément, l’air marin ne me réussit pas.

 

Mardi 18 mai.

J’ai quasiment dormi 24 heures. Ma promenade dominicale m’a éreinté. C’est curieux mais les promenades pédestres me fatiguent depuis ce jour où je me suis promené sur la plage. Je ne ressens rien quand je suis à l’intérieur de la maison. Elle est pourtant orientée plein nord. Ce n’est donc pas l’air marin, comme je le pensais avant-hier qui me donne ces migraines si épouvantables.

Dans ma boite aux lettres, j’ai trouvé un mot de mon facteur. Apparemment, il est passé avec un gros colis et n’a pas pu le glisser dans la fente. Comme je dormais, il l’a repris et je dois aller le récupérer au bureau des postes. Cette sortie ne m’enchante guère mais je suis en pleine forme à présent. Et le colis de ma cousine est vraiment très important.

 

Mardi 18 mai. Le soir.

Je suis allé au village en bicyclette. Tout s’est bien passé. Aucune migraine, ni rien. J’ai attendu presque vingt minutes dans le bureau de poste. Apparemment, le village entier avait décidé de correspondre aujourd’hui. Le colis de ma cousine est arrivé abîmé. Ca m’a mis dans une colère noire et la pauvre guichetière s’en souviendra. La prochaine fois que j’irai la voir, je m’en souviendrai.

Quand je suis remonté vers la maison, j’avais le soleil couchant en face de moi. C’était magnifique. Enfin, je suppose car je n’ai pas pu en profiter autant que je l’aurais voulu. J’ai senti un poids sur mes épaules. Pour la première fois à bicyclette. J’ai senti comme des yeux qui me fixaient juste derrière mon épaule. Je me suis retourné mais il n’y avait. Puis j’ai senti comme une main qui tendait vers moi qui essayait de me toucher et qui, à chaque fois que je me retournais, s’évaporait. En arrivant à la maison, j’étais très fatigué et j’avais un début de migraine, je me suis couché avec une tisane.

 

Mercredi 19 mai.

J’ai voulu retourner au village pour téléphoner à ma cousine de m’envoyer un deuxième paquet. Celui-là est arrivé en trop mauvais état. J’ai fait quelques pas dehors et j’ai encore eu cette impression d’hier. Mais c’était moins fort, comme si les yeux et la main qui me guettaient étaient plus éloignés. J’ai poursuivi mon chemin et c’est là que j’ai compris. Voilà d’où viennent ces migraines insupportables quand je suis à pied. J’ai toujours détesté avoir quelqu’un derrière moi. Quand je fais des marches en montagne, je laisse tout le monde passer devant moi. Il est clair que quelqu’un me suit. Sur la plage, dans les champs, quand je vais au village. Il attend dans l’ombre que je sorte de ma tanière. A bicyclette, j’arrive à le semer. Mais à pied, il est là, derrière moi, en permanence, il attend sagement son heure. Que peut-il me faire ? En veut-il à mon argent ? Ou à ma vie ?

C’est décidé, je ne sors plus de chez moi.

 

Vendredi 21 mai.

Je n’ai pas remis les pieds dehors depuis deux jours. Je passe le plus clair de mon temps à guetter derrière le rideau une ombre ou je ne sais quoi d’autre. Je suis sûr qu’il est là qu’il m’observer l’observer.

 

Samedi 22 mai.

Encore une journée d’observation. Je n’ai rien vu.

Les provisions commencent à manquer. Et je n’ai toujours pas prévenu Justine pour le paquet. Demain, j’irai au village. J’y suis résolu.

 

Dimanche 23 mai.

Il a plu toute la journée. Mon suiveur ne s’est pas montré. Il a sans doute eu peur de la pluie. J’ai pu aller jusqu’au village et faire quelques provisions. Hélas, je n’ai pas pu avoir ma cousine au téléphone. Elle était absente.

 

Lundi 24 mai.

J’ai profité de cette nouvelle journée de beau temps pour ranger entièrement la maison et fouiller dans les papiers de mon père. Je n’ai pas eu le cœur de sortir car je sais qu’il est là et qu’il m’attend.

 

Mardi 25 mai.

J’ai fait quelques pas ce soir au-dehors. Il faisait déjà presque nuit, tout s’est très bien passé. Mon mystérieux voisin a peur du noir et de la pluie. C’est bon à savoir.

 

Mercredi 26 mai.

Voilà une semaine que j’ai fait vœu d’enfermement. Je ne suis sorti que deux fois. Pour aller au village et pour ma promenade, hier soir. Tout va bien. Je commence à me convaincre que c’était du à mon imagination. Demain, je ferai quelques pas dehors. S’il fait beau, j’irai même jusqu’à la pointe. Ce n’est qu’à deux heures de marche d’ici.

 

Jeudi 27 mai.

Ce que j’ai eu peur ! J’ai bien cru que jamais je ne reviendrai ici. Ce n’était pas mon imagination. Il y a bien quelqu’un qui est là et qui, toujours, attend que je sorte de chez moi. A peine eu-je fait quelques pas dehors que je sentis son regard plonger sur moi. Sa main tendue, son haleine fétide, sa présence glaciale. Il est là, je le sais. Mais à chaque fois que je me retourne et que je crois le surprendre, il s’évapore, comme par enchantement et je le retrouve, quelques instants plus tard, derrière moi. J’ai du interrompre ma promenade au bout d’une demi-heure seulement. Je n’ai pas voulu courir le risque qu’il m’agresse dans une zone trop isolée.

J’ai donc fait demi-tour et j’ai accéléré le pas. Plusieurs fois, je crus qu’il allait me rattraper, me saisir par le cou ou je ne sais quoi encore. Je me suis retourné souvent mais il n’était jamais derrière moi. Je commence à croire que ce qui me suit n’a rien d’humain.

 

Vendredi 28 mai.

Le facteur ne m’a rien apporté ce matin. Mais comme j’étais à ma fenêtre, occupé à observer mon suiveur, je l’ai vu passer devant chez moi avec sa bicyclette, j’ai bondi hors de chez moi et lui ai crié que s’il descendait au village, j’apprécierais de l’accompagner. Il a eu l’air un peu surpris mais n’a pas fait d’objection. Voilà à quoi j’en suis rendu. A me faire accompagné par un préposé des postes, de peur pour ma vie.

Au village, j’ai téléphoné à ma cousine mais elle n’était pas là. Etrange, elle est toujours là, le vendredi. C’est le jour de sa femme de ménage. Et elle est tellement suspicieuse qu’elle ne la lâche pas d’une semelle.

Je suis remonté vers midi et il n’y a eu aucun incident. Je suis parti si précipitamment avec le facteur que mon suiveur n’a pas eu le temps de nous prendre le pas.

 

Samedi 29 mai.

Les journées commencent à être longues. J’étais venu ici pour me reposer et je ne dors quasiment plus. Je regrette les barreaux de ma cellule, c’est dire. En rangeant le grenier, je suis tombé sur le vieux pistolet d’ordonnance de mon père. Il est encore en bon état. Si mon suiveur veut passer à l’acte, je serai prêt.

 

Dimanche 30 mai.

Journée nuageuse. J’ai tenté quelques pas dehors et tout s’est bien passé. J’ai poussé jusqu’à la pointe et je suis revenu. Rien à signaler.

 

Lundi 31 mai.

Mon suiveur m’aurait-il abandonné ? Depuis jeudi, je n’ai pas eu à subir sa sinistre oppression. Je fais des tours dans le jardin. Je pousse dans le champ. Il ne vient jamais. Serait-ce à cause du temps ? Il pleut sans discontinuer ces temps-ci qu’il faudrait être fou pour mettre le pied dehors. Demain, j’irai faire une autre grande ballade. Je profite enfin de cette maison et de ma liberté.

 

Mardi 1er juin.

Un soleil magnifique. Je suis parti en promenade au port en passant par la plage. Mon suiveur est revenu. Il ne m’a pas lâché. Et toujours, je n’ai senti qu’une présence, qu’une ombre derrière moi. Sur la plage aussi, il était derrière moi, et il n’y avait pas le moindre endroit où se dissimuler. C’est sûr à présent, ce n’est pas un être humain. Aucun être humain ne peut se cacher dans le sable ou s’évaporer dans l’air. Alors qu’est-ce que c’est ?

 

Mercredi 2 juin.

Je multiplie mes tentatives de sortie. Je suis résolu de l’affronter et de le débusquer. Je suis descendu jusqu’au village pour téléphoner à ma cousine. Elle n’a pas répondu. Je tremble à l’idée qu’il lui soit arrivé quelque chose.

Mon suiveur m’a accompagné jusqu’ici. Entre les ruelles, la place de l’église, je le sens derrière moi en permanence. Je croise des passants qui ne me disent rien. Ils ne le voient sans doute pas. Serait-il invisible ? Cela expliquerait pourquoi je n’arrive pas à le débusquer. Il ne disparaît pas, ne se cache pas, lorsque je me retourne. Il est là, toujours là, et se gausse de moi qui le cherche ailleurs. Son invisibilité est un atout considérable. Mais j’ai un plan.

 

Jeudi 3 juin.

Il est arrivé quelque chose de terrible ! Aujourd’hui, en me levant, comme j’ai vu qu’il faisait très beau, j’ai eu l’idée de partir en promenade, certain à présent de n’être suivi que les jours de plein soleil. Je suis allé dans les champs. Pendant un long moment, j’ai marché droit sur mon ombre. Je la voyais rétrécir, pour devenir bientôt qu’une simple tache à mes pieds. Puis, après midi, j’ai commencé à sentir son poids sur les épaules. Il venait d’arriver. Il a mis du temps à me retrouver.

