Samedi 8 septembre 2007

Les frères Bellegrave

 

Jules était l’aîné des sept enfants de la famille Bellegrave. Venait ensuite Fernand, qui n’était pas gentil, Eric, le plus fort d’entre tous, Joseph que ses parents destinaient à être prêtre, Jean qui ne disait jamais un mot, Pierre qui mangeait plus que toute la fratrie réunie et Sébastien, qui était le plus petit. Ils se partageaient une chambre où trois prisonniers auraient eu du mal à vivre sans se poignarder à tout va et où aucun des enfants Bellegrave ne poignarda jamais un de ses frères. Il y avait deux lits dans cette chambre. Pas un de plus, pas un de moins. Jules et Joseph dormaient dans un, tandis que Fernand et Eric dormaient dans l’autre. En raison de sa taille, Pierre dormait seul sur un matelas récupéré aux puces – et qui en était rempli. Jean et Sébastien qui ne se plaignaient jamais ; l’un parce qu’on le soupçonnait d’être muet et l’autre parce qu’il n’avait pas la voix au chapitre, dormaient dans deux filets de pêche aménagés en hamacs et que l’on avait suspendu au plafond. Y grimper demandait grâce et habilité bien sûr, mais surtout rapidité. Car il fallait pour y accéder prendre appui sur les lits des grands frères qui ne se laissaient jamais faire. L’occasion était trop belle pour ne pas chahuter. Jules et Joseph usaient de tous les moyens connus et inconnus pour déstabiliser les deux aventuriers qui osaient traverser leur territoire : chatouillements, caresses et autres. Fernand et Eric utilisaient toute leur force et leur méchanceté. Passer par leur lit signifiait courir le risque de se retrouver avec des ecchymoses et des contusions.

Mais une fois que tout était en règles, pas un seul des frères Bellegrave ne faisait de cauchemar. Et pourtant, ce n’est pas les raisons qui manquaient.

La famille Bellegrave était dirigée par Mr Bellegrave, un homme doux, faible, et surtout, bête comme ses pieds. Sa bêtise était si connue aux alentours que tout le monde la connaissait. Quant à Mme Bellegrave, l’épouse de Mr Bellegrave, on disait dans tout le canton qu’elle connaissait bibliquement chacune des ouailles de monsieur le curé. La famille Bellegrave intriguait et les rumeurs allaient bon train. Mais, malgré tout ce que l’on a pu dire sur les légèretés de la mère, la naïveté du père et les caractères très différents des enfants, Jules, Fernand, Eric, Joseph, Jean, Pierre et Sébastien étaient nés du même père. Seulement, ce n’était pas Mr Bellegrave. A sept reprises, Mme Bellegrave avait trompé son mari dans le but de concevoir car, en femme libérée qu’elle était, elle s’y connaissait en génétique et en ADN et savait donc qu’un enfant né d’un imbécile ne pouvait être qu’un imbécile. Or, Mme Bellegrave ne voulait pas d’un imbécile pour fils. A aucun prix. Elle s’était donc mise à chercher parmi ses amants le meilleur parti possible, ce qui lui fournissait une excuse pour butiner de ci delà. Il y avait l’instituteur dont le cerveau et le savoir n’étaient plus à démontrer mais il était si frêle, de couleur si blanche qu’il couvait certainement quelque chose et se ferait emporter par la fièvre à l’aube de ses quarante ans. Et la santé, c’est héréditaire. Il y avait le boucher à qui on ne la faisait pas, qui savait compter, cinq saucisses, deux kilos de jambons, un kilo vingt-cinq d’abats, il y en a un peu plus, je vous le mets. Mais le gaillard était joueur. Chaque nuit, il se réunissait chez le gardien des cloches avec le buraliste et le cordonnier pour des parties de poker endiablées. Et le jeu, c’est héréditaire. Il y avait le boulanger qui savait compter lui aussi, une baguette, deux éclairs au café, quatre francs six sous, et avec ceci ce sera tout. Mais le bonhomme était assez laid. Et la laideur, c’est héréditaire. Enfin, il y avait le notaire qui était intelligent, qui était costaud, qui était en bonne santé mais ses ardeurs étaient glaciales. Madame Bellegrave en avait souvent subi les inconvénients. Et l’impuissance, c’est héréditaire. A ce rythme d’investigation, le village puis bientôt le canton tout entier y passa. A croire qu’il n’y avait pas un seul bon parti dans la région.

Mme Bellegrave se désespérait, ne savait plus quoi inventer pour s’excuser auprès de son mari de ne pas tomber enceinte. Quand, un soir, elle alla au grand bal des pompiers du village voisin. Elle espérait là-bas, trouver d’autres étalons étrangers à associer à son vaste projet. Comme l’on s’en doute, sa démarche fut plus fructueuse qu’elle ne l’aurait voulu. L’individu qu’elle y rencontra lui donna sept enfants.

Il était très élégant, bien de sa personne, de petites rides qui s’affichaient à chacun de ses sourires, et un regard à faire fondre le cœur le plus glacial. Son nom n’a pas d’importance. Enfin, pas pour le moment. Il ne fallut pas plus de cinq minutes à Mme Bellegrave pour le reconnaître comme le père de ses enfants. Elle avait l’habitude.

Il la fit danser toute la soirée puis l’emmena promener dans la campagne et s’arrêta à proximité d’une grange pleine de foin. Ne vous méprenez pas à son propos. L’inconnu avait deviné les intentions de Mme Bellegrave. Et cela ne lui posait aucun problème. Etait-il de ces marins qui ont un enfant dans chaque port ? Ou avait-il d’autres ambitions ?

Toujours est-il que neuf mois plus tard, Jules naquit. Il était grand, pour un bébé, signe annonciateur qu’il serait l’aîné d’une longue fratrie. Mr Bellegrave était fier de son fils, aussi fier que peut l’être un père naïf et cocu. Pour Mme Bellegrave, l’expérience lui fut si agréable, qu’au milieu des couches, des pleurs et des diarrhées, elle repensa au bal et à sa folle nuit au milieu des foins et comme ça, comme si le Bon Dieu lui avait soufflé à l’oreille, elle eut envie de recommencer. Elle attendit donc trois mois, trois longs mois où patiemment, elle rêva à de longs baisers langoureux, de caresses délicates, et de gestes sans promesses. Vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin. Mme Bellegrave s’était parée de ses plus beaux bijoux, avait enfilé sa plus belle robe et s’était enduite de son plus pur parfum et retrouva l’inconnu qui était père d’un enfant de trois mois. Il semblait de très mauvaise humeur et avait sur le front des plis de contrariété. Ils ne se dirent pas le moindre mot, dansèrent pratiquement toute la nuit. Puis, au petit matin, ils partirent en promenade et s’arrêtèrent à l’orée d’un bois où ils s’unirent dans la fraîche rosée. Neuf mois plus tard naquit Fernand qui était l’opposé parfait de son frère. Il était très beau lui aussi mais était loin d’être aussi gentil. Pour Mr Bellegrave, c’était un ravissement. Il était fils unique et savoir qu’il avait fait deux fois mieux que son père le confortait dans son idée d’être un type exceptionnel. Mme Bellegrave n’eut jamais le cœur de le contredire. Son ravissement à elle, était total. Elle voulait deux fils, elle les avait. Mais voilà, ce n’était pas suffisant. Au fond d’elle elle voulait revoir l’inconnu. Elle y pensait la nuit, elle y pensait pendant la journée. Elle y pensait aussi quand elle ne pensait pas à lui. Elle attendit alors trois mois, trois mois pendant lesquels le temps lui déchira le cœur. Puis, quand vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin, elle mit sa plus belle robe et alla danser. L’inconnu la prit dans ses bras avec une vigueur qu’elle ne lui connaissait pas mais qui l’envoûta. Cette vigueur ne s’effaça pas lorsqu’il la prit à même le sol quelques heures plus tard. Neuf mois plus tard, ce fut un enfant des plus vigoureux qui naquit. Mais cela ne suffit pas à Mme Bellegrave. Elle passa donc trois mois à attendre. Trois mois rapides qui passèrent comme une course. Quand vint la nuit du bal annuel des pompiers du bal voisin, Mme Bellegrave ne prit même pas le temps de faire une prière et se dirigea d’un pas vaillant. L’inconnu la prit dans ses bras mais ils ne dansèrent même pas une danse et allèrent finir la soirée contre la porte du Presbytère qui se trouvait à deux pas de là. Neuf mois plus tard naquit Joseph. Mr Bellegrave qui avait atteint avec ses trois premiers fils les buts qu’il s’était fixé ne savait pas ce qu’il ferait de ce nouvel enfant. Un peu, par hasard, bizarrement dirons-nous, Mr et Mme Bellegrave destinèrent Joseph au séminaire. Quatre beaux fils qui montraient, malgré leur jeune âge, des signes prometteurs d’intelligence, cela aurait pu suffire à la plupart des mères. Mais pas à Mme Bellegrave. Etait-elle attirée par une cinquième maternité ou par une nouvelle nuit de passion fulgurante ? Toujours est-il qu’elle voulut revoir l’inconnu. Elle mit trois mois à se préparer. Autant dire que lorsque vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin, elle était prête. L’inconnu, ce soir-là avait envie de parler. De parler de tout, de rien, de rien surtout. Il était incollable sur les choses de la vie, sur la nature, le monde et tout ce qui s’y rattachait. En fait, il était incollable sur tout. Mme Bellegrave qui n’entendait à longueur de journée que les idioties de son mari, les pleurs de ses enfants et les soupirs de ses amants, l’écouta avec l’attention de l’écolière qui prépare un contrôle. Puis, lorsque la soirée s’acheva, ils allèrent quelque part pour s’unir à nouveau. Et à nouveau, neuf mois plus tard, un enfant naquit. On l’appela Jean. Mais on aurait très bien pu l’appeler Maurice ou Roger ou Héron Héron Petit Patapon que cela n’aurait rien changé. Car Jean ne parlait jamais et jusqu’à la fin de sa vie, on se demanda s’il n’était pas muet. Pendant les trois mois qui suivirent sa naissance, Mme Bellegrave fut remplie d’une faim dévorante. Elle avait faim d’amour, de revoir l’inconnu qui lui avait donné quatre fils dont il ne savait rien. Trois mois pendant lesquels elle multiplia les amants plus que de coutume pour tromper son manque. Lorsque vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin, elle s’y précipita tellement qu’elle arriva la première. A vrai dire, il n’y avait personne à part le traiteur. Pour patienter, elle se jeta donc sur le buffet gratuit et c’est dans la position peu romantique de gober une saucisse que l’inconnu la trouva. Elle fut terriblement gênée et alla jusqu’à rougir. Mais il fit la plus agréable des réponses en partageant avec deux hot-dogs débordant de sauce. C’est ainsi qu’ils firent l’amour entre ballonnements et relents d’ail. Neuf mois plus tard naquit Pierre qui ne manqua jamais de rien. Mme Bellegrave fut cette fois, un peu déçue. Ce nouvel enfant était deux fois plus gros que ses frères et était quand même moins beau. Elle pensa donc à s’arrêter là. Elle aurait bien voulu demander conseil à son mari, mais Mr Bellegrave, en plus de ne pas être de bon conseil, se croyait être l’heureux géniteur de six enfants. Après trois mois de réflexion, elle résolut de tenter l’expérience une dernière fois pour, comme qui dirait, faire oublier le raté de la dernière fois. Elle mit sa plus belle robe, se para de ses plus beaux bijoux, s’enduit de son plus beau parfum et s’envola, légère, vers le village voisin. L’inconnu l’attendait sous un porche.

