Les frères Bellegrave
Jules était l’aîné des sept enfants de la famille Bellegrave. Venait ensuite Fernand, qui n’était pas gentil, Eric, le plus fort d’entre tous, Joseph que ses parents destinaient à être prêtre, Jean qui ne disait jamais un mot, Pierre qui mangeait plus que toute la fratrie réunie et Sébastien, qui était le plus petit. Ils se partageaient une chambre où trois prisonniers auraient eu du mal à vivre sans se poignarder à tout va et où aucun des enfants Bellegrave ne poignarda jamais un de ses frères. Il y avait deux lits dans cette chambre. Pas un de plus, pas un de moins. Jules et Joseph dormaient dans un, tandis que Fernand et Eric dormaient dans l’autre. En raison de sa taille, Pierre dormait seul sur un matelas récupéré aux puces – et qui en était rempli. Jean et Sébastien qui ne se plaignaient jamais ; l’un parce qu’on le soupçonnait d’être muet et l’autre parce qu’il n’avait pas la voix au chapitre, dormaient dans deux filets de pêche aménagés en hamacs et que l’on avait suspendu au plafond. Y grimper demandait grâce et habilité bien sûr, mais surtout rapidité. Car il fallait pour y accéder prendre appui sur les lits des grands frères qui ne se laissaient jamais faire. L’occasion était trop belle pour ne pas chahuter. Jules et Joseph usaient de tous les moyens connus et inconnus pour déstabiliser les deux aventuriers qui osaient traverser leur territoire : chatouillements, caresses et autres. Fernand et Eric utilisaient toute leur force et leur méchanceté. Passer par leur lit signifiait courir le risque de se retrouver avec des ecchymoses et des contusions.
Mais une fois que tout était en règles, pas un seul des frères Bellegrave ne faisait de cauchemar. Et pourtant, ce n’est pas les raisons qui manquaient.
La famille Bellegrave était dirigée par Mr Bellegrave, un homme doux, faible, et surtout, bête comme ses pieds. Sa bêtise était si connue aux alentours que tout le monde la connaissait. Quant à Mme Bellegrave, l’épouse de Mr Bellegrave, on disait dans tout le canton qu’elle connaissait bibliquement chacune des ouailles de monsieur le curé. La famille Bellegrave intriguait et les rumeurs allaient bon train. Mais, malgré tout ce que l’on a pu dire sur les légèretés de la mère, la naïveté du père et les caractères très différents des enfants, Jules, Fernand, Eric, Joseph, Jean, Pierre et Sébastien étaient nés du même père. Seulement, ce n’était pas Mr Bellegrave. A sept reprises, Mme Bellegrave avait trompé son mari dans le but de concevoir