J’avais bien avancé dans les champs. Nous étions les seuls à des kilomètres à la ronde. Quand j’ai senti sa main prête à me toucher l’épaule, je me suis retourné et j’ai fait feu, par trois fois. Son corps lourd est tombé à terre. Horreur ! je n’avais pas devant moi, une masse invisible mais bel et bien un corps de chair et de sang, qui ne m’était pas inconnu. Au milieu, de ce champ, éloigné de tous, je venais de tuer Justine.

Je suis rentré en courant. Bientôt des saisonniers par centaines débarqueront dans la région. Ils ne tarderont pas à retrouver son corps. Que vais-je faire ? Je ne peux pas leur expliquer. Et le suiveur ? Où est-il ?

 

Vendredi 4 juin.

Personne n’est venu m’arrêter. Ce n’est pourtant qu’une question de jours. Justine est bien morte et je n’y peux plus rien. Le diable m’est témoin que je ne l’ai pas voulu. C’est lui que je visais. Il doit bien rigoler à présent. Il sait ce que j’ai fait. Ma cousine, ma chère cousine, je ne l’ai pas voulu. Que faisait-elle là ? Sans doute, inquiète de mon absence, elle est venue me rendre visite. Ne pouvait-elle pas s’annoncer ?

Samedi 5 juin.

Toujours personne. Le suiveur est là, je le sens même à l’intérieur de la maison maintenant. Il ne me lâchera plus. Il connaît mes intentions à son égard et veut me le faire payer. Je le devine, tandis que la lampe vacille au-dessus de ma tête. Il est là, derrière ma chaise, lorsque je m’attable pour écrire. Il regarde les bateaux au large, lorsque je me mets à la fenêtre. Il rampe derrière moi en permanence. Il ne me lâchera plus.

 

Dimanche 6 juin.

C’est terrible. La police n’est toujours pas venue. J’hésite à aller me rendre moi-même. Hier, je l’ai senti partout. A chaque fois que je lève mon bras, que je me promène dans la maison. Il est derrière moi en permanence. Je ne suis tranquille que dans l’ombre, dans la noirceur de ma chambre. Dès que j’allume la lumière, il apparaît de nouveau. Je n’ai plus aucun repli. Il fait partie de moi, à tout jamais.

 

Lundi 7 juin.

Que d’émotions ! La police est venue, ce matin. Ils voulaient juste m’apprendre le meurtre de ma cousine. Je leur ai tout avoué ! Ils ont été bien surpris même si je pense qu’ils me soupçonnaient un peu. En quittant la maison et en quittant la région, je sais qu’il ne me suivra plus. Il voulait ma perte, il l’a. Même si ce n’est pas de la façon qu’il avait envisagé. Je suis dans ma cellule. J’y suis bien. Ma fenêtre donne sur la mer, ça ne me changera pas beaucoup. Je peux voir le soleil se coucher.

Horreur ! Je viens d’allumer ma lampe et je ressens sa présence derrière moi, à mes côtés, partout. J’ai beau faire le tour de ma cellule, je le sens derrière moi en permanence. Je vais éteindre et voir ce que la nuit me réserve.

 

Une fois, la lecture achevée, une ombre jaillit d’un coin de la pièce et s’évapora.

Par Gaspard - Publié dans : Un épais volume de cuir
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Samedi 8 septembre 2007

Les frères Bellegrave

 

Jules était l’aîné des sept enfants de la famille Bellegrave. Venait ensuite Fernand, qui n’était pas gentil, Eric, le plus fort d’entre tous, Joseph que ses parents destinaient à être prêtre, Jean qui ne disait jamais un mot, Pierre qui mangeait plus que toute la fratrie réunie et Sébastien, qui était le plus petit. Ils se partageaient une chambre où trois prisonniers auraient eu du mal à vivre sans se poignarder à tout va et où aucun des enfants Bellegrave ne poignarda jamais un de ses frères. Il y avait deux lits dans cette chambre. Pas un de plus, pas un de moins. Jules et Joseph dormaient dans un, tandis que Fernand et Eric dormaient dans l’autre. En raison de sa taille, Pierre dormait seul sur un matelas récupéré aux puces – et qui en était rempli. Jean et Sébastien qui ne se plaignaient jamais ; l’un parce qu’on le soupçonnait d’être muet et l’autre parce qu’il n’avait pas la voix au chapitre, dormaient dans deux filets de pêche aménagés en hamacs et que l’on avait suspendu au plafond. Y grimper demandait grâce et habilité bien sûr, mais surtout rapidité. Car il fallait pour y accéder prendre appui sur les lits des grands frères qui ne se laissaient jamais faire. L’occasion était trop belle pour ne pas chahuter. Jules et Joseph usaient de tous les moyens connus et inconnus pour déstabiliser les deux aventuriers qui osaient traverser leur territoire : chatouillements, caresses et autres. Fernand et Eric utilisaient toute leur force et leur méchanceté. Passer par leur lit signifiait courir le risque de se retrouver avec des ecchymoses et des contusions.

Mais une fois que tout était en règles, pas un seul des frères Bellegrave ne faisait de cauchemar. Et pourtant, ce n’est pas les raisons qui manquaient.

La famille Bellegrave était dirigée par Mr Bellegrave, un homme doux, faible, et surtout, bête comme ses pieds. Sa bêtise était si connue aux alentours que tout le monde la connaissait. Quant à Mme Bellegrave, l’épouse de Mr Bellegrave, on disait dans tout le canton qu’elle connaissait bibliquement chacune des ouailles de monsieur le curé. La famille Bellegrave intriguait et les rumeurs allaient bon train. Mais, malgré tout ce que l’on a pu dire sur les légèretés de la mère, la naïveté du père et les caractères très différents des enfants, Jules, Fernand, Eric, Joseph, Jean, Pierre et Sébastien étaient nés du même père. Seulement, ce n’était pas Mr Bellegrave. A sept reprises, Mme Bellegrave avait trompé son mari dans le but de concevoir car, en femme libérée qu’elle était, elle s’y connaissait en génétique et en ADN et savait donc qu’un enfant né d’un imbécile ne pouvait être qu’un imbécile. Or, Mme Bellegrave ne voulait pas d’un imbécile pour fils. A aucun prix. Elle s’était donc mise à chercher parmi ses amants le meilleur parti possible, ce qui lui fournissait une excuse pour butiner de ci delà. Il y avait l’instituteur dont le cerveau et le savoir n’étaient plus à démontrer mais il était si frêle, de couleur si blanche qu’il couvait certainement quelque chose et se ferait emporter par la fièvre à l’aube de ses quarante ans. Et la santé, c’est héréditaire. Il y avait le boucher à qui on ne la faisait pas, qui savait compter, cinq saucisses, deux kilos de jambons, un kilo vingt-cinq d’abats, il y en a un peu plus, je vous le mets. Mais le gaillard était joueur. Chaque nuit, il se réunissait chez le gardien des cloches avec le buraliste et le cordonnier pour des parties de poker endiablées. Et le jeu, c’est héréditaire. Il y avait le boulanger qui savait compter lui aussi, une baguette, deux éclairs au café, quatre francs six sous, et avec ceci ce sera tout. Mais le bonhomme était assez laid. Et la laideur, c’est héréditaire. Enfin, il y avait le notaire qui était intelligent, qui était costaud, qui était en bonne santé mais ses ardeurs étaient glaciales. Madame Bellegrave en avait souvent subi les inconvénients. Et l’impuissance, c’est héréditaire. A ce rythme d’investigation, le village puis bientôt le canton tout entier y passa. A croire qu’il n’y avait pas un seul bon parti dans la région.

Mme Bellegrave se désespérait, ne savait plus quoi inventer pour s’excuser auprès de son mari de ne pas tomber enceinte. Quand, un soir, elle alla au grand bal des pompiers du village voisin. Elle espérait là-bas, trouver d’autres étalons étrangers à associer à son vaste projet. Comme l’on s’en doute, sa démarche fut plus fructueuse qu’elle ne l’aurait voulu. L’individu qu’elle y rencontra lui donna sept enfants.

Il était très élégant, bien de sa personne, de petites rides qui s’affichaient à chacun de ses sourires, et un regard à faire fondre le cœur le plus glacial. Son nom n’a pas d’importance. Enfin, pas pour le moment. Il ne fallut pas plus de cinq minutes à Mme Bellegrave pour le reconnaître comme le père de ses enfants. Elle avait l’habitude.

Il la fit danser toute la soirée puis l’emmena promener dans la campagne et s’arrêta à proximité d’une grange pleine de foin. Ne vous méprenez pas à son propos. L’inconnu avait deviné les intentions de Mme Bellegrave. Et cela ne lui posait aucun problème. Etait-il de ces marins qui ont un enfant dans chaque port ? Ou avait-il d’autres ambitions ?