 

 

 

- Madeleine, vous voici.

 

 

 

En sept ans, la nuit où ils conçurent Jean mise à part, Mme Bellegrave avait à peine entendu sa voix. Elle ignorait son prénom et n’avait aucune idée de la façon dont il avait appris le sien.

 

 

 

- J’ai envie, continua-t-il, que cette soirée soit la plus inoubliable de votre vie.

 

 

 

Il l’emmena danser, lui susurra des mots doux, lui fit finalement des promesses qu’elle accepta sans condition et ils s’épanchèrent d’amour jusqu’au petit matin.

 

 

 

- J’espère qu’il fera un bel homme.

- Comment savez-vous que ce sera un garçon ?

- Cela ne peut pas être autrement. Vous feriez de moi, sinon, le plus malheureux des hommes.

 

 

 

Neuf mois plus tard, c’est bien un garçon qui naquit et on l’appela Sébastien. Les mots de l’inconnu l’avaient troublée et ils l’accompagnèrent pendant toute la grossesse. Trois mois après, Mme Bellegrave ne vit plus de raison de retourner au bal. Elle était mère plus que de raison et avait tous les amants dont elle pouvait disposer. C’est donc l’inconnu qui vint la voir. Cet homme père de sept fils dont il n’avait jamais nié l’existence frappa à sa fenêtre le soir du bal annuel des pompiers du village voisin.

 

 

 

- Vous ! fit Mme Bellegrave apeurée à l’idée que son mari ne les découvre. Mais comment… ?

- Il fallait que je vous voie. Pour que je vous parle de mon projet.

- Quoi ? Mais de quel projet parlez-vous ? Si vous pouviez revenir demain matin…

- Nous avons eu sept fils, Madeleine. Sébastien peut être à l’origine du plus grand de mes rêves.

- Je ne comprends pas…

- Depuis la nuit des temps, il est dit que le septième fils d’un septième fils sera doté de pouvoirs qui dépasseront l’entendement humain. Il sera l’élu et rivalisera de puissance avec Dieu même. Il faut que Sébastien ait sept fils et alors, mon bonheur sera complet.

 

 

 

Mme Bellegrave ne comprit pas immédiatement tout ce qu’impliquait cette révélation. L’inconnu l’avait sciemment mise enceinte sept fois consécutives. Et son projet avait bien des airs diaboliques.

 

 

 

- Prenez bien soin de notre fils, Madeleine, je reviendrai vous voir lorsqu’il sera en âge d’être père.

 

 

 

Et l’inconnu disparut comme il était venu. Seize années passèrent. Mme Bellegrave avait vieilli. Ses amants étaient aussi variés mais un peu moins nombreux. Les sept frères étaient de solides gaillards et étaient tous mariés. Sauf Sébastien. Elle n’a jamais oublié la visite de l’inconnu et depuis quelques mois, attendait patiemment son retour. Vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin. Mme Bellegrave ne s’y rendait plus depuis belle lurette mais Sébastien, lui, s’y rendait pour la première fois. Il rencontra une femme douce, belle, dont le rêve le plus fou était de tomber enceinte. Il ne l’épousa pas mais lui fit six enfants, en six années consécutives. Ces six enfants étaient six fils. Dans la famille, tout le monde riait de la coïncidence. Seule Mme Bellegrave ne riait pas. Elle n’avait jamais oublié le discours de l’inconnu prononcé presque vingt-trois ans plus tôt. Il avait dit qu’il lui rendrait visite mais elle ne l’avait jamais revu. Avait-il rendu visite à Sébastien ? Etait-ce lui qui avait mis la jeune amante de son fils sur sa route ? Elle n’osait l’imaginer. Vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin. Nuit où d’après les prémonitions de Mme Bellegrave, Sébastien devait concevoir son septième fils et mettre ainsi à bien le projet de l’inconnu. Elle décida de se rendre au bal, bien décidée à l’empêcher à tout prix. Depuis trois mois, elle avait mûri les plans les plus farfelus. Verser un laxatif puissant dans le verre de son fils, assassiner la future maman, castrer le futur papa mais aucun ne lui convint totalement. Pendant toute la soirée, elle ne quitta pas une seule seconde les amants des yeux.

 

 

 

- Madeleine, que faites-vous là ?

 

 

 

C’était lui. Il n’avait pas pris une ride, portait toujours une chemise blanche très élégante et parlait avec calme et douceur. Seul son regard avait changé. D’habitude si noir, si profond, il brûlait maintenant d’un feu éternel.

 

 

 

- Je veux vous empêcher. Votre projet ne plaît pas.

- Allons bon ! Et pourquoi cela ?

- Il me fait peur ! Oui ! On ne peut pas rivaliser avec Dieu !

- Et que connaissez-vous à Dieu ? La dernière fois que vous êtes allée à l’église c’était pour jouer au docteur avec un des enfants de chœur. Vous aviez six ans.

 

 

 

C’était la vérité. Mme Bellegrave essaya de se convaincre que c’était un hasard, que c’était une situation courante, une étape habituelle et tout à fait normale dans la vie d’une petite fille.

 

 

 

- Vous vouliez être une mère. Vous l’êtes. Vous êtes même une grand-mère. Et vous allez bientôt être gâtée. Vous allez bientôt devenir la grand-mère de l’élu.

- Je ne veux pas que vous fassiez de mal à Sébastien.

- Mais quelle horreur ! Bien sûr que je ne vais pas lui faire de mal ! Vous m’auriez parlé des autres à la limite ! Mais lui ! Il porte dans son slip, les derniers éléments de mon projet. J’ai la plus grande estime et la plus grande amitié pour cet enfant. Mon enfant, Madeleine. N’a-t-il jamais manqué de rien ? N’a-t-il pas passé une enfance harmonieuse et heureuse ?

 

 

 

Mme Bellegrave se rappela les seize années qui venaient de passer. Aucun de ses enfants n’avait eu à souffrir de leur vie. Ils avaient été choyés par Mr Bellegrave et aussi par elle. Mais, maintenant qu’elle y pensait, l’enfance de Sébastien avait été plus douce. Comme si les écueils de la vie l’avaient épargnés. Il n’avait pas eu de bagarre à l’école, de traumatisme ni de chagrin d’amour. Il était aussi pur qu’un ange.

 

 

 

- C’est vous qui… ?

- Evidemment, Madeleine. J’ai pris soin de notre enfant. J’ai toujours voulu ce qu’il y avait de mieux pour lui. Regardez, n’est-elle pas jolie ?

- C’est vous aussi qui… ?

- Evidemment. C’est ma fille.

 

 

 

Mme Bellegrave s’évanouit sous le choc. Lorsqu’elle se réveilla, Sébastien était assis à côté d’elle.

 

 

 

- Sébastien, comme je suis heureuse. Pourquoi sommes-nous à la maison ?

- Tu t’es évanouie, maman. Je t’ai fait transportée ici.

- Où sont tes frères ? Où es ton père ?

- Tout le monde est parti pour le pique-nique. Ils nous attendent.

- Le pique-nique ? Mais quelle heure est-il ?

- A peu près midi et demie.

- Quelle horreur ! Et le bal ? Comment s’est fini le bal ?

- Très bien. Quand je t’ai déposé ici, comme le médecin a dit que tu avais juste besoin de repos, j’y suis retourné. Je viens à peine de rentrer.

- A cette heure ? Et qu’as-tu fait jusque là ?

 

 

 

Sébastien rougit et Mme Bellegrave comprit. Elle s’évanouit de nouveau. Neuf mois plus tard naquit un nouvel enfant. Ses parents l’appelèrent Madeleine.

 

 

 

Dès la lecture achevée, sept enfants traversèrent la pièce. Il y avait Jules, plus grand que les autres, Fernand qui n’était pas gentil, Eric le plus fort d’entre tous, Joseph que ses parents destinaient à être prêtre, Jean qui ne disait jamais un mot, Pierre qui mangeait plus que toute fratrie réunie et Sébastien qui était le plus petit. Un par un, ils passèrent par la porte et disparurent. Quand il ne resta plus que Sébastien, il se retourna vers nous, nous fit un signe de la main en souriant et disparut à son tour. Je compris alors que les frères Bellegrave n’existaient plus que dans notre souvenir.

 

 

L’homme qui ne vieillissait pas

  Chaque matin, en se levant, il a l’habitude ne pas allumer la lumière. D’ailleurs, il n’y a ni lampe de chevet, ni bougie dans sa chambre. Seuls un lit, une chaise et une petite table constituent le mobilier. La chaise accueille chaque soir ses vêtements correctement pliés. Il n’y a pas de réveil sur la table qui ne sert qu’à recevoir une paire de gants impeccable qu’il porte en permanence. Les volets de sa chambre, comme tous ceux de la maison, sont en permanence hermétiquement clos. Pas le moindre rayon de soleil n’ose s’y aventurer. Il a pris l’habitude de s’habiller et de se déshabiller dans le noir. Tel un aveugle, il connaît l’emplacement précis de chaque objet, le nombre exact de chaque pas entre le lit et la chaise, la chaise et la salle de bains. Sa salle de bains est rudimentaire. On y trouve une douche et un petit lavabo. Pas de glace. Il n’aime pas se regarder. Avant de commencer sa toilette, il passe sa paire de gants. Il ne tient pas à apercevoir ses mains par accident.

Après avoir avalé un maigre petit-déjeuner, il enfile un pardessus et prend sa canne avant de sortir par la porte de la cuisine. C’est une petite maison sans âge, perdue au milieu du temps, perdu au milieu d’une campagne sans vie, sans marque. Comme un automate, il marche lentement vers le portail, l’ouvre, le referme et longe une minuscule route faite de cailloux.

Quelques heures plus tard, sans comprendre, sans raison, il s’est perdu dans sa promenade. Le chemin qu’il prend d’habitude l’a transporté bien loin de chez lui. L’homme semble paniquer car il y’a bien longtemps qu’il a perdu le sens de l’inhabituel. Il aperçoit alors des ruines qui le troublent et le font frémir. Il hésite puis y pénètre sans trop savoir pourquoi. Il regarde une pierre, puis une autre, témoins patients du temps qui passe. Et cette pensée le terrifie.

Soudain, un bruit. Il se retourne, affolé, apeuré, certain d’être tombé dans un piège ; quand il aperçoit un vieil aveugle, couvert de haillons et courbé par le poids du temps.

 

 

 

- Qui est là ? grince l’aveugle, un frisson dans la voix. Que me voulez-vous ? Je sais qu’il y a quelqu’un. Je sens votre présence. Qui est là ?

 

 

 

L’homme est choqué par l’allure du vieil homme. Ce qu’il a toujours fui s’affiche devant ses yeux tandis qu’un vent glacial lui parcourt l’échine. S’il le pouvait, il vomirait.

 

 

 

- N’ayez pas peur, je ne vous veux aucun mal. Je suis un gentilhomme et j’habite à quelques lieues d’ici. J’ignorais que ces ruines étaient habitées.

- Mais… ! Je connais cette voix ! Parlez, parlez encore, ça va me revenir.

- Je pense que vous faites erreur. Je vis seul et ne connais personne. J’avais même oublié que la nature pouvait être aussi cruelle.

 

 

 

Ses yeux ne sont plus habitués aux ravages du temps. Il les a maintenus hors du temps comme le reste de sa vie.

 

 

 

- Ce n’est pas la nature, c’est… Oui. Ca y’est ! Mon vieil ami, c’est toi, c’est bien toi !

 

 

 

L’homme trésaille. Son être tout entier est en proie à une révolution. Quelque chose au fond de ses entrailles se met à hurler.

 

 

 

- Oui, tu ne te souviens pas ? J’habitais cette maison avant qu’elle ne tombe en ruines. Nous étions voisins. Tu venais souvent jouer. L’endroit où tu te trouves…c’était ta cachette préférée, pendant nos jeux interminables. Oh ! Comme les doux souvenirs sont durs à mon cœur.

 

 

 

Le hurlement se tait dans sa bouche.

 

 

 

- Je me souviens… C’est affreux comme tu as changé. Ta peau était douce et la voilà fripée telle du papier pour la cheminée. Tu étais le roi des cabrioles et voilà que tu n’arrives même plus à te tenir debout. Quel est ce mal qui te ronge ?

- C’est le temps, mon vieil ami, tout simplement. Le temps qui déchire chacun d’entre nous.

- Non, pas moi. Le temps n’a pas d’emprise sur moi. Rien ne vieillit autour de moi. Moi-même, je reste jeune. Mon visage ne porte pas les meurtrissures de l’âge, ni mon corps, ni mes mains. Mon univers est figé. Il n’y a que toi aujourd’hui et … cette maison. Je dois y aller, mon cœur est troublé de ce visage que tu m’offres.

 

 

 

L’homme cherche à s’éloigner. Cela ne peut être qu’un cauchemar. Il doit retourner chez lui, se remettre au lit et lorsqu’il sera réveillé, tout sera effacé, tout.

 

 

 

- Non, mon ami, reste. J’ai oublié le temps moi aussi. Même si je sens mon corps vieillir, il y a bien longtemps que je n’ai pas vu le monde. Longtemps ? Ce mot ne veut rien dire pour un aveugle. Une seconde, quand on est meurtri paraît être une éternité. Reste, il va bientôt faire nuit, je le sens. Dans la nuit, tu ne verras pas mon visage. Et si tu pars, tu ne retrouveras pas ton chemin. Tu erreras sans but, comme un aveugle.

 

 

 

L’homme doit se résigner. Comme un animal blessé, il s’avance lentement et se laisse tomber sur une grosse pierre.

Après avoir fait un grand feu, l’aveugle s’est couché à même le sol. L’homme dort depuis longtemps, allongé sur le côté. Soudain, l’aveugle se redresse, avance sa main près des flammes, sent que le feu va bientôt s’éteindre. A tâtons, il s’approche de l’homme, touche son visage. L’homme ouvre les yeux.

 

 

 

- Mon ami, comme tu as vieilli, chuchote l’aveugle croyant que l’autre est toujours endormi. Ton visage angélique porte les marques du chagrin et est aujourd’hui cerné de rides. Je lis la mort sur ton visage.

 

 

 

L’homme se lève, repousse l’aveugle violemment qui tombe sur le dos.

 

 

 

- Non ! Non ! Maudit ! Je ne vieillis pas ! Non ! Mensonges que cela !

- Hélas, mon ami. Nous sommes bien vieux tous les deux. Nous n’y pouvons rien. Le temps nous a retrouvé, ou l’inverse…

 

 

 

L’homme est ivre de colère. Ses sens se troublent.

 

 

 

- Tais-toi maudit ! Silence ! Traître !

 

 

 

Il lui donne un coup de pied dans le ventre, puis un autre, puis un autre.

 

 

 

- Je ne vieillis pas. Mon corps ne meurt pas.

 

 

 

Il saisit l’aveugle par ses guenilles, et ce qu’il craignait tant arrive. Au bout de sa chemise impeccable, il voit ses mains. Ses horribles mains ridées. De terreur, il lâche l’aveugle.

 

 

 

- Non… Mes mains… Qu’as tu fait ? Mes mains !

 

 

 

Il prend une pierre par terre et frappe l’aveugle, violemment, plusieurs fois, une tache de sang apparaît et salit ses mains. Au comble de l’effroi, il les met, tremblant, devant ses yeux.

 

 

 

- Maudit ! Maudit ! Je suis maudit !

 

 

 

Et comme un dément, s’enfuit dans la nuit.

Par Gaspard - Publié dans : Un épais volume de cuir
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Samedi 1 septembre 2007

Sans trop savoir comment, je me suis retrouvé dans une chambre d’hôtel. Emma doit dormir dans la pièce à côté. Mon mal de tête est devenu si intense qu’il ne veut plus partir. Il fait partie de moi, à présent. Il flotte devant mes yeux, me picore depuis l’intérieur, me ronge les entrailles, m’empêche de respirer.

Que s’est-il passé avec Batave ? Ces paroles échangées avec Emma me reviennent en mémoire comme des phrases tirées d’un rêve. Je ne comprends plus rien.

 

 

 

*****

 

 

 

Gaspard m’a ouvert la porte. J’ai failli ne pas le reconnaître. Il est horriblement amaigri, il a des cernes sous les yeux et est en proie à une minuscule toux régulière. Depuis quand n’a-t-il pas vu le jour ? S’est-il enfermé ici après avoir déposé la première enveloppe au Café Royal ? Voilà presque un an qu’il me raconte son voyage. Et vous êtes bien placés, fidèles abonnés, pour savoir qu’il n’a pas été sans repos. Mais que s’est-il passé depuis ? Comment a-t-il fait pour déposer chaque semaine une enveloppe dans ma boite aux lettres sans que je ne m’en aperçoive ? C’est pour trouver une réponse à toutes ces questions qui m’obsèdent que je me suis lancé à sa poursuite.

 

 

 

- Gaspard ? Vous m’entendez ? Gaspard ?

 

 

 

*****

Une voix parle dans ma tête. Elle semble m’appeler. Elle répète sans cesse mon nom et c’est une torture à chaque fois. Comme si la pointe aigue d’une cuillère me raclait le fond de la caboche. Que me veut-on ? Ne peut-on pas me laisser tranquille ?

Batave a dit qu’il savait qui j’étais. Ne suis-je pas moi ? Ne suis-je pas le mieux placé pour savoir qui je suis ? Et comment sait-il ? Je ne le connaissais même pas avant que Emma me parle de lui. Il a parlé des cercles. Je ne comprends pas. Je sais que j’ai tendance à radoter mais comment quelqu’un que je ne connais pas peut savoir des choses que je ne lui ai jamais dites ? Il connaissait Rochefort. En ai-je parlé à Rochefort ? Oui, ce soir-là, dans le café philo. Je l’avais rencontré à l’Hôtel des Familles de Lac-aux-sables, il m’avait paru étrange. Je l’avais recroisé dans le train pour la capitale, il m’avait semblé curieux. Je l’avais retrouvé dans la bibliothèque centrale, il m’avait paru suspect. Je l’avais suivi jusqu’au café philo, je l’avais trouvé sympathique. Nous avions échangé quelques paroles tandis qu’un orateur de piète qualité nous lisait un livre sans talent. Je lui avais parlé de ma théorie des neuf cercles. Non, non, non ! Je ne suis entré que le lendemain de mon agression chez le vendeur d’escrime. Donc c’était aussi le lendemain de ma rencontre avec Rochefort. Ce n’est pas Rochefort qui en a parlé à Batave. Qui donc ? Jack et Louis ? Je leur en ai parlé, je m’en souviens. Connaissaient-ils Batave ? Ou l’ont-ils dit à Rochefort qui l’a ensuite répété à Batave ? Quel imbroglio !

 

 

 

*****

 

 

 

Je veux savoir. Je suis un lecteur pénible. Lorsque l’auteur laisse quelques mystères insondés, je suis terriblement frustré. Je jette le bouquin, le revends à un chiffonnier ou le fous à la Seine. Ce que j’aimerais, c’est pouvoir débusquer un de ces auteurs et le faire cracher des aveux comme un suspect. Je suis un détective après tout. Et pour une fois, j’en tiens un de ces auteurs et je ne vais pas le lâcher. J’ai ramé comme un diable pour lui mettre la main dessus.