Toujours est-il que neuf mois plus tard, Jules naquit. Il était grand, pour un bébé, signe annonciateur qu’il serait l’aîné d’une longue fratrie. Mr Bellegrave était fier de son fils, aussi fier que peut l’être un père naïf et cocu. Pour Mme Bellegrave, l’expérience lui fut si agréable, qu’au milieu des couches, des pleurs et des diarrhées, elle repensa au bal et à sa folle nuit au milieu des foins et comme ça, comme si le Bon Dieu lui avait soufflé à l’oreille, elle eut envie de recommencer. Elle attendit donc trois mois, trois longs mois où patiemment, elle rêva à de longs baisers langoureux, de caresses délicates, et de gestes sans promesses. Vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin. Mme Bellegrave s’était parée de ses plus beaux bijoux, avait enfilé sa plus belle robe et s’était enduite de son plus pur parfum et retrouva l’inconnu qui était père d’un enfant de trois mois. Il semblait de très mauvaise humeur et avait sur le front des plis de contrariété. Ils ne se dirent pas le moindre mot, dansèrent pratiquement toute la nuit. Puis, au petit matin, ils partirent en promenade et s’arrêtèrent à l’orée d’un bois où ils s’unirent dans la fraîche rosée. Neuf mois plus tard naquit Fernand qui était l’opposé parfait de son frère. Il était très beau lui aussi mais était loin d’être aussi gentil. Pour Mr Bellegrave, c’était un ravissement. Il était fils unique et savoir qu’il avait fait deux fois mieux que son père le confortait dans son idée d’être un type exceptionnel. Mme Bellegrave n’eut jamais le cœur de le contredire. Son ravissement à elle, était total. Elle voulait deux fils, elle les avait. Mais voilà, ce n’était pas suffisant. Au fond d’elle elle voulait revoir l’inconnu. Elle y pensait la nuit, elle y pensait pendant la journée. Elle y pensait aussi quand elle ne pensait pas à lui. Elle attendit alors trois mois, trois mois pendant lesquels le temps lui déchira le cœur. Puis, quand vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin, elle mit sa plus belle robe et alla danser. L’inconnu la prit dans ses bras avec une vigueur qu’elle ne lui connaissait pas mais qui l’envoûta. Cette vigueur ne s’effaça pas lorsqu’il la prit à même le sol quelques heures plus tard. Neuf mois plus tard, ce fut un enfant des plus vigoureux qui naquit. Mais cela ne suffit pas à Mme Bellegrave. Elle passa donc trois mois à attendre. Trois mois rapides qui passèrent comme une course. Quand vint la nuit du bal annuel des pompiers du bal voisin, Mme Bellegrave ne prit même pas le temps de faire une prière et se dirigea d’un pas vaillant. L’inconnu la prit dans ses bras mais ils ne dansèrent même pas une danse et allèrent finir la soirée contre la porte du Presbytère qui se trouvait à deux pas de là. Neuf mois plus tard naquit Joseph. Mr Bellegrave qui avait atteint avec ses trois premiers fils les buts qu’il s’était fixé ne savait pas ce qu’il ferait de ce nouvel enfant. Un peu, par hasard, bizarrement dirons-nous, Mr et Mme Bellegrave destinèrent Joseph au séminaire. Quatre beaux fils qui montraient, malgré leur jeune âge, des signes prometteurs d’intelligence, cela aurait pu suffire à la plupart des mères. Mais pas à Mme Bellegrave. Etait-elle attirée par une cinquième maternité ou par une nouvelle nuit de passion fulgurante ? Toujours est-il qu’elle voulut revoir l’inconnu. Elle mit trois mois à se préparer. Autant dire que lorsque vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin, elle était prête. L’inconnu, ce soir-là avait envie de parler. De parler de tout, de rien, de rien surtout. Il était incollable sur les choses de la vie, sur la nature, le monde et tout ce qui s’y rattachait. En fait, il était incollable sur tout. Mme Bellegrave qui n’entendait à longueur de journée que les idioties de son mari, les pleurs de ses enfants et les soupirs de ses amants, l’écouta avec l’attention de l’écolière qui prépare un contrôle. Puis, lorsque la soirée s’acheva, ils allèrent quelque part pour s’unir à nouveau. Et à nouveau, neuf mois plus tard, un enfant naquit. On l’appela Jean. Mais on aurait très bien pu l’appeler Maurice ou Roger ou Héron Héron Petit Patapon que cela n’aurait rien changé. Car Jean ne parlait jamais et jusqu’à la fin de sa vie, on se demanda s’il n’était pas muet. Pendant les trois mois qui suivirent sa naissance, Mme Bellegrave fut remplie d’une faim dévorante. Elle avait faim d’amour, de revoir l’inconnu qui lui avait donné quatre fils dont il ne savait rien. Trois mois pendant lesquels elle multiplia les amants plus que de coutume pour tromper son manque. Lorsque vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin, elle s’y précipita tellement qu’elle arriva la première. A vrai dire, il n’y avait personne à part le traiteur. Pour patienter, elle se jeta donc sur le buffet gratuit et c’est dans la position peu romantique de gober une saucisse que l’inconnu la trouva. Elle fut terriblement gênée et alla jusqu’à rougir. Mais il fit la plus agréable des réponses en partageant avec deux hot-dogs débordant de sauce. C’est ainsi qu’ils firent l’amour entre ballonnements et relents d’ail. Neuf mois plus tard naquit Pierre qui ne manqua jamais de rien. Mme Bellegrave fut cette fois, un peu déçue. Ce nouvel enfant était deux fois plus gros que ses frères et était quand même moins beau. Elle pensa donc à s’arrêter là. Elle aurait bien voulu demander conseil à son mari, mais Mr Bellegrave, en plus de ne pas être de bon conseil, se croyait être l’heureux géniteur de six enfants. Après trois mois de réflexion, elle résolut de tenter l’expérience une dernière fois pour, comme qui dirait, faire oublier le raté de la dernière fois. Elle mit sa plus belle robe, se para de ses plus beaux bijoux, s’enduit de son plus beau parfum et s’envola, légère, vers le village voisin. L’inconnu l’attendait sous un porche.

 

 

 

- Madeleine, vous voici.

 

 

 

En sept ans, la nuit où ils conçurent Jean mise à part, Mme Bellegrave avait à peine entendu sa voix. Elle ignorait son prénom et n’avait aucune idée de la façon dont il avait appris le sien.

 

 

 

- J’ai envie, continua-t-il, que cette soirée soit la plus inoubliable de votre vie.

 

 

 

Il l’emmena danser, lui susurra des mots doux, lui fit finalement des promesses qu’elle accepta sans condition et ils s’épanchèrent d’amour jusqu’au petit matin.

 

 

 

- J’espère qu’il fera un bel homme.

- Comment savez-vous que ce sera un garçon ?

- Cela ne peut pas être autrement. Vous feriez de moi, sinon, le plus malheureux des hommes.

 

 

 

Neuf mois plus tard, c’est bien un garçon qui naquit et on l’appela Sébastien. Les mots de l’inconnu l’avaient troublée et ils l’accompagnèrent pendant toute la grossesse. Trois mois après, Mme Bellegrave ne vit plus de raison de retourner au bal. Elle était mère plus que de raison et avait tous les amants dont elle pouvait disposer. C’est donc l’inconnu qui vint la voir. Cet homme père de sept fils dont il n’avait jamais nié l’existence frappa à sa fenêtre le soir du bal annuel des pompiers du village voisin.

 

 

 

- Vous ! fit Mme Bellegrave apeurée à l’idée que son mari ne les découvre. Mais comment… ?

- Il fallait que je vous voie. Pour que je vous parle de mon projet.

- Quoi ? Mais de quel projet parlez-vous ? Si vous pouviez revenir demain matin…

- Nous avons eu sept fils, Madeleine. Sébastien peut être à l’origine du plus grand de mes rêves.

- Je ne comprends pas…

- Depuis la nuit des temps, il est dit que le septième fils d’un septième fils sera doté de pouvoirs qui dépasseront l’entendement humain. Il sera l’élu et rivalisera de puissance avec Dieu même. Il faut que Sébastien ait sept fils et alors, mon bonheur sera complet.

 

 

 

Mme Bellegrave ne comprit pas immédiatement tout ce qu’impliquait cette révélation. L’inconnu l’avait sciemment mise enceinte sept fois consécutives. Et son projet avait bien des airs diaboliques.

 

 

 

- Prenez bien soin de notre fils, Madeleine, je reviendrai vous voir lorsqu’il sera en âge d’être père.

 

 

 

Et l’inconnu disparut comme il était venu. Seize années passèrent. Mme Bellegrave avait vieilli. Ses amants étaient aussi variés mais un peu moins nombreux. Les sept frères étaient de solides gaillards et étaient tous mariés. Sauf Sébastien. Elle n’a jamais oublié la visite de l’inconnu et depuis quelques mois, attendait patiemment son retour. Vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin. Mme Bellegrave ne s’y rendait plus depuis belle lurette mais Sébastien, lui, s’y rendait pour la première fois. Il rencontra une femme douce, belle, dont le rêve le plus fou était de tomber enceinte. Il ne l’épousa pas mais lui fit six enfants, en six années consécutives. Ces six enfants étaient six fils. Dans la famille, tout le monde riait de la coïncidence. Seule Mme Bellegrave ne riait pas. Elle n’avait jamais oublié le discours de l’inconnu prononcé presque vingt-trois ans plus tôt. Il avait dit qu’il lui rendrait visite mais elle ne l’avait jamais revu. Avait-il rendu visite à Sébastien ? Etait-ce lui qui avait mis la jeune amante de son fils sur sa route ? Elle n’osait l’imaginer. Vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin. Nuit où d’après les prémonitions de Mme Bellegrave, Sébastien devait concevoir son septième fils et mettre ainsi à bien le projet de l’inconnu. Elle décida de se rendre au bal, bien décidée à l’empêcher à tout prix. Depuis trois mois, elle avait mûri les plans les plus farfelus. Verser un laxatif puissant dans le verre de son fils, assassiner la future maman, castrer le futur papa mais aucun ne lui convint totalement. Pendant toute la soirée, elle ne quitta pas une seule seconde les amants des yeux.