Par quoi vais-je commencer ? Le livre, évidemment. Mais après ? Il y a les neuf cercles. Ca m’obsède. C’est un truc un peu trop théorique pour moi. Je me souviens que lorsqu’il a vaincu ce type à la boxe, ce André, là, j’ai pas trop compris pourquoi la magie de la rue des pendus avait cessé tout d’un coup. Parce qu’il venait de passer un cercle ? Parce qu’il DEVAIT passer au suivant ? C’est étrange. Dans le dernier chapitre, Batave révèle à Gaspard qu’il est son huitième adversaire. Qui sont les autres ? André fut le premier. Et ensuite ? Rochefort ? Antonin ? Béryllium ? Emma ? Et qui sera le dernier ?

 

 

 

- Gaspard ? Vous m’entendez ?

 

 

 

*****

 

 

 

La voix continue à me parler dans la tête. Elle m’appelle. J’ai appris à répondre aux voix, à les écouter, à prendre soin d’elles. Elles ont des exigences, sont parfois plus exigeantes que la plus avide des femmes. Celle-là, pourtant, n’attend pas grand-chose. Elle veut juste que je lui réponde. Alors je le fais.

 

 

 

*****

 

 

 

- Gaspard ? Vous m’entendez ? Oui, je sais que vous m’entendez.

 

 

 

Un signe de sa tête me le prouve. Gaspard a l’air d’être complètement perdu mais ses oreilles fonctionnent.

 

 

 

- Vous voulez savoir comment je vous ai retrouvé ?

 

 

 

Comment il m’a retrouvé, comment il m’a retrouvé, qu’est-ce que ça peut bien me faire ? Je dois être un nom dans les pages blanches.

 

 

 

- Je suis Rufus Célestin. Vous vous souvenez de moi, n’est-ce pas ?

 

 

 

Je connais un Rufus, moi ?

 

 

 

Gaspard semble chercher dans ses souvenirs.

 

 

 

- Je me souviens de vous, Rufus.

 

 

 

A la bonne heure ! Gaspard n’est pas si fou que ça.

 

 

 

Je me souviens de l’avoir rencontré dans le square des frères Malandins. Et puis je lui ai donné des enveloppes.

 

 

 

- Les enveloppes Gaspard ? Vous vous souvenez ?

- Elles contenaient mon histoire.

- Oui, chapitre après chapitre, j’ai suivi votre voyage avec intérêt. Et je ne suis pas le seul. On a eu jusque là, environ 6000 lecteurs. C’est pas mal, vous savez, pour un roman-feuilleton.

- Je ne m’en rends pas compte.

- Moi non plus. Je ne suis pas plus du métier que vous, vous savez. Je navigue entre les lignes.

- Je sais, vous êtes mon personnage préféré.

- Personnage ? Vous voulez dire, « personne » ?

- Non. Personnage.

- Vous confondez, Gaspard, je ne suis pas un personnage de votre livre, je suis un homme de chair et de sang. Touchez-moi vous verrez. Et cette odeur ? Quel personnage fictif sentirait autant le tabac ?

 

 

 

Il me regarde fixement, comme s’il attendait une réponse, je ne sais pas laquelle. Je le regarde fixement pendant un moment en espérant une réponse, sans trop savoir laquelle.

 

 

 

- Nous sommes à Londres, vous vous souvenez ?

- Londres ?

- Vous avez pris le bateau depuis New-York en compagnie de votre amie Emma.

- Emma ? Elle a été blessée par Batave.

- Oui. Dans votre livre. Mais en vérité, elle s’est jetée des falaises dans le Nouveau Continent mais elle a survécu. Je ne sais pas comment. J’ai trouvé des billets de train et des réservations d’hôtel à son nom, d’un océan à l’autre. C’est comme ça que je vous ai suivi jusqu’à Southampton puis jusqu’ici.

- Si vous le dites. Mais elle a été tuée en Patagonie, puis blessée grièvement par Batave. Elle se repose dans la pièce à côté. Et ensuite, elle se jettera des falaises.

- Non, elle s’est déjà jetée. Vous l’avez écrit.

- C’est possible, mais cela n’a pas encore eu lieu. Nous ne sommes pas encore partis, que je sache.

- Mais Gaspard, je croyais que ce que vous mettiez dans votre livre était la pure vérité !

- C’est le cas.

- Alors pourquoi avez-vous écrit qu’Emma se jetait dans les falaises.

- Parce qu’elle l’a fait. Ou elle va le faire. C’est du pareil au même de toute façon.

 

 

 

Je suis perplexe, je n’ai rien compris à son explication. Il en reste perplexe, il n’a rien du comprendre à mon explication.

 

 

 

- Emma est à côté, c’est cela ?

- Oui.

- Et vous rentrez de New-York.

- De New-Amsterdam, oui.

- Où allez-vous ensuite ?

- Je pense que je vais faire une ellipse. Et puis, comme vous êtes là, je vais nous faire nous rencontrer. Dans le square des frères Malandins, par exemple. Vous connaissez ce square ?

- Oui, il est à côté de mon bureau, mais…

- Je pensais à une rencontre insolite. A une rencontre, sous la neige, par exemple. Avec moi, à regarder un truc que je garderais secret. Et vous, passant par là, horriblement pressé, avec une sacoche sous le bras. Que pourrait-elle contenir ? Des manuscrits ! C’est toujours très lourd un manuscrit. Les jeunes auteurs veulent toujours en faire plus, ils ne savent plus où s’arrêter. Et comme vous êtes pressé, et vous avez du mal à marcher à cause de la neige, vous grommelez dans votre barbe. Et là, vous me voyez ! En plein milieu du square, occupé à ne vous ne savez pas trop quoi et vous vous dites : Voilà un bien étrange quidam ! Oui, ce sera très drôle.

 

 

 

Je rigole, je rigole mais je suis bien le seul. Il se met à rire seul et bruyamment.

 

 

 

- Mais, Gaspard. Cette scène a déjà eu lieu. Puisque nous nous connaissons. Et si vous pouvez aussi bien la décrire, c’est qu’elle a déjà été publiée. C’est l’introduction de votre roman-feuilleton. C’est moi-même qui l’ai rédigée. J’espère que vous ne m’en voulez pas trop d’ailleurs ? Je me suis parfois permis de raconter un peu ma vie. Parce que je suis parti à votre recherche depuis que j’ai trouvé la première enveloppe dans le Café Royal.

- Vous êtes sûr ? Ne serait-ce plutôt pas l’inverse ?

- Que voulez-vous dire ?

- C’est fou, je n’ai plus mal à la tête. Ca me fait du bien de parler avec vous. C’est Emma qui va être contente.

- Justement. Ne parle-t-on pas trop fort ? Je ne voudrais pas la réveiller.

- Elle ne se réveillera que lorsqu’il sera nécessaire. Et puis, elle se repose mais elle n’a pas besoin. Elle est immortelle.

- Immortelle ?

- Oui. Puisque vous avez tout lu, vous n’avez pas remarqué qu’elle mourrait constamment ? Vous n’êtes pas un lecteur très attentif, mon vieux.

- C’est justement un des points dont j’aurais aimé discuter avec vous.

- Vous voulez savoir qui elle est vraiment, c’est ça ?

- Oui.

 

 

 

Il est sincère, j’aime bien. Gaspard a l’air d’apprécier ma sincérité.

 

 

 

- Vous savez ce que c’est que ça.

 

 

 

Je lui montre le livre qui se trouve sur la table de nuit. Il me montre un livre se trouvant sur la table de nuit.

 

 

 

- C’est…

- Oui.

 

 

 

C’est le livre.

 

 

 

- Que fait-il là ?

- C’est Emma qui l’a récupéré. Vous ne vous souvenez pas ?

- Si, mais…

 

 

 

Il commence à s’embrouiller dans les dates et dans les chapitres. Je ne sais plus où donner de la tête avec tous ces changements de points de vue, d’espace et de temps.

 

 

 

- Elle l’a trouvé dans une boutique de New-York. Antonin avait certainement du le vendre après avoir débarqué.

- Vous croyez ?

- C’est la seule explication possible. Il est en parfait état. Donc il n’a pas pris l’eau, donc il est arrivé en état sur le Nouveau Continent. Antonin n’a pas eu la chance, comme ce fut mon cas, de goûter à la douceur de l’eau américaine.

- Il n’avait pas le même compagnon de voyage.

- Et sur lui ? Vous ne me poser pas de question ?

- J’allais y venir. Mais Emma ?

- Parler d’Emma, c’est comme parler de Rochefort.

- Et de vous aussi, n’est-ce pas ? Du haïku.

- Ca c’est autre chose. Que savez-vous sur ce livre ?

 

 

 

Juste pour savoir son opinion. Il me teste pour connaître mon intérêt pour son histoire.

 

 

 

- Qu’il a un étrange pouvoir.

- Mais encore ?

- Vous dîtes qu’il…qu’il peut créer des personnages qui se trouvent à l’intérieur. Comme pour le cavalier à la lance. Comme pour Atlantic Railways.

 

 

- Exact. Et si je l’ouvre et que j’y lis une histoire ?

- Si vous la lisez en entier, le héros de l’histoire disparaîtra. Comme Batave.

- C’est parfait.

 

 

 

Il a compris, je n’ai plus rien à rajouter. Il se tait et se contente de me regarder.

 

 

 

- Et Emma, dans tout ça ?

- Emma ? Que croyez qu’elle soit ?

- Vous voulez dire que… Ca alors ! Et Rochefort ? Mince !

- Vous comprenez à présent.

- Oui, je comprends beaucoup de choses. Quand ma secrétaire va savoir ça !

- Vous avez une secrétaire. C’est bien ça. Si j’en avais une, je l’appellerais Madeleine.

- La mienne s’appelle effectivement Madeleine.

- C’était sûr. Vous ne me demandez pas pour les neuf cercles ?

 

 

 

Je suis certain qu’il a des millions de questions à me poser, il va en oublier J’ai des millions de questions à lui poser, il ne faudrait pas que j’oublie.

 

 

 

- Batave vous a dit que vous aviez passé sept cercles. Huit maintenant.

- Oui, il faudrait que je refasse le compte. Mais il avait l’air sûr de lui.

- Plutôt, en effet. Vous savez d’où il tenait toutes ces informations sur vous ?

- J’y réfléchis.

- A la fin, il vous dit qu’il sait qui vous êtes. Le savez-vous aujourd’hui ?

- Ma foi, je crois que je suis moi et c’est déjà pas mal. J’ignore ce que Batave a voulu dire par là. Il y a de gros morceaux dans cette conversation que je n’ai pas saisis. J’attends que Emma se réveille pour qu’elle me renseigne.

- Puis-je attendre avec vous ?

- Je ne pense pas que ça va être possible. Notre entrevue s’achève. Il va vous falloir rentrer.

- Il est tard. Et je ne sais pas quand est le prochain bateau.

- Prenez le train. Depuis le professeur Béryllium, il est courant que les trains traversent les mers et les océans.

- La Manche est quand même plus étroite que l’Atlantique !

- Oui, personne ne réitérera l’exploit de Béryllium avant longtemps.

- Qu’est-il devenu ? J’ai fait des recherches sur lui à l’Académie des Sciences, personne ne l’a vu. Je crois même que personne ne l’a jamais connu.

- Evidemment puisque tout le monde l’a oublié. Donc c’est comme s’il n’avait jamais existé. Tout ça par la faute d’Antonin.

- Votre compagnon de cabine ? Il a lu le livre.

- Il a été mon adversaire le plus sournois. L’histoire d’Atlantic Railways s’est effacée à jamais. Elle n’existe plus que dans ma mémoire et dans la votre.

- Et dans celle de nos lecteurs. Ils ont été nombreux à apprécier ce passage de votre voyage.

- C’est pourtant un des plus terribles. La communauté scientifique y a perdu quantité de ses plus brillants chercheurs.

- Qu’importe ? Ils sont déjà oubliés !

 

 

 

Je lui jetai un regard noir, il était sans cœur. Gaspard me fusilla du regard, j’étais allé trop loin.

 

 

 

- Excusez-moi. Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça, je…

- Laissez, vous avez sans doute raison. Ceux que l’on oublie n’ont plus d’importance. C’est comme s’ils n’avaient jamais existé. Je pourrais lire ce livre en entier sans que je ressente la moindre tristesse, la moindre colère pour ces milliards de vies qui s’échappent et qui ne reviendront plus.

- Non, Gaspard, ne le faites pas. Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça. Un trait d’humour un peu stupide.

- Si, si, puisque vous y tenez. Voyez, je l’ouvre. Cric-crac !

Par Gaspard - Publié dans : Les Enquêtes d'un buveur de bière
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Samedi 25 août 2007

Rien n’a changé. La nouvelle ville ressemble point par point à l’ancienne. La plupart de ses habitants n’ont rien remarqué. Pas même les malfrats. Les uns obéissent, les autres payent, seul le nom diffère.

Batave.

Il était venu d’Europe, à ce qu’on disait. D’Amsterdam. Là-bas, il y avait appris le crime, le recel et tout un tas d’autres choses particulièrement utiles. Un jour, il avait décidé de faire comme ses ancêtres, de partir à la conquête du Nouveau Monde. Il s’était donc embarqué sur un paquebot – il avait tenu à faire le voyage par la mer pour faire comme ses ancêtres mais je pense que c’était pour éviter l’humiliation d’acheter deux places d’avion pour y coller ses monstrueuses fesses. Un matin du mois d’avril, le voilà donc à New York, parlant difficilement quelques mots d’Anglais et avec en poche le butin de son dernier casse : une mallette pleine de diamants. Car Batave s’y connaissait en diamants. Plus que quiconque. C’était son unique don. Il n’avait donc pas eu le choix, il était prédisposé au crime.

Malgré sa taille volumineuse dont tout le monde se moquait et son Anglais hésitant, Batave avait réussi la transaction du siècle en fourguant ses cailloux. Deux heures à peine après avoir débarqué, Batave était déjà célèbre. Aujourd’hui la ville lui appartient. Ma ville. Notre ville. Emma ne m’en a jamais rien dit.

 

- Ce n’est pas ma ville, Gaspard. Elle ne l’a jamais été et ne le sera jamais. Ce n’est pas parce que nous avons vécu quelques moments agréables que c’est notre ville. Tu as vraiment le cœur d’une midinette.

 

L’attaque était un peu facile pour que j’y réponde. Nous avions donc débarqué à Amsterdam par une nuit froide. Une voiture nous y attendait. Elle était conduite par un porte-flingue sec comme du vieux pain. Le genre de type qui se disperse sous tes doigts lorsque tu appuies un peu trop fort. Quand il m’a vu, il a fait style de ne pas comprendre.

 

- Monsieur ne peut pas venir. On m’a dit la jeune femme. C’est tout.

- Il n’y a pas de problème. Il m’accompagne.

- Je vois bien. Mais il n’est pas prévu. Il ne peut pas monter.

- Ta voiture a pourtant plus de deux places.

- Arrête, Gaspard. Ecoute. Tu sais qui je suis ?

- Oui, madame. J’ai entendu parler de vous.

- Tu sais qui t’envoies ?

- Aucune idée.

- Ne fais pas l’imbécile. Tu as forcément une petite idée.

- Oui, madame.

- Tu crois que Batave serait ravi de savoir que tu as laissé une de ses amies dans le froid, dans un quartier aussi mal famé par une nuit de pleine lune ?

 

Effectivement, la lune était belle et haute. Le porte-flingue esquissa une goutte de sueur. Il ouvrit la porte et nous fit monter à bord de son carrosse.

 

- Tu ne perds pas ton temps à discuter d’habitude.

- Il y a des règles, Gaspard. Partout dans le monde, je suis libre de faire ce que je veux. Ici, nous sommes chez Batave. Dans sa république, comme il l’appelle. Ce petit accrochage lui sera répété. Et notre chauffeur risque de finir sa carrière au fond de son coffre.

 

Emma n’avait donc pas menti lorsqu’elle m’avait dit de me méfier. La cruauté de Batave était loin d’être une légende. Je serrais contre ma hanche le Smith & Wesson que j’avais passé en fraude, prêt à une folie. Mais Batave avait quitté sa république. Il ne vivait plus qu’à New York. Cela aussi, Emma le savait. On eut affaire à son second, un Italien bouffé par la vérole qui parlait peu et qui la connaissait, évidemment.

 

- Voilà la mallette. Batave l’attend dans deux jours, tu sais où.

- Oui, Vincenzo. Pourquoi avoir fait appel à moi ?

- …

- Allez, tu peux me le dire. Nous sommes de vieilles connaissances.

-…

- C’est un piège, c’est ça ? Et je vais me retrouver en taule ou au fond de l’océan ?

-…

- Il y a quoi là-dedans, une bombe ? Les flics vont m’attendre à la frontière ? Ou c’est Batave lui-même qui va me flinguer ?

 

Emma pétait les plombs. Sa voix était tremblante, hésitante. C’est la première fois que je l’entendais parler ainsi à un client. Je lui saisis le bras. Elle se calma.

 

- Bon. Cette fois-ci, Vincenzo, c’est la dernière fois que l’on se voit. Pas trop tôt.

- Adieu, Emma.

 

Une fois de retour dans la voiture, Emma se prit la tête dans les mains.

 

- T’étais où, Emma, là ?

- Dans mes cauchemars. Je ne veux pas en parler.

 

Nous avons donc repris l’avion en silence et nous avons traversé l’océan. La Nouvelle-Amsterdam nous tendait les bras, alors, nous lui avons fait plaisir, nous sommes rentrés dans l’antre de l’ogre.

 

- Emma ! Ca me fait plaisir.

 

Batave était aussi gros que la rumeur le laissait supposer. Peut-être même plus.

 

- Salut, Batave, dit Emma d’une voix peu assurée.

- T’es venue accompagnée ? T’aurais pu me prévenir.

- Gaspard me seconde. Pour tout ce qui est administratif.

- Oui, sans doute.

 

Le dédaigneux regard qu’il me lança ne dura que l’espace d’une seconde.

 

- T’as les cailloux ?

 

Emma avança la mallette jusqu’à Batave et l’ouvrit. On crut alors que le jour venait de se lever en pleine nuit. Je n’y connais pas grand-chose mais à vue de nez, il devait y avoir un rubis, une émeraude, un saphir, un diamant, une topaze, et sans doute une pierre de chaque. Toutes plus grosses les unes que les autres. Le visage de Batave rayonna.

 

- Superbe. Vincenzo s’est pas foutu de ma gueule. J’en suis content, tu sais ? Vincenzo a bien su te remplacer.

- Je n’ai jamais été ton bras droit, Batave.

- T’aurais pu, tu sais ? Aujourd’hui, tu aurais la puissance d’un baron d’empire. Tu n’aurais pas à courir la planète comme un vulgaire coursier.

- C’est pour ça que tu m’as fait venir ? Pour me faire la morale ?

- Non, non, je ne suis pas comme ça, tu sais.

 

Il s’intéressa de nouveau à moi.

 

- C’est ton adjoint, c’est ça ? Il fait les taches administratives, c’est ça ?

- Oui, quelque chose comme ça.

- Il porte un flingue.

- Evidemment. Tu sais ce que c’est, l’administration, tous des pourris.

 

Batave partit d’un grand rire qui résonna dans la pièce et fut bientôt suivi par ceux de la demi-douzaine de types sérieux qui nous surveillaient.

 

- Ca me manque tes blagues, tu sais ? Et lui, il te fait rire ?

- Ca arrive.

- Oui, oui, c’est ça. Bon, passons aux choses sérieuses. Combien me dois-tu ?

- Combien me dois-tu, tu veux dire.

 

Emma, malgré une nervosité inaccoutumée, restait concentrée pour ne pas laisser aller sa rage.

 

- Non, non. Cette petite commission ne te sera pas payée. C’était un petit service. C’était sur ton chemin de toute façon. Tu rentrais de Kyoto, c’est ça ?

 

Emma avait toujours mis un soin infini à protéger ses arrières et à garder le silence sur ses destinations. A part moi et l’employeur qui l’avait envoyé à Cipango, personne ne savait. Batave venait de l’attaquer dans son amour-propre.

 

- Peut-être…

- Peut-être ? Non, évidemment. C’est un ami à moi qui me l’a dit. Un ami que tu as rencontré là-bas. Tu n’as pas été gentille avec lui. Il parait que l’on cherche encore ses restes.

 

Rochefort ! Batave avait envoyé Rochefort à nos trousses ? La révélation me cloua sur place. Mais elle laissa Emma stoïque.

 

- Où veux-tu en venir, Batave ?

- Où je veux en venir ? Tu l’as déjà deviné, c’est ça ? Et ton ami, il a compris lui ?

- Il n’est pas comme nous.

- Oui, oui, c’est ça. Comment s’appelle-t-il déjà ?

- Gaspard.

- Oh, il parle. Et il sait répondre à son nom. C’est bien, il ferait un bon écolier.