 

 

 

- Madeleine, que faites-vous là ?

 

 

 

C’était lui. Il n’avait pas pris une ride, portait toujours une chemise blanche très élégante et parlait avec calme et douceur. Seul son regard avait changé. D’habitude si noir, si profond, il brûlait maintenant d’un feu éternel.

 

 

 

- Je veux vous empêcher. Votre projet ne plaît pas.

- Allons bon ! Et pourquoi cela ?

- Il me fait peur ! Oui ! On ne peut pas rivaliser avec Dieu !

- Et que connaissez-vous à Dieu ? La dernière fois que vous êtes allée à l’église c’était pour jouer au docteur avec un des enfants de chœur. Vous aviez six ans.

 

 

 

C’était la vérité. Mme Bellegrave essaya de se convaincre que c’était un hasard, que c’était une situation courante, une étape habituelle et tout à fait normale dans la vie d’une petite fille.

 

 

 

- Vous vouliez être une mère. Vous l’êtes. Vous êtes même une grand-mère. Et vous allez bientôt être gâtée. Vous allez bientôt devenir la grand-mère de l’élu.

- Je ne veux pas que vous fassiez de mal à Sébastien.

- Mais quelle horreur ! Bien sûr que je ne vais pas lui faire de mal ! Vous m’auriez parlé des autres à la limite ! Mais lui ! Il porte dans son slip, les derniers éléments de mon projet. J’ai la plus grande estime et la plus grande amitié pour cet enfant. Mon enfant, Madeleine. N’a-t-il jamais manqué de rien ? N’a-t-il pas passé une enfance harmonieuse et heureuse ?

 

 

 

Mme Bellegrave se rappela les seize années qui venaient de passer. Aucun de ses enfants n’avait eu à souffrir de leur vie. Ils avaient été choyés par Mr Bellegrave et aussi par elle. Mais, maintenant qu’elle y pensait, l’enfance de Sébastien avait été plus douce. Comme si les écueils de la vie l’avaient épargnés. Il n’avait pas eu de bagarre à l’école, de traumatisme ni de chagrin d’amour. Il était aussi pur qu’un ange.

 

 

 

- C’est vous qui… ?

- Evidemment, Madeleine. J’ai pris soin de notre enfant. J’ai toujours voulu ce qu’il y avait de mieux pour lui. Regardez, n’est-elle pas jolie ?

- C’est vous aussi qui… ?

- Evidemment. C’est ma fille.

 

 

 

Mme Bellegrave s’évanouit sous le choc. Lorsqu’elle se réveilla, Sébastien était assis à côté d’elle.

 

 

 

- Sébastien, comme je suis heureuse. Pourquoi sommes-nous à la maison ?

- Tu t’es évanouie, maman. Je t’ai fait transportée ici.

- Où sont tes frères ? Où es ton père ?

- Tout le monde est parti pour le pique-nique. Ils nous attendent.

- Le pique-nique ? Mais quelle heure est-il ?

- A peu près midi et demie.

- Quelle horreur ! Et le bal ? Comment s’est fini le bal ?

- Très bien. Quand je t’ai déposé ici, comme le médecin a dit que tu avais juste besoin de repos, j’y suis retourné. Je viens à peine de rentrer.

- A cette heure ? Et qu’as-tu fait jusque là ?

 

 

 

Sébastien rougit et Mme Bellegrave comprit. Elle s’évanouit de nouveau. Neuf mois plus tard naquit un nouvel enfant. Ses parents l’appelèrent Madeleine.

 

 

 

Dès la lecture achevée, sept enfants traversèrent la pièce. Il y avait Jules, plus grand que les autres, Fernand qui n’était pas gentil, Eric le plus fort d’entre tous, Joseph que ses parents destinaient à être prêtre, Jean qui ne disait jamais un mot, Pierre qui mangeait plus que toute fratrie réunie et Sébastien qui était le plus petit. Un par un, ils passèrent par la porte et disparurent. Quand il ne resta plus que Sébastien, il se retourna vers nous, nous fit un signe de la main en souriant et disparut à son tour. Je compris alors que les frères Bellegrave n’existaient plus que dans notre souvenir.

 

 

L’homme qui ne vieillissait pas

  Chaque matin, en se levant, il a l’habitude ne pas allumer la lumière. D’ailleurs, il n’y a ni lampe de chevet, ni bougie dans sa chambre. Seuls un lit, une chaise et une petite table constituent le mobilier. La chaise accueille chaque soir ses vêtements correctement pliés. Il n’y a pas de réveil sur la table qui ne sert qu’à recevoir une paire de gants impeccable qu’il porte en permanence. Les volets de sa chambre, comme tous ceux de la maison, sont en permanence hermétiquement clos. Pas le moindre rayon de soleil n’ose s’y aventurer. Il a pris l’habitude de s’habiller et de se déshabiller dans le noir. Tel un aveugle, il connaît l’emplacement précis de chaque objet, le nombre exact de chaque pas entre le lit et la chaise, la chaise et la salle de bains. Sa salle de bains est rudimentaire. On y trouve une douche et un petit lavabo. Pas de glace. Il n’aime pas se regarder. Avant de commencer sa toilette, il passe sa paire de gants. Il ne tient pas à apercevoir ses mains par accident.

Après avoir avalé un maigre petit-déjeuner, il enfile un pardessus et prend sa canne avant de sortir par la porte de la cuisine. C’est une petite maison sans âge, perdue au milieu du temps, perdu au milieu d’une campagne sans vie, sans marque. Comme un automate, il marche lentement vers le portail, l’ouvre, le referme et longe une minuscule route faite de cailloux.

Quelques heures plus tard, sans comprendre, sans raison, il s’est perdu dans sa promenade. Le chemin qu’il prend d’habitude l’a transporté bien loin de chez lui. L’homme semble paniquer car il y’a bien longtemps qu’il a perdu le sens de l’inhabituel. Il aperçoit alors des ruines qui le troublent et le font frémir. Il hésite puis y pénètre sans trop savoir pourquoi. Il regarde une pierre, puis une autre, témoins patients du temps qui passe. Et cette pensée le terrifie.

Soudain, un bruit. Il se retourne, affolé, apeuré, certain d’être tombé dans un piège ; quand il aperçoit un vieil aveugle, couvert de haillons et courbé par le poids du temps.

 

 

 

- Qui est là ? grince l’aveugle, un frisson dans la voix. Que me voulez-vous ? Je sais qu’il y a quelqu’un. Je sens votre présence. Qui est là ?

 

 

 

L’homme est choqué par l’allure du vieil homme. Ce qu’il a toujours fui s’affiche devant ses yeux tandis qu’un vent glacial lui parcourt l’échine. S’il le pouvait, il vomirait.

 

 

 

- N’ayez pas peur, je ne vous veux aucun mal. Je suis un gentilhomme et j’habite à quelques lieues d’ici. J’ignorais que ces ruines étaient habitées.

- Mais… ! Je connais cette voix ! Parlez, parlez encore, ça va me revenir.

- Je pense que vous faites erreur. Je vis seul et ne connais personne. J’avais même oublié que la nature pouvait être aussi cruelle.

 

 

 

Ses yeux ne sont plus habitués aux ravages du temps. Il les a maintenus hors du temps comme le reste de sa vie.

 

 

 

- Ce n’est pas la nature, c’est… Oui. Ca y’est ! Mon vieil ami, c’est toi, c’est bien toi !

 

 

 

L’homme trésaille. Son être tout entier est en proie à une révolution. Quelque chose au fond de ses entrailles se met à hurler.

 

 

 

- Oui, tu ne te souviens pas ? J’habitais cette maison avant qu’elle ne tombe en ruines. Nous étions voisins. Tu venais souvent jouer. L’endroit où tu te trouves…c’était ta cachette préférée, pendant nos jeux interminables. Oh ! Comme les doux souvenirs sont durs à mon cœur.

 

 

 

Le hurlement se tait dans sa bouche.

 

 

 

- Je me souviens… C’est affreux comme tu as changé. Ta peau était douce et la voilà fripée telle du papier pour la cheminée. Tu étais le roi des cabrioles et voilà que tu n’arrives même plus à te tenir debout. Quel est ce mal qui te ronge ?

- C’est le temps, mon vieil ami, tout simplement. Le temps qui déchire chacun d’entre nous.

- Non, pas moi. Le temps n’a pas d’emprise sur moi. Rien ne vieillit autour de moi. Moi-même, je reste jeune. Mon visage ne porte pas les meurtrissures de l’âge, ni mon corps, ni mes mains. Mon univers est figé. Il n’y a que toi aujourd’hui et … cette maison. Je dois y aller, mon cœur est troublé de ce visage que tu m’offres.

 

 

 

L’homme cherche à s’éloigner. Cela ne peut être qu’un cauchemar. Il doit retourner chez lui, se remettre au lit et lorsqu’il sera réveillé, tout sera effacé, tout.

 

 

 

- Non, mon ami, reste. J’ai oublié le temps moi aussi. Même si je sens mon corps vieillir, il y a bien longtemps que je n’ai pas vu le monde. Longtemps ? Ce mot ne veut rien dire pour un aveugle. Une seconde, quand on est meurtri paraît être une éternité. Reste, il va bientôt faire nuit, je le sens. Dans la nuit, tu ne verras pas mon visage. Et si tu pars, tu ne retrouveras pas ton chemin. Tu erreras sans but, comme un aveugle.