 

Emma me lança le regard le plus brûlant qu’elle m’ait jamais lancé. J’avais promis de ne pas parler.

 

- Gaspard a-t-il compris pourquoi j’ai envoyé Rochefort à Cipango ? Et pourquoi je vous y ai envoyé tous les deux ?

- Laisse-le en dehors de tout cela.

 

Cette phrase déchira les lèvres d’Emma. Elle savait qu’en montrant de l’intérêt pour moi, elle me poussait vers la mort.

 

- Je vous aurais fait faire tout ce chemin pour lire un haïku ? C’est ça ?

 

Mon mal de crâne me reprit subitement. J’entendis une voix dans ma tête. Un bourdonnement.

 

- Approche, Gaspard, approche.

 

Emma était au bord de l’explosion. Je m’exécutai.

 

- T’as déjà été à Amsterdam, petit ?

- Jamais.

- C’est un tort. Déjà, tu ne m’es pas trop sympathique. As-tu entendu parler des neuf cercles concentriques ?

- Oui, vaguement.

- Il répond bien, hein ? Il ne veut pas montrer qu’il sait alors qu’il sait, c’est ça ?

 

Il y eut un silence. La demi-douzaine de types qui nous surveillaient semblait prête à me foncer dessus. Emma, quant à elle, cherchait un moyen de tuer Batave le plus rapidement possible en le faisant souffrir au maximum.

 

- La théorie des neuf cercles, dis-je.

- Parfait. Comment t’as dit, déjà ? Tu es dans un cercle et tu dois affronter un adversaire pour passer un autre cercle, c’est ça ?

- C’est ça.

- Et combien t’as passé de cercles jusqu’à présent ?

- Un seul.

- Un seul ? La belle affaire ? Tu n’as donc, selon toi, affronté qu’une seule personne ? C’était qui déjà ? Ah oui, le type de la rue des pendus. Un formidable match de boxe, garçon.

- Mais comment…

- Mais comment savez-vous ? C’est ça ? Oui, je suppose qu’on peut se demander. Sache que je n’ignore rien de toi et de ta théorie. J’ai fait le calcul, moi. Et tu as passé sept cercles, mon garçon. Ici, nous sommes donc dans le huitième et je suis ton avant-dernier adversaire.

- ASSEZ !

 

Emma venait d’hurler comme une furie. Elle sortit deux revolvers et, en moins de dix secondes, abattit la demi-douzaine de types qui nous surveillaient.

 

- J’adore, j’adore. Tu sais que t’es la tueuse la plus impitoyable que je connaisse ? C’étaient mes meilleurs employés.

- A quel jeu tu joues, Batave ?

- Mais au jeu de la vérité, tout simplement. Gaspard se promène dans le monde depuis bientôt un an. Il tourne en rond, il vole par ici, il vole par là. Il retrouve des amis qu’il n’avait jamais vu auparavant, il te voit mourir puis revenir à la vie. Il faut quand même qu’on lui dise la vérité, un jour ou l’autre.

 

Un marteau-pilon venait de m’éclater la tête par l’intérieur. Sous la douleur, je tombai à genoux.

 

- C’est ton cerveau, c’est ça ? Il a mal.

- Batave, arrête.

- Tu ignores des choses, Emma. Tu crois tout savoir, comme Rochefort. Mais tu ignores des choses. Tu crois être le mystère de sa vie mais c’est Gaspard qui est le mystère de la tienne. Sais-tu qui il est réellement ?

- Pourquoi m’as-tu fait venir, ici, Batave ? Pour payer une dette que tu auras inventée ? Dis-moi combien je te dois et je disparais.

- Tu as compris que c’était moi, c’est ça ? Quand tu as lu le haïku, les souvenirs te sont remontés, comme par enchantement. Ca a fait la même chose à Rochefort, sans doute. Alors, quand tu as su qu’il fallait venir à Amsterdam, tu n’as pas hésité. A cause de ça, à cause du lien qui vous unit.

 

La douleur était si atroce que je n’arrivais pas à me relever. Une voix criait dans ma tête. Elle m’appelait. Elle toquait à ma porte.

 

- Qu’est-ce que tu me veux, Batave ?

- A toi, rien. Je savais qu’en vous réunissant tous les trois devant le haïku, les souvenirs vous remonteraient. Comme ça a été le cas dans la maison sur la colline, ou dans la rue des pendus, ou dans le train, ou sur les falaises, ou dans la maison de l’ermite ou en Patagonie. Lorsque vous êtes tous les trois, vous vous emmêlez les pinceaux.

- Mais comment ?

- Je sais beaucoup de choses que tu ignores, Emma. Je vous ai réunis à Cipango pour provoquer les choses comme je l’avais fait dans la maison de l’ermite. Mais cet imbécile de Gaspard a tout fait rater. Il est trop amoureux de toi pour raisonner logiquement. Je savais que Rochefort essaierait de tuer Gaspard et que tu l’en empêcherais. Tu as toujours été plus forte que lui. Après cela, je savais que tu ne trouverais aucune raison pour refuser de me voir. Pour ce que tu avais appris et parce qu’il te faut sans cesse une raison de te battre.

- Arrête ! Tu ne peux pas savoir tout cela ! Tu ne me connais pas !

- Est-il si difficile d’imaginer que tu sois venue pour me tuer, Emma ?

 

Je jetais un œil vers Emma. Toujours l’arme à la main, elle était en larmes. La dernière fois que je l’avais vue pleurer, c’était en Patagonie et elle s’appelait Aurore.

Qu’est-ce que je raconte ? Je ne suis jamais allé en Patagonie. Et elle s’appelle Emma pas Aurore.

 

- Tu vois, Gaspard n’arrive plus à suivre.

 

Mais qui est ce Batave ? Comment sait-il des choses qui ne sont arrivées qu’à moi ? Et Emma ? Est-elle vraiment venue pour le tuer ?

Elle pointa son arme vers lui. Ses mains tremblaient.

 

- Puisque tu as lu le haïku, tu dois savoir que rien ne peut me tuer. Surtout pas toi.

- Je sais ce qui peut te tuer. Et je sais où le trouver.

 

Pour la première fois, Batave ne sut que répondre. Il sembla perdre tout contrôle et toute assurance.

 

- Menteuse ! C’est impossible ! L’ermite l’a perdu.

- Non. Rochefort savait très bien où il se trouvait. Je ne sais pas qui tu es, Batave mais je peux le deviner. Et puis, tu n’as pas autant de pouvoir que moi.

- C’est impossible !

- Lorsque l’ermite a envoyé Rochefort dans cet autre endroit et qu’il a disparu devant nos yeux, il l’a emporté avec lui. J’ignore ce qui s’est passé par la suite mais Rochefort a réussi à revenir, grâce à ce lien dont tu es jaloux. Oui, Gaspard, Rochefort et moi sommes liés comme le témoigne le haïku. Est-il si improbable que Rochefort l’ait récupéré avant de revenir ?

- Tu ne peux pas l’avoir. Ce n’était pas dans la même histoire.

- Non, évidemment. Lorsque Rochefort est revenu de la maison de l’ermite, son identité de cavalier pale a repris le dessus. Et ce cavalier nous détestait tellement, Gaspard et moi, qu’il a préféré se lancer à nos trousses, sans soucier de cet objet qui se trouvait dans sa sacoche et qu’il avait toujours rêvé de posséder. Oui, la haine de Rochefort est si grande qu’il en a oublié son désir le plus profond. Dans sa folie, il s’est précipité en Patagonie où il m’a tuée. Et si, à son tour, il n’avait pas été descendu par Gaspard, nous serions pas là, ni toi, ni moi, pour en parler.

 

Batave n’en revenait pas. Moi non plus. Emma, Aurore. Je me souviens à présent. Je la vois, cette fille mystérieuse qui apparaissait et disparaissait à sa guise, qui me sauva la vie avant de se suicider dans l’Ouest lointain. Je me souviens de sa promesse folle de vivre des centaines de vies. Je me souviens de notre vie de desperados, de notre ranch d’El Bolson. Rochefort, Armand, le cavalier pale. Je me souviens également de lui. De ce voyageur mystérieux à Lac-aux-sables, de cet assassin aux pouvoirs étranges dans la rue des pendus, de ce traître infâme qui m’a balancé hors de notre sous-marin dans l’Atlantique, qui m’a attaché sur des rails, qui a fait de nous ses esclaves, qui a tué Aurore en Patagonie et qui a voulu me tuer, il y a trois jours à peine. Rochefort et Emma cherchaient un livre tous les deux. Le livre. Il renferme des pouvoirs effrayants, donnant la vie à ses personnages de papier et la reprenant sans la moindre pitié. Ce livre que j’ai tant cherché et qu’Emma tient entre ses mains.

 

- Impossible ! Où l’as-tu trouvé ? s’écria Batave hors de lui.

- Je suis identique à Rochefort. Mon amour pour Gaspard est si grand que j’ai renoncé à m’en servir. Le plus ironique dans tout ça, c’est que je l’ai trouvé ici, dans ta propre ville. La Nouvelle-Amsterdam, comme tu aimes à l’appeler. J’ignore pourquoi tu as tant de pouvoir, Batave, comment tu as pu gérer cette histoire depuis le début mais c’est terminé.

- Que veux-tu dire ?

- Que tu as perdu, Batave.

 

Emma se rapprocha et ouvrit le livre qu’elle me colla sous les yeux.

 

- Vas-y, Gaspard, lis ! Lis, bordel…

 

Trois balles l’empêchèrent de finir sa phrase. Elle s’écroula.

 

- Non ! Emma !

- D’où crois-tu que viennent tes maux de têtes, Gaspard ? Il suffit que j’évoque les mots haiku ou Aurore ou Armand pour que la douleur grandisse. Tu veux savoir pourquoi ? Parce que ce sont des mots de ton passé, de la réalité que tu cherches à oublier. Tu es lié à Rochefort et à Emma mais pas comme ils le croient. Tu es différent d’eux ! Je sais qui tu es ! Je suis le seul à savoir. Je peux te dire la vérité, tu sais ?

 

Emma bougeait encore mais elle perdait beaucoup de sang. Je me souviens des falaises et de la Patagonie. Et si cette fois, elle mourait pour de bon ?

 

- Ne veux-tu pas savoir, Gaspard ? Pourquoi tu es sur les routes, pourquoi je sais tout de toi ? Même les choses que tu as pensé ?

- Je m’en fiche, Batave. Je ne veux qu’Emma.

 

Le livre était ouvert à un chapitre intitulé « La République Batave ». Je le lus en entier.

Par Gaspard - Publié dans : Saudade : Emma
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Samedi 18 août 2007

C’est autre part cette fois que l’avion nous conduit. Nous retraversons la mer impériale et les plaines interdites. Nous nous rendons vers la patrie des marchands, des tire-laines et des colporteurs. Nous voyageons vers la république batave.

Emma ne m’a rien dit. Pas même lorsque la Grande Muraille s’est esquissée sous nos pas. Elle m’entraîne une nouvelle fois sans rien dire et sans que je ne demande rien.

Rochefort est mort. C’est certain, à présent. J’ai écouté les derniers battements de son cœur. Sur ça non plus, Emma n’a rien dit. Ce n’est pas le premier homme qu’elle tue, évidemment. Mais je ne sais pas, à moi, ça m’a fait quelque chose. C’est comme si nous avions perdu la raison de nous battre. Avoir un pire ennemi n’est pas donné à tout le monde. Il faut de l’entraînement. C’est une aventure quotidienne, une vie faite de luttes, de doutes et de peurs. Un pire ennemi, il faut savoir le garder pour ne pas qu’il se lasse, qu’il aille voir ailleurs s’il n’y a pas d’adversaire à sa taille. Emma et moi avions réussi à le garder. Rochefort nous détestait mais nous respectait. Avoir un pire ennemi, ca crée des liens. On devient presque intimes. Le découper en petites rondelles laisse forcément des traces.

 

 

 

- Emma ?

- Oui ?

- Tu veux qu’on parle de Rochefort ?

- Non, pourquoi ?

- Je ne sais pas…je m’étais dit que peut-être…tu voudrais en parler. Enfin, c’est ce que je m’étais dit…

- Tu t’es trompé. Je ne tiens pas à en parler. C’est de l’histoire ancienne. Et puis, on a fait ce qu’il faut.

 

 

 

Elle faisait sans doute allusion à la sépulture de fortune qu’on avait aménagée à son égard. Encore une chose que je n’avais pas comprise. C’est elle qui l’avait zigouillé et c’est moi qui creusais sa tombe.

 

 

 

- Je ne sais pas… si c’était moi qui l’avais tué… je crois que j’aurais envie d’en parler.

- Et bien parles-en ! Mais ne m’en veux pas si je ne t’écoute pas.

- Qu’est-ce qui t’arrive ?

- Rien. Absolument rien.

 

 

 

Si Emma était une prisonnière et moi son compagnon de cellule, je pense qu’elle m’aurait sauté dessus et qu’elle m’aurait poignardé avec son stylo bille.

 

 

 

- Rochefort…

- Mais t’as fini avec Rochefort ? Il est mort ! S’il te manque tant t’avais qu’à te prendre un souvenir. Sa moustache brune, par exemple !

 

 

 

Non. Je ne veux pas m’imaginer la scène. Merde. Trop tard.

 

 

 

- Je ne comprends pas ta colère. Tu n’es jamais en colère sans raison.

- C’est toi qui m’agaces avec ton calme olympien.

- Je n’ai aucune raison d’être énervé.

- Moi si.

- J’aimerais connaître cette raison.

 

 

 

Si j’étais un épis de blé et elle une faux, je crois que je n’aurais pas fait de vieux os.

 

 

 

- Où as-tu appris à être aussi chiant ?

 

 

 

Un temps. Gênant.

 

 

 

- Disons que je n’aime pas l’endroit où nous allons.

- On dit pourtant que la ville est superbe.

- C’est pour les touristes ça. L’endroit où nous allons n’est marqué sur aucun guide.

- Pas même le routard ?

- Arrête.

 

 

 

Excellente suggestion. Elle n’avait pas envie de rire.

 

 

 

- Je vais devoir revoir quelqu’un que j’avais exclu de ma vie.

- Qui ?

 

 

 

Grossière erreur.

 

 

 

- Tu n’as pas à le savoir. Sache juste qu’il te faudra te tenir prêt. La moindre erreur pourra nous être fatale. Comment va ton crâne ?

- Parfait. Je n’ai pas eu d’attaque depuis le nouvel an.

- Il ne faudrait pas que ça t’arrive pendant la transaction.

- Quelle transaction ?

- Il ne faudrait pas que ça t’arrive pendant le boulot.

- Quelle transaction ?

- Je veux pouvoir compter sur toi. A chaque instant. Y aller seule serait du suicide.

- Quelle transaction ?

 

 

 

Si j’étais une Valstar vide et elle un supporter de foot, ma caboche se serait dispersée sur un mur de brique.

 

 

 

- Gaspard, je n’ai pas envie d’écouter tes questions. Je ne supporte plus tes questions. Surtout en ce moment.

- Tu me promets du grabuge, m’énervai-je soudain. Tu parles de suicide, d’erreur fatale et tu voudrais que je me taise ? Ce silence a failli me coûter la vie avec Rochefort !

- Quoi ? dit-elle d’une voix basse mais ferme.

- Si tu m’avais dit qu’il était un ronin, je ne l’aurais jamais provoqué.

- Je te signale que je t’ai sauvé la vie.

- Oui, je te remercie pour cela. Mais il y a quelque chose que tu ne veux pas me dire. Si ce type était autrefois un samouraï, il devrait avoir plusieurs centaines d’années ! Ce qui est loin d’être le cas.

- C’est sans importance.

- Ca a de l’importance pour moi. Je veux savoir.

 

 

 

Si j’étais une petite maison dans la prairie et elle un ouragan, j’aurais vue sur la mer à présent.

 

 

 

- Il y a des choses qui dépassent l’entendement. Enfin, celui de la plupart des gens. Et même si je sais que tu pourrais comprendre, je ne tiens pas à te le révéler. Pas pour le moment, en tout cas.

- Il y a eu quelque chose entre vous, n’est-ce pas ?

- Oui, ca je peux enfin te le révéler. Armand et moi avons été amants, autrefois.

- Armand ?

- C’est son prénom.

- Armand Rochefort ?

- Je ne sais pas si Rochefort est son vrai nom de famille. Je ne l’ai jamais su. Mais son vrai prénom est Armand, ça j’en suis sure.

- Vous avez donc… ?

- Oui. Dans une autre vie.

- Et ça ne te fait rien de l’avoir tué ?

- Bien sûr que si, pour qui tu me prends ? Mais à une époque, Armand et moi avons pris une voie différente. Nous savions parfaitement, l’un et l’autre que ça finirait ainsi. On ne tue pas son meilleur ennemi sans en ressentir le manque.

 

 

 

Emma avait morflé dans cette histoire. C’était rare mais ça lui arrivait. Dans ces cas-là, elle s’isolait complètement dans un lieu inconnu de tous, même de moi. Des jours, des semaines, parfois des mois entiers, s’écoulaient avant que je ne reçoive à nouveau de ses nouvelles.

 

 

 

- Pourquoi as-tu accepté cette mission ? Nous aurions pu rentrer à New-York et tu aurais pu prendre quelques vacances.

- Je sais. Mais j’ai accepté sans réfléchir.

- Je ne crois pas.

- Quoi ?

- Tu as accepté parce que tu voulais revenir là-bas. Et revoir cette personne.

- Arrête de parler sans savoir. Sache que je règle mes problèmes seule et que personne ne me dicte ma conduite. Personne, même pas toi.

 

 

 

Le silence fut long et gêné, enfin, pour ma part. Emma était un puits à secrets. Je voulais vivre intensément notre histoire, la vivre sans relâche, sans contrainte. Mais j’oubliais que je ne lui avais pas demandé son avis. Elle avait d’autres raisons, d’autres secrets. Et surtout, elle ne nous voyait pas comme je nous voyais. Nous sommes donc restés comme deux idiots avec nos reproches pour nos silences et les quelques regards qui se croisaient suffisaient pour se taire.

Enfin, on arriva.

 

 

 

- Gaspard ?

- Oui.

- Méfie-toi de Batave. Il est pire que Rochefort.

- Batave ? C’est de lui que tu as peur ?

- Je n’ai pas peur puisque je sais à quoi m’en tenir. Batave est un homme mauvais. 150 kilos de cruauté pure. La ville lui appartient et peut-être même tout le pays. C’est un fou qui fait tout ce dont il a envie, même le pire. Il pourrait te tuer juste pour savoir quelle serait ma réaction.

- Et quelle serait ta réaction ?

 

 

 

Un nouveau silence mais ponctué d’un sourire celui-là. L’avion amorça sa descente. Déjà, une hôtesse nous souhaitait de revenir dans un haut-parleur grésillant.

 

 

 

- Gaspard, si je devais mourir aujourd’hui, qu’est-ce que tu ferais ?

Par Gaspard - Publié dans : Saudade : Emma
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Samedi 11 août 2007

- Les gens comme vous ne meurent-ils donc jamais ?

- Je pourrais très bien vous demander la même chose, Gaspard.

 

 

 

 

 

 

 

 

Rochefort impeccable dans son costume clair et sa chemise en soie a l’air plus vivant que jamais.

 

 

 

- Comment avez-vous fait ?

- Quelle importance ? Je ne suis pas mort, voilà tout.

- Ah non ! m’écriai-je. Vous ne pouvez pas ! Je veux savoir.

- Pourtant, je ne vous le dirai pas. Ca vous énerve les mystères, hein ? Vous ne supportez pas les choses sur lesquelles vous n’avez pas de poids ? Comme votre démon personnel, permettez-moi de rajouter un peu de moi sur votre balance. Je ne suis pas mort, certes. Mais ne trouvez-vous pas que Emma n’a pas l’air surprise le moins du monde ?

 

 

 

Emma, derrière moi, ne bronchait pas d’un poil.

 

 

 

- C’est…que nous nous en doutions. Les cafards ont la vie dure.

- Tss-tss-tss. Je vous ai connu plus volubile, plus…imaginatif. Vous me décevez.

- Rochefort ! Ne vous amusez pas avec moi !

- Ne voyez-vous pas que ce vous appeliez doute chez vous, est une certitude pour elle ? Elle sait parfaitement que je me trouverais ici. Même si, comme moi, elle ignore pourquoi. La force de l’habitude, sans doute.

- Que voulez vous dire ? Emma, tu ne dis rien ?

- Laisse faire, Gaspard, il joue. Et nous n’avons pas le temps. Donnez-moi ce papier, Rochefort.

 

 

 

Notre ennemi tenait une feuille de papier. Sans doute était-ce la croix dessinée sur la carte. Rochefort plia le papier en quatre et l’envoya à Emma.