 

 

 

L’homme doit se résigner. Comme un animal blessé, il s’avance lentement et se laisse tomber sur une grosse pierre.

Après avoir fait un grand feu, l’aveugle s’est couché à même le sol. L’homme dort depuis longtemps, allongé sur le côté. Soudain, l’aveugle se redresse, avance sa main près des flammes, sent que le feu va bientôt s’éteindre. A tâtons, il s’approche de l’homme, touche son visage. L’homme ouvre les yeux.

 

 

 

- Mon ami, comme tu as vieilli, chuchote l’aveugle croyant que l’autre est toujours endormi. Ton visage angélique porte les marques du chagrin et est aujourd’hui cerné de rides. Je lis la mort sur ton visage.

 

 

 

L’homme se lève, repousse l’aveugle violemment qui tombe sur le dos.

 

 

 

- Non ! Non ! Maudit ! Je ne vieillis pas ! Non ! Mensonges que cela !

- Hélas, mon ami. Nous sommes bien vieux tous les deux. Nous n’y pouvons rien. Le temps nous a retrouvé, ou l’inverse…

 

 

 

L’homme est ivre de colère. Ses sens se troublent.

 

 

 

- Tais-toi maudit ! Silence ! Traître !

 

 

 

Il lui donne un coup de pied dans le ventre, puis un autre, puis un autre.

 

 

 

- Je ne vieillis pas. Mon corps ne meurt pas.

 

 

 

Il saisit l’aveugle par ses guenilles, et ce qu’il craignait tant arrive. Au bout de sa chemise impeccable, il voit ses mains. Ses horribles mains ridées. De terreur, il lâche l’aveugle.

 

 

 

- Non… Mes mains… Qu’as tu fait ? Mes mains !

 

 

 

Il prend une pierre par terre et frappe l’aveugle, violemment, plusieurs fois, une tache de sang apparaît et salit ses mains. Au comble de l’effroi, il les met, tremblant, devant ses yeux.

 

 

 

- Maudit ! Maudit ! Je suis maudit !

 

 

 

Et comme un dément, s’enfuit dans la nuit.

Par Gaspard - Publié dans : Un épais volume de cuir
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Samedi 1 septembre 2007

Sans trop savoir comment, je me suis retrouvé dans une chambre d’hôtel. Emma doit dormir dans la pièce à côté. Mon mal de tête est devenu si intense qu’il ne veut plus partir. Il fait partie de moi, à présent. Il flotte devant mes yeux, me picore depuis l’intérieur, me ronge les entrailles, m’empêche de respirer.

Que s’est-il passé avec Batave ? Ces paroles échangées avec Emma me reviennent en mémoire comme des phrases tirées d’un rêve. Je ne comprends plus rien.

 

 

 

*****

 

 

 

Gaspard m’a ouvert la porte. J’ai failli ne pas le reconnaître. Il est horriblement amaigri, il a des cernes sous les yeux et est en proie à une minuscule toux régulière. Depuis quand n’a-t-il pas vu le jour ? S’est-il enfermé ici après avoir déposé la première enveloppe au Café Royal ? Voilà presque un an qu’il me raconte son voyage. Et vous êtes bien placés, fidèles abonnés, pour savoir qu’il n’a pas été sans repos. Mais que s’est-il passé depuis ? Comment a-t-il fait pour déposer chaque semaine une enveloppe dans ma boite aux lettres sans que je ne m’en aperçoive ? C’est pour trouver une réponse à toutes ces questions qui m’obsèdent que je me suis lancé à sa poursuite.

 

 

 

- Gaspard ? Vous m’entendez ? Gaspard ?

 

 

 

*****

Une voix parle dans ma tête. Elle semble m’appeler. Elle répète sans cesse mon nom et c’est une torture à chaque fois. Comme si la pointe aigue d’une cuillère me raclait le fond de la caboche. Que me veut-on ? Ne peut-on pas me laisser tranquille ?

Batave a dit qu’il savait qui j’étais. Ne suis-je pas moi ? Ne suis-je pas le mieux placé pour savoir qui je suis ? Et comment sait-il ? Je ne le connaissais même pas avant que Emma me parle de lui. Il a parlé des cercles. Je ne comprends pas. Je sais que j’ai tendance à radoter mais comment quelqu’un que je ne connais pas peut savoir des choses que je ne lui ai jamais dites ? Il connaissait Rochefort. En ai-je parlé à Rochefort ? Oui, ce soir-là, dans le café philo. Je l’avais rencontré à l’Hôtel des Familles de Lac-aux-sables, il m’avait paru étrange. Je l’avais recroisé dans le train pour la capitale, il m’avait semblé curieux. Je l’avais retrouvé dans la bibliothèque centrale, il m’avait paru suspect. Je l’avais suivi jusqu’au café philo, je l’avais trouvé sympathique. Nous avions échangé quelques paroles tandis qu’un orateur de piète qualité nous lisait un livre sans talent. Je lui avais parlé de ma théorie des neuf cercles. Non, non, non ! Je ne suis entré que le lendemain de mon agression chez le vendeur d’escrime. Donc c’était aussi le lendemain de ma rencontre avec Rochefort. Ce n’est pas Rochefort qui en a parlé à Batave. Qui donc ? Jack et Louis ? Je leur en ai parlé, je m’en souviens. Connaissaient-ils Batave ? Ou l’ont-ils dit à Rochefort qui l’a ensuite répété à Batave ? Quel imbroglio !

 

 

 

*****

 

 

 

Je veux savoir. Je suis un lecteur pénible. Lorsque l’auteur laisse quelques mystères insondés, je suis terriblement frustré. Je jette le bouquin, le revends à un chiffonnier ou le fous à la Seine. Ce que j’aimerais, c’est pouvoir débusquer un de ces auteurs et le faire cracher des aveux comme un suspect. Je suis un détective après tout. Et pour une fois, j’en tiens un de ces auteurs et je ne vais pas le lâcher. J’ai ramé comme un diable pour lui mettre la main dessus.

Par quoi vais-je commencer ? Le livre, évidemment. Mais après ? Il y a les neuf cercles. Ca m’obsède. C’est un truc un peu trop théorique pour moi. Je me souviens que lorsqu’il a vaincu ce type à la boxe, ce André, là, j’ai pas trop compris pourquoi la magie de la rue des pendus avait cessé tout d’un coup. Parce qu’il venait de passer un cercle ? Parce qu’il DEVAIT passer au suivant ? C’est étrange. Dans le dernier chapitre, Batave révèle à Gaspard qu’il est son huitième adversaire. Qui sont les autres ? André fut le premier. Et ensuite ? Rochefort ? Antonin ? Béryllium ? Emma ? Et qui sera le dernier ?

 

 

 

- Gaspard ? Vous m’entendez ?

 

 

 

*****

 

 

 

La voix continue à me parler dans la tête. Elle m’appelle. J’ai appris à répondre aux voix, à les écouter, à prendre soin d’elles. Elles ont des exigences, sont parfois plus exigeantes que la plus avide des femmes. Celle-là, pourtant, n’attend pas grand-chose. Elle veut juste que je lui réponde. Alors je le fais.

 

 

 

*****

 

 

 

- Gaspard ? Vous m’entendez ? Oui, je sais que vous m’entendez.

 

 

 

Un signe de sa tête me le prouve. Gaspard a l’air d’être complètement perdu mais ses oreilles fonctionnent.

 

 

 

- Vous voulez savoir comment je vous ai retrouvé ?

 

 

 

Comment il m’a retrouvé, comment il m’a retrouvé, qu’est-ce que ça peut bien me faire ? Je dois être un nom dans les pages blanches.

 

 

 

- Je suis Rufus Célestin. Vous vous souvenez de moi, n’est-ce pas ?

 

 

 

Je connais un Rufus, moi ?

 

 

 

Gaspard semble chercher dans ses souvenirs.

 

 

 

- Je me souviens de vous, Rufus.

 

 

 

A la bonne heure ! Gaspard n’est pas si fou que ça.

 

 

 

Je me souviens de l’avoir rencontré dans le square des frères Malandins. Et puis je lui ai donné des enveloppes.

 

 

 

- Les enveloppes Gaspard ? Vous vous souvenez ?

- Elles contenaient mon histoire.

- Oui, chapitre après chapitre, j’ai suivi votre voyage avec intérêt. Et je ne suis pas le seul. On a eu jusque là, environ 6000 lecteurs. C’est pas mal, vous savez, pour un roman-feuilleton.

- Je ne m’en rends pas compte.

- Moi non plus. Je ne suis pas plus du métier que vous, vous savez. Je navigue entre les lignes.

- Je sais, vous êtes mon personnage préféré.

- Personnage ? Vous voulez dire, « personne » ?

- Non. Personnage.

- Vous confondez, Gaspard, je ne suis pas un personnage de votre livre, je suis un homme de chair et de sang. Touchez-moi vous verrez. Et cette odeur ? Quel personnage fictif sentirait autant le tabac ?

 

 

 

Il me regarde fixement, comme s’il attendait une réponse, je ne sais pas laquelle. Je le regarde fixement pendant un moment en espérant une réponse, sans trop savoir laquelle.

 

 

 

- Nous sommes à Londres, vous vous souvenez ?

- Londres ?

- Vous avez pris le bateau depuis New-York en compagnie de votre amie Emma.

- Emma ? Elle a été blessée par Batave.

- Oui. Dans votre livre. Mais en vérité, elle s’est jetée des falaises dans le Nouveau Continent mais elle a survécu. Je ne sais pas comment. J’ai trouvé des billets de train et des réservations d’hôtel à son nom, d’un océan à l’autre. C’est comme ça que je vous ai suivi jusqu’à Southampton puis jusqu’ici.

- Si vous le dites. Mais elle a été tuée en Patagonie, puis blessée grièvement par Batave. Elle se repose dans la pièce à côté. Et ensuite, elle se jettera des falaises.

- Non, elle s’est déjà jetée. Vous l’avez écrit.

- C’est possible, mais cela n’a pas encore eu lieu. Nous ne sommes pas encore partis, que je sache.

- Mais Gaspard, je croyais que ce que vous mettiez dans votre livre était la pure vérité !

- C’est le cas.

- Alors pourquoi avez-vous écrit qu’Emma se jetait dans les falaises.

- Parce qu’elle l’a fait. Ou elle va le faire. C’est du pareil au même de toute façon.

 

 

 

Je suis perplexe, je n’ai rien compris à son explication. Il en reste perplexe, il n’a rien du comprendre à mon explication.

 

 

 

- Emma est à côté, c’est cela ?

- Oui.

- Et vous rentrez de New-York.

- De New-Amsterdam, oui.

- Où allez-vous ensuite ?

- Je pense que je vais faire une ellipse. Et puis, comme vous êtes là, je vais nous faire nous rencontrer. Dans le square des frères Malandins, par exemple. Vous connaissez ce square ?

- Oui, il est à côté de mon bureau, mais…

- Je pensais à une rencontre insolite. A une rencontre, sous la neige, par exemple. Avec moi, à regarder un truc que je garderais secret. Et vous, passant par là, horriblement pressé, avec une sacoche sous le bras. Que pourrait-elle contenir ? Des manuscrits ! C’est toujours très lourd un manuscrit. Les jeunes auteurs veulent toujours en faire plus, ils ne savent plus où s’arrêter. Et comme vous êtes pressé, et vous avez du mal à marcher à cause de la neige, vous grommelez dans votre barbe. Et là, vous me voyez ! En plein milieu du square, occupé à ne vous ne savez pas trop quoi et vous vous dites : Voilà un bien étrange quidam ! Oui, ce sera très drôle.

 

 

 

Je rigole, je rigole mais je suis bien le seul. Il se met à rire seul et bruyamment.

 

 

 

- Mais, Gaspard. Cette scène a déjà eu lieu. Puisque nous nous connaissons. Et si vous pouvez aussi bien la décrire, c’est qu’elle a déjà été publiée. C’est l’introduction de votre roman-feuilleton. C’est moi-même qui l’ai rédigée. J’espère que vous ne m’en voulez pas trop d’ailleurs ? Je me suis parfois permis de raconter un peu ma vie. Parce que je suis parti à votre recherche depuis que j’ai trouvé la première enveloppe dans le Café Royal.

- Vous êtes sûr ? Ne serait-ce plutôt pas l’inverse ?

- Que voulez-vous dire ?

- C’est fou, je n’ai plus mal à la tête. Ca me fait du bien de parler avec vous. C’est Emma qui va être contente.

- Justement. Ne parle-t-on pas trop fort ? Je ne voudrais pas la réveiller.

- Elle ne se réveillera que lorsqu’il sera nécessaire. Et puis, elle se repose mais elle n’a pas besoin. Elle est immortelle.

- Immortelle ?

- Oui. Puisque vous avez tout lu, vous n’avez pas remarqué qu’elle mourrait constamment ? Vous n’êtes pas un lecteur très attentif, mon vieux.

- C’est justement un des points dont j’aurais aimé discuter avec vous.

- Vous voulez savoir qui elle est vraiment, c’est ça ?

- Oui.

 

 

 

Il est sincère, j’aime bien. Gaspard a l’air d’apprécier ma sincérité.

 

 

 

- Vous savez ce que c’est que ça.

 

 

 

Je lui montre le livre qui se trouve sur la table de nuit. Il me montre un livre se trouvant sur la table de nuit.

 

 

 

- C’est…

- Oui.

 

 

 

C’est le livre.

 

 

 

- Que fait-il là ?

- C’est Emma qui l’a récupéré. Vous ne vous souvenez pas ?

- Si, mais…

 

 

 

Il commence à s’embrouiller dans les dates et dans les chapitres. Je ne sais plus où donner de la tête avec tous ces changements de points de vue, d’espace et de temps.

 

 

 

- Elle l’a trouvé dans une boutique de New-York. Antonin avait certainement du le vendre après avoir débarqué.

- Vous croyez ?

- C’est la seule explication possible. Il est en parfait état. Donc il n’a pas pris l’eau, donc il est arrivé en état sur le Nouveau Continent. Antonin n’a pas eu la chance, comme ce fut mon cas, de goûter à la douceur de l’eau américaine.

- Il n’avait pas le même compagnon de voyage.

- Et sur lui ? Vous ne me poser pas de question ?

- J’allais y venir. Mais Emma ?

- Parler d’Emma, c’est comme parler de Rochefort.

- Et de vous aussi, n’est-ce pas ? Du haïku.

- Ca c’est autre chose. Que savez-vous sur ce livre ?

 

 

 

Juste pour savoir son opinion. Il me teste pour connaître mon intérêt pour son histoire.

 

 

 

- Qu’il a un étrange pouvoir.

- Mais encore ?

- Vous dîtes qu’il…qu’il peut créer des personnages qui se trouvent à l’intérieur. Comme pour le cavalier à la lance. Comme pour Atlantic Railways.

 

 

- Exact. Et si je l’ouvre et que j’y lis une histoire ?

- Si vous la lisez en entier, le héros de l’histoire disparaîtra. Comme Batave.

- C’est parfait.

 

 

 

Il a compris, je n’ai plus rien à rajouter. Il se tait et se contente de me regarder.

 

 

 

- Et Emma, dans tout ça ?

- Emma ? Que croyez qu’elle soit ?

- Vous voulez dire que… Ca alors ! Et Rochefort ? Mince !

- Vous comprenez à présent.

- Oui, je comprends beaucoup de choses. Quand ma secrétaire va savoir ça !

- Vous avez une secrétaire. C’est bien ça. Si j’en avais une, je l’appellerais Madeleine.

- La mienne s’appelle effectivement Madeleine.

- C’était sûr. Vous ne me demandez pas pour les neuf cercles ?

 

 

 

Je suis certain qu’il a des millions de questions à me poser, il va en oublier J’ai des millions de questions à lui poser, il ne faudrait pas que j’oublie.

 

 

 

- Batave vous a dit que vous aviez passé sept cercles. Huit maintenant.

- Oui, il faudrait que je refasse le compte. Mais il avait l’air sûr de lui.

- Plutôt, en effet. Vous savez d’où il tenait toutes ces informations sur vous ?

- J’y réfléchis.

- A la fin, il vous dit qu’il sait qui vous êtes. Le savez-vous aujourd’hui ?

- Ma foi, je crois que je suis moi et c’est déjà pas mal. J’ignore ce que Batave a voulu dire par là. Il y a de gros morceaux dans cette conversation que je n’ai pas saisis. J’attends que Emma se réveille pour qu’elle me renseigne.

- Puis-je attendre avec vous ?

- Je ne pense pas que ça va être possible. Notre entrevue s’achève. Il va vous falloir rentrer.

- Il est tard. Et je ne sais pas quand est le prochain bateau.

- Prenez le train. Depuis le professeur Béryllium, il est courant que les trains traversent les mers et les océans.

- La Manche est quand même plus étroite que l’Atlantique !

- Oui, personne ne réitérera l’exploit de Béryllium avant longtemps.

- Qu’est-il devenu ? J’ai fait des recherches sur lui à l’Académie des Sciences, personne ne l’a vu. Je crois même que personne ne l’a jamais connu.

- Evidemment puisque tout le monde l’a oublié. Donc c’est comme s’il n’avait jamais existé. Tout ça par la faute d’Antonin.

- Votre compagnon de cabine ? Il a lu le livre.

- Il a été mon adversaire le plus sournois. L’histoire d’Atlantic Railways s’est effacée à jamais. Elle n’existe plus que dans ma mémoire et dans la votre.

- Et dans celle de nos lecteurs. Ils ont été nombreux à apprécier ce passage de votre voyage.

- C’est pourtant un des plus terribles. La communauté scientifique y a perdu quantité de ses plus brillants chercheurs.

- Qu’importe ? Ils sont déjà oubliés !

 

 

 

Je lui jetai un regard noir, il était sans cœur. Gaspard me fusilla du regard, j’étais allé trop loin.

 

 

 

- Excusez-moi. Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça, je…

- Laissez, vous avez sans doute raison. Ceux que l’on oublie n’ont plus d’importance. C’est comme s’ils n’avaient jamais existé. Je pourrais lire ce livre en entier sans que je ressente la moindre tristesse, la moindre colère pour ces milliards de vies qui s’échappent et qui ne reviendront plus.

- Non, Gaspard, ne le faites pas. Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça. Un trait d’humour un peu stupide.

- Si, si, puisque vous y tenez. Voyez, je l’ouvre. Cric-crac !

Par Gaspard - Publié dans : Les Enquêtes d'un buveur de bière
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Samedi 25 août 2007

Rien n’a changé. La nouvelle ville ressemble point par point à l’ancienne. La plupart de ses habitants n’ont rien remarqué. Pas même les malfrats. Les uns obéissent, les autres payent, seul le nom diffère.