C’était le haïku.

 

 volcan endormi

 neuf provinces réunies

 cri de la guerre

  

 

 

 

 

 

- Où avez-vous trouvé cela ?

- Mais ici. Sur cette pierre.

 

 

 

En plein milieu de la pièce trônait une grosse pierre qui devait se trouver là depuis des siècles.

 

 

 

- Comment saviez-vous qu’il fallait venir ici ?

- Comme vous, je suppose. J’ai une carte.

 

 

 

Rochefort jeta alors un nouveau papier plié en quatre. C’était la réplique exacte de notre carte. A l’arrière, on pouvait lire : « La croix désigne toujours l’endroit, Mr. R ».

Oui, Rochefort avait raison. Il y avait là un mystère de plus. Il n’était pas mort, bon. Il avait toujours eu de la chance. Une chance insolente. On nous avait donné une carte à chacun. On voulait donc nous réunir ici. Mais il n’y avait qu’un haïku.

 

 

 

- Oui, justement !

- Hé bien ? Vous vous croyez où ? Vous criez toujours comme ça ?

- Ca ne colle pas. Il n’y a qu’un seul haïku.

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

- Il y avait deux cartes, non ? Une pour toi et une pour lui. Mais il n’y a qu’un seul haïku. Comme si nous devions…

- Collaborer.

 

 

 

Rochefort avait deviné mes pensées.

 

 

 

- Les cartes avaient pour but de nous réunir et…

- …et le haïku de nous montrer quelque chose.

- Impossible ! Mon employeur n’aurait jamais fait ça !

- Ah oui ? Et quel est-il cet employeur ?

- Ne me prenez pas pour un idiot, Gaspard !

- Silence, Rochefort ! Vous m’empêchez de réfléchir.

- Ma voix ne vous a pas toujours fait cet effet là, très chère.

 

 

 

Une expression perverse traversa le regard de Rochefort.

 

 

 

- Ne me cherchez pas.

- Il faut décoder le haïku, m’empressai-je de dire avant que l’un d’entre eux ne sorte son arme.

- Oui. Les haïku font presque toujours référence à la nature. Ici, c’est « volcan endormi ».

- Nous devons chercher un volcan. Il y en a à Kyushu ?

- Comme partout à Cipango, mon cher Gaspard.

- Et rien ne dit qu’il faut chercher sur Kyushu.

- Ok. « Neuf provinces réunies », ça veut dire quoi ?

- Aucune idée.

- Ne mentez pas, Rochefort. Vous ne pouvez que le savoir. C’est ce que signifie Kyushu. Pour faire référence aux neuf anciennes provinces qui composaient l’île.

- Soit. J’ai fait une erreur. Je vous ai sous-estimée.

- C’est donc bien un volcan de Kyushu qu’il faut chercher.

- Peut-être pas, lâcha Rochefort d’une voix très basse.

- Et le « cri de la guerre » ?

- Ca aussi. Je pense que Rochefort le sait. Mais il ne le dira jamais.

 

 

 

Rochefort était absorbé dans une telle réflexion qu’il n’entendit pas les paroles d’Emma.

 

 

 

- Méfie-toi, Gaspard, il en sait beaucoup plus long qu’il ne veut l’admettre.

- Mais comment toi tu le sais ?

- Ca ne te regarde pas. Tu n’as pas à le savoir. Pour ton bien.

 

 

 

Nous n’étions pas plus avancés. Je ne connaissais absolument rien de ce pays. Et Emma malgré ce qu’elle savait ne devait pas connaître tous les volcans. Les recherches s’annonçaient longues et fastidieuses. Rochefort semblait être notre seul recours. Pour une raison que j’étais le seul à ignorer, il était bien placé pour savoir ce genre de choses. Mais il était toujours dans sa réflexion et rien ne semblait pouvoir l’y soustraire.

 

 

 

- Rochefort ! cria Emma au bout de cinq minutes. « Cri de la guerre » ! Vous savez forcément à quoi cela fait référence. Surtout dans ce pays.

- Je devrais vous remercier, Emma, de me rappeler de si bons souvenirs.

- Assez ! J’en ai plus qu’assez de ces mystères, de ces sous-entendus, de ces non-dits. Qu’est-ce que vous savez que j’ignore ?

- Nous pourrions noyer Cipango en entier avec ce que vous ignorez, mon cher Gaspard.

- Cette fois, c’en est trop !

 

 

 

Ivre de rage, je bondis vers Rochefort et lui assenais mon meilleur crochet du gauche. Le coup fut si violent qu’il tomba à terre.

 

 

 

- Non ! Gaspard !

 

 

 

Il était trop tard. Emma ne m’avait pas prévenu à temps. Rochefort se releva. Il se mit droit comme un piquet et me regarda. Son œil brûlait comme le feu des enfers.

 

 

 

- Tu n’aurais pas du. Il va te massacrer.

 

 

 

Il n’y avait pas de panique dans sa voix, pas de crainte. Pas plus qu’il n’y a de doute dans la voix de celui qui annonce un orage imminent. La colère de mon ennemi était inéluctable.

Il enleva sa veste de costume et la jeta à terre. Puis lentement, bouton après bouton, il défit sa chemise de soie et la jeta sans ménagement.

Son corps était couvert d’idéogrammes japonais tatoués et de cicatrices.

 

 

 

- Emma ? dis-je avec inquiétude.

- J’aurais du te prévenir, Gaspard. C’est ma faute.

- Mais qu’est-ce que ça signifie ? Qui êtes-vous vraiment, Rochefort ?

- Si j’avais eu mon sabre, vous n’auriez pas tenu une seconde, mon cher. Et même si votre mort est imminente, je vous propose de jouer un peu.

 

 

 

Sa voix d’ordinaire si calme transpirait la colère et la haine. J’avais déclenché une tempête qui allait tout emporter sur son passage.

 

 

 

- C’est un rônin, Gaspard. Un véritable guerrier.

- Un rônin ?

- Oui, un samouraï déchu.

 

 

 

Je me souvins d’avoir lu quelque chose là-dessus. Les samouraïs protégeaient un seigneur, un gouverneur ou le roi parfois. Ils lui étaient dévoués corps et âmes. Si leur maître était attaqué, il devait s’interposer au risque de leur propre vie. Jamais il ne devait le laisser se faire blesser ou pire, se faire tuer. Cela représentait un trop grand déshonneur. Et lorsque cela arrivait, lorsque le maître d’un samouraï mourrait, le guerrier devenait un rônin, un samouraï sans maître sur qui le déshonneur s’était penché et ne se relèverait pas. Les rônin devenaient soit mercenaires, soit bandits mais étaient toujours vagabonds.

 

 

 

- Un rônin…

 

 

 

Cela ne pouvait pas être possible. Nous étions en 1970, le temps des samouraïs est celui du Moyen Age.

 

 

 

- Je sais ce que vous vous dites, Gaspard. Je ne suis pas un vrai rônin parce que je n’ai pas l’âge. Rassurez-vous, il y a une explication à tout cela mais vous ne vivrez pas assez vieux pour comprendre.

 

 

 

Rochefort m’assena un direct à l’estomac qui me fit reculer de quelques pas. Le goût du sang me monta à la bouche. Des trempes, j’en avais pris quelques unes dans ma vie. Mais jamais, un seul coup de poing n’avait réussi à me mettre à terre.

 

 

 

- Mais je veux bien vous révéler quelque chose. J’ai compris le haïku.

 

 

 

D’un solide coup de poing dans le dos, il me cloua au sol.

 

 

 

- Le cri de la guerre. Vous voulez savoir ce que c’est ? C’est le chant des samouraïs. Leur unique raison de vivre. Un samouraï qui ne maîtrise pas le cri de la guerre ne peut protéger son maître.

- Alors…vous ne le maîtrisez pas… sinon votre maître ne serait pas mort…

 

 

 

C’est cette insolence de chaque instant, même dans les moments critiques, qui fait mon charme.

Un dernier coup de poing sec et fulgurant s’écrasa sur mon crâne et me laissa pour mort.

 

 

 

Trois coups. Trois petits coups avaient réussi à me terrasser. Dans mes souvenirs, dans les quelques vagues qui tachent le mur blanc de ma mémoire, je me vois me faire tabasser, me faire mettre en charpie, me prendre des dérouillées, des branlées, des corrections. Souvent j’avais été laissé pour mort, comme aujourd’hui. Mais aujourd’hui est différent. Je ne vois pas comment je pourrais m’en sortir. Il est impossible à quiconque de survivre à cela.

Je dois être en train de délirer. Le sang qui monte à mon cerveau me fait sans doute planer. Je ne sens plus mon corps, je n’entends plus rien. Mon mal de crâne a fini par s’envoler. Dommage de finir comme cela. Enfin, je me serais bien amusé quand même.

 

 

 

Un petit chuchotement. Un sanglot. Des pleurs. Quelqu’un pleure sur mon sort. Une voix féminine. Emma. C’est elle. Elle me tient dans ses bras. Elle me berce. Elle dit « Gaspard » et elle pleure. Je suis bien mort. J’ouvre les yeux.

 

 

 

- Gaspard ! Gaspard !

 

 

 

Oui, mon amour c’est bien moi.

 

 

 

- Gaspard, tu m’entends ? Comment tu te sens ?

 

 

 

Je viens de passer sous un rouleau compresseur. Mais je t’entends.

 

 

 

- Regarde-moi, Gaspard, ne ferme pas les yeux.

 

 

 

Non, je ne les ferme pas. Je ne les fermerai plus jamais si tu veux.

 

 

 

- Gaspard, je t’ai cru mort.

 

 

 

Ah ? Je ne suis pas mort ? Mais ce n’est pas possible. Je regarde autour de moi. A côté d’Emma, il y a un sabre, un katana. Il est souillé de sang. Un peu plus loin, un corps ressemblant à Rochefort est couvert de ce même sang. Il tient un katana à la main lui aussi. Mais le sien brille comme de l’argent.

Mon Emma s’est déchaînée comme une furie. Elle a eu peur pour moi. Je la regarde pleurer. Je crois que c’est la première fois. Elle est si belle. Il ne faut pas que j’y prenne goût, je pourrais le regretter.

 

 

 

- Qu’est-ce qui te fait sourire, imbécile ?

- Tu sais…tu ressembles beaucoup à un volcan endormi.

Par Gaspard - Publié dans : Saudade : Emma
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