Batave.

Il était venu d’Europe, à ce qu’on disait. D’Amsterdam. Là-bas, il y avait appris le crime, le recel et tout un tas d’autres choses particulièrement utiles. Un jour, il avait décidé de faire comme ses ancêtres, de partir à la conquête du Nouveau Monde. Il s’était donc embarqué sur un paquebot – il avait tenu à faire le voyage par la mer pour faire comme ses ancêtres mais je pense que c’était pour éviter l’humiliation d’acheter deux places d’avion pour y coller ses monstrueuses fesses. Un matin du mois d’avril, le voilà donc à New York, parlant difficilement quelques mots d’Anglais et avec en poche le butin de son dernier casse : une mallette pleine de diamants. Car Batave s’y connaissait en diamants. Plus que quiconque. C’était son unique don. Il n’avait donc pas eu le choix, il était prédisposé au crime.

Malgré sa taille volumineuse dont tout le monde se moquait et son Anglais hésitant, Batave avait réussi la transaction du siècle en fourguant ses cailloux. Deux heures à peine après avoir débarqué, Batave était déjà célèbre. Aujourd’hui la ville lui appartient. Ma ville. Notre ville. Emma ne m’en a jamais rien dit.

 

- Ce n’est pas ma ville, Gaspard. Elle ne l’a jamais été et ne le sera jamais. Ce n’est pas parce que nous avons vécu quelques moments agréables que c’est notre ville. Tu as vraiment le cœur d’une midinette.

 

L’attaque était un peu facile pour que j’y réponde. Nous avions donc débarqué à Amsterdam par une nuit froide. Une voiture nous y attendait. Elle était conduite par un porte-flingue sec comme du vieux pain. Le genre de type qui se disperse sous tes doigts lorsque tu appuies un peu trop fort. Quand il m’a vu, il a fait style de ne pas comprendre.

 

- Monsieur ne peut pas venir. On m’a dit la jeune femme. C’est tout.

- Il n’y a pas de problème. Il m’accompagne.

- Je vois bien. Mais il n’est pas prévu. Il ne peut pas monter.

- Ta voiture a pourtant plus de deux places.

- Arrête, Gaspard. Ecoute. Tu sais qui je suis ?

- Oui, madame. J’ai entendu parler de vous.

- Tu sais qui t’envoies ?

- Aucune idée.

- Ne fais pas l’imbécile. Tu as forcément une petite idée.

- Oui, madame.

- Tu crois que Batave serait ravi de savoir que tu as laissé une de ses amies dans le froid, dans un quartier aussi mal famé par une nuit de pleine lune ?

 

Effectivement, la lune était belle et haute. Le porte-flingue esquissa une goutte de sueur. Il ouvrit la porte et nous fit monter à bord de son carrosse.

 

- Tu ne perds pas ton temps à discuter d’habitude.

- Il y a des règles, Gaspard. Partout dans le monde, je suis libre de faire ce que je veux. Ici, nous sommes chez Batave. Dans sa république, comme il l’appelle. Ce petit accrochage lui sera répété. Et notre chauffeur risque de finir sa carrière au fond de son coffre.

 

Emma n’avait donc pas menti lorsqu’elle m’avait dit de me méfier. La cruauté de Batave était loin d’être une légende. Je serrais contre ma hanche le Smith & Wesson que j’avais passé en fraude, prêt à une folie. Mais Batave avait quitté sa république. Il ne vivait plus qu’à New York. Cela aussi, Emma le savait. On eut affaire à son second, un Italien bouffé par la vérole qui parlait peu et qui la connaissait, évidemment.

 

- Voilà la mallette. Batave l’attend dans deux jours, tu sais où.

- Oui, Vincenzo. Pourquoi avoir fait appel à moi ?

- …

- Allez, tu peux me le dire. Nous sommes de vieilles connaissances.

-…

- C’est un piège, c’est ça ? Et je vais me retrouver en taule ou au fond de l’océan ?

-…

- Il y a quoi là-dedans, une bombe ? Les flics vont m’attendre à la frontière ? Ou c’est Batave lui-même qui va me flinguer ?

 

Emma pétait les plombs. Sa voix était tremblante, hésitante. C’est la première fois que je l’entendais parler ainsi à un client. Je lui saisis le bras. Elle se calma.

 

- Bon. Cette fois-ci, Vincenzo, c’est la dernière fois que l’on se voit. Pas trop tôt.

- Adieu, Emma.

 

Une fois de retour dans la voiture, Emma se prit la tête dans les mains.

 

- T’étais où, Emma, là ?

- Dans mes cauchemars. Je ne veux pas en parler.

 

Nous avons donc repris l’avion en silence et nous avons traversé l’océan. La Nouvelle-Amsterdam nous tendait les bras, alors, nous lui avons fait plaisir, nous sommes rentrés dans l’antre de l’ogre.

 

- Emma ! Ca me fait plaisir.

 

Batave était aussi gros que la rumeur le laissait supposer. Peut-être même plus.

 

- Salut, Batave, dit Emma d’une voix peu assurée.

- T’es venue accompagnée ? T’aurais pu me prévenir.

- Gaspard me seconde. Pour tout ce qui est administratif.

- Oui, sans doute.

 

Le dédaigneux regard qu’il me lança ne dura que l’espace d’une seconde.

 

- T’as les cailloux ?

 

Emma avança la mallette jusqu’à Batave et l’ouvrit. On crut alors que le jour venait de se lever en pleine nuit. Je n’y connais pas grand-chose mais à vue de nez, il devait y avoir un rubis, une émeraude, un saphir, un diamant, une topaze, et sans doute une pierre de chaque. Toutes plus grosses les unes que les autres. Le visage de Batave rayonna.

 

- Superbe. Vincenzo s’est pas foutu de ma gueule. J’en suis content, tu sais ? Vincenzo a bien su te remplacer.

- Je n’ai jamais été ton bras droit, Batave.

- T’aurais pu, tu sais ? Aujourd’hui, tu aurais la puissance d’un baron d’empire. Tu n’aurais pas à courir la planète comme un vulgaire coursier.

- C’est pour ça que tu m’as fait venir ? Pour me faire la morale ?

- Non, non, je ne suis pas comme ça, tu sais.

 

Il s’intéressa de nouveau à moi.

 

- C’est ton adjoint, c’est ça ? Il fait les taches administratives, c’est ça ?

- Oui, quelque chose comme ça.

- Il porte un flingue.

- Evidemment. Tu sais ce que c’est, l’administration, tous des pourris.

 

Batave partit d’un grand rire qui résonna dans la pièce et fut bientôt suivi par ceux de la demi-douzaine de types sérieux qui nous surveillaient.

 

- Ca me manque tes blagues, tu sais ? Et lui, il te fait rire ?

- Ca arrive.

- Oui, oui, c’est ça. Bon, passons aux choses sérieuses. Combien me dois-tu ?

- Combien me dois-tu, tu veux dire.

 

Emma, malgré une nervosité inaccoutumée, restait concentrée pour ne pas laisser aller sa rage.

 

- Non, non. Cette petite commission ne te sera pas payée. C’était un petit service. C’était sur ton chemin de toute façon. Tu rentrais de Kyoto, c’est ça ?

 

Emma avait toujours mis un soin infini à protéger ses arrières et à garder le silence sur ses destinations. A part moi et l’employeur qui l’avait envoyé à Cipango, personne ne savait. Batave venait de l’attaquer dans son amour-propre.

 

- Peut-être…

- Peut-être ? Non, évidemment. C’est un ami à moi qui me l’a dit. Un ami que tu as rencontré là-bas. Tu n’as pas été gentille avec lui. Il parait que l’on cherche encore ses restes.

 

Rochefort ! Batave avait envoyé Rochefort à nos trousses ? La révélation me cloua sur place. Mais elle laissa Emma stoïque.

 

- Où veux-tu en venir, Batave ?

- Où je veux en venir ? Tu l’as déjà deviné, c’est ça ? Et ton ami, il a compris lui ?

- Il n’est pas comme nous.

- Oui, oui, c’est ça. Comment s’appelle-t-il déjà ?

- Gaspard.

- Oh, il parle. Et il sait répondre à son nom. C’est bien, il ferait un bon écolier.

 

Emma me lança le regard le plus brûlant qu’elle m’ait jamais lancé. J’avais promis de ne pas parler.

 

- Gaspard a-t-il compris pourquoi j’ai envoyé Rochefort à Cipango ? Et pourquoi je vous y ai envoyé tous les deux ?

- Laisse-le en dehors de tout cela.

 

Cette phrase déchira les lèvres d’Emma. Elle savait qu’en montrant de l’intérêt pour moi, elle me poussait vers la mort.

 

- Je vous aurais fait faire tout ce chemin pour lire un haïku ? C’est ça ?

 

Mon mal de crâne me reprit subitement. J’entendis une voix dans ma tête. Un bourdonnement.

 

- Approche, Gaspard, approche.

 

Emma était au bord de l’explosion. Je m’exécutai.

 

- T’as déjà été à Amsterdam, petit ?

- Jamais.

- C’est un tort. Déjà, tu ne m’es pas trop sympathique. As-tu entendu parler des neuf cercles concentriques ?

- Oui, vaguement.

- Il répond bien, hein ? Il ne veut pas montrer qu’il sait alors qu’il sait, c’est ça ?

 

Il y eut un silence. La demi-douzaine de types qui nous surveillaient semblait prête à me foncer dessus. Emma, quant à elle, cherchait un moyen de tuer Batave le plus rapidement possible en le faisant souffrir au maximum.

 

- La théorie des neuf cercles, dis-je.

- Parfait. Comment t’as dit, déjà ? Tu es dans un cercle et tu dois affronter un adversaire pour passer un autre cercle, c’est ça ?

- C’est ça.

- Et combien t’as passé de cercles jusqu’à présent ?

- Un seul.

- Un seul ? La belle affaire ? Tu n’as donc, selon toi, affronté qu’une seule personne ? C’était qui déjà ? Ah oui, le type de la rue des pendus. Un formidable match de boxe, garçon.

- Mais comment…

- Mais comment savez-vous ? C’est ça ? Oui, je suppose qu’on peut se demander. Sache que je n’ignore rien de toi et de ta théorie. J’ai fait le calcul, moi. Et tu as passé sept cercles, mon garçon. Ici, nous sommes donc dans le huitième et je suis ton avant-dernier adversaire.

- ASSEZ !

 

Emma venait d’hurler comme une furie. Elle sortit deux revolvers et, en moins de dix secondes, abattit la demi-douzaine de types qui nous surveillaient.

 

- J’adore, j’adore. Tu sais que t’es la tueuse la plus impitoyable que je connaisse ? C’étaient mes meilleurs employés.

- A quel jeu tu joues, Batave ?

- Mais au jeu de la vérité, tout simplement. Gaspard se promène dans le monde depuis bientôt un an. Il tourne en rond, il vole par ici, il vole par là. Il retrouve des amis qu’il n’avait jamais vu auparavant, il te voit mourir puis revenir à la vie. Il faut quand même qu’on lui dise la vérité, un jour ou l’autre.

 

Un marteau-pilon venait de m’éclater la tête par l’intérieur. Sous la douleur, je tombai à genoux.

 

- C’est ton cerveau, c’est ça ? Il a mal.

- Batave, arrête.

- Tu ignores des choses, Emma. Tu crois tout savoir, comme Rochefort. Mais tu ignores des choses. Tu crois être le mystère de sa vie mais c’est Gaspard qui est le mystère de la tienne. Sais-tu qui il est réellement ?

- Pourquoi m’as-tu fait venir, ici, Batave ? Pour payer une dette que tu auras inventée ? Dis-moi combien je te dois et je disparais.

- Tu as compris que c’était moi, c’est ça ? Quand tu as lu le haïku, les souvenirs te sont remontés, comme par enchantement. Ca a fait la même chose à Rochefort, sans doute. Alors, quand tu as su qu’il fallait venir à Amsterdam, tu n’as pas hésité. A cause de ça, à cause du lien qui vous unit.

 

La douleur était si atroce que je n’arrivais pas à me relever. Une voix criait dans ma tête. Elle m’appelait. Elle toquait à ma porte.

 

- Qu’est-ce que tu me veux, Batave ?

- A toi, rien. Je savais qu’en vous réunissant tous les trois devant le haïku, les souvenirs vous remonteraient. Comme ça a été le cas dans la maison sur la colline, ou dans la rue des pendus, ou dans le train, ou sur les falaises, ou dans la maison de l’ermite ou en Patagonie. Lorsque vous êtes tous les trois, vous vous emmêlez les pinceaux.

- Mais comment ?

- Je sais beaucoup de choses que tu ignores, Emma. Je vous ai réunis à Cipango pour provoquer les choses comme je l’avais fait dans la maison de l’ermite. Mais cet imbécile de Gaspard a tout fait rater. Il est trop amoureux de toi pour raisonner logiquement. Je savais que Rochefort essaierait de tuer Gaspard et que tu l’en empêcherais. Tu as toujours été plus forte que lui. Après cela, je savais que tu ne trouverais aucune raison pour refuser de me voir. Pour ce que tu avais appris et parce qu’il te faut sans cesse une raison de te battre.

- Arrête ! Tu ne peux pas savoir tout cela ! Tu ne me connais pas !

- Est-il si difficile d’imaginer que tu sois venue pour me tuer, Emma ?

 

Je jetais un œil vers Emma. Toujours l’arme à la main, elle était en larmes. La dernière fois que je l’avais vue pleurer, c’était en Patagonie et elle s’appelait Aurore.

Qu’est-ce que je raconte ? Je ne suis jamais allé en Patagonie. Et elle s’appelle Emma pas Aurore.

 

- Tu vois, Gaspard n’arrive plus à suivre.

 

Mais qui est ce Batave ? Comment sait-il des choses qui ne sont arrivées qu’à moi ? Et Emma ? Est-elle vraiment venue pour le tuer ?

Elle pointa son arme vers lui. Ses mains tremblaient.

 

- Puisque tu as lu le haïku, tu dois savoir que rien ne peut me tuer. Surtout pas toi.

- Je sais ce qui peut te tuer. Et je sais où le trouver.

 

Pour la première fois, Batave ne sut que répondre. Il sembla perdre tout contrôle et toute assurance.

 

- Menteuse ! C’est impossible ! L’ermite l’a perdu.

- Non. Rochefort savait très bien où il se trouvait. Je ne sais pas qui tu es, Batave mais je peux le deviner. Et puis, tu n’as pas autant de pouvoir que moi.

- C’est impossible !

- Lorsque l’ermite a envoyé Rochefort dans cet autre endroit et qu’il a disparu devant nos yeux, il l’a emporté avec lui. J’ignore ce qui s’est passé par la suite mais Rochefort a réussi à revenir, grâce à ce lien dont tu es jaloux. Oui, Gaspard, Rochefort et moi sommes liés comme le témoigne le haïku. Est-il si improbable que Rochefort l’ait récupéré avant de revenir ?

- Tu ne peux pas l’avoir. Ce n’était pas dans la même histoire.

- Non, évidemment. Lorsque Rochefort est revenu de la maison de l’ermite, son identité de cavalier pale a repris le dessus. Et ce cavalier nous détestait tellement, Gaspard et moi, qu’il a préféré se lancer à nos trousses, sans soucier de cet objet qui se trouvait dans sa sacoche et qu’il avait toujours rêvé de posséder. Oui, la haine de Rochefort est si grande qu’il en a oublié son désir le plus profond. Dans sa folie, il s’est précipité en Patagonie où il m’a tuée. Et si, à son tour, il n’avait pas été descendu par Gaspard, nous serions pas là, ni toi, ni moi, pour en parler.

 

Batave n’en revenait pas. Moi non plus. Emma, Aurore. Je me souviens à présent. Je la vois, cette fille mystérieuse qui apparaissait et disparaissait à sa guise, qui me sauva la vie avant de se suicider dans l’Ouest lointain. Je me souviens de sa promesse folle de vivre des centaines de vies. Je me souviens de notre vie de desperados, de notre ranch d’El Bolson. Rochefort, Armand, le cavalier pale. Je me souviens également de lui. De ce voyageur mystérieux à Lac-aux-sables, de cet assassin aux pouvoirs étranges dans la rue des pendus, de ce traître infâme qui m’a balancé hors de notre sous-marin dans l’Atlantique, qui m’a attaché sur des rails, qui a fait de nous ses esclaves, qui a tué Aurore en Patagonie et qui a voulu me tuer, il y a trois jours à peine. Rochefort et Emma cherchaient un livre tous les deux. Le livre. Il renferme des pouvoirs effrayants, donnant la vie à ses personnages de papier et la reprenant sans la moindre pitié. Ce livre que j’ai tant cherché et qu’Emma tient entre ses mains.

 

- Impossible ! Où l’as-tu trouvé ? s’écria Batave hors de lui.

- Je suis identique à Rochefort. Mon amour pour Gaspard est si grand que j’ai renoncé à m’en servir. Le plus ironique dans tout ça, c’est que je l’ai trouvé ici, dans ta propre ville. La Nouvelle-Amsterdam, comme tu aimes à l’appeler. J’ignore pourquoi tu as tant de pouvoir, Batave, comment tu as pu gérer cette histoire depuis le début mais c’est terminé.

- Que veux-tu dire ?

- Que tu as perdu, Batave.

 

Emma se rapprocha et ouvrit le livre qu’elle me colla sous les yeux.

 

- Vas-y, Gaspard, lis ! Lis, bordel…

 

Trois balles l’empêchèrent de finir sa phrase. Elle s’écroula.

 

- Non ! Emma !

- D’où crois-tu que viennent tes maux de têtes, Gaspard ? Il suffit que j’évoque les mots haiku ou Aurore ou Armand pour que la douleur grandisse. Tu veux savoir pourquoi ? Parce que ce sont des mots de ton passé, de la réalité que tu cherches à oublier. Tu es lié à Rochefort et à Emma mais pas comme ils le croient. Tu es différent d’eux ! Je sais qui tu es ! Je suis le seul à savoir. Je peux te dire la vérité, tu sais ?

 

Emma bougeait encore mais elle perdait beaucoup de sang. Je me souviens des falaises et de la Patagonie. Et si cette fois, elle mourait pour de bon ?

 

- Ne veux-tu pas savoir, Gaspard ? Pourquoi tu es sur les routes, pourquoi je sais tout de toi ? Même les choses que tu as pensé ?

- Je m’en fiche, Batave. Je ne veux qu’Emma.

 

Le livre était ouvert à un chapitre intitulé « La République Batave ». Je le lus en entier.

Par Gaspard - Publié dans : Saudade : Emma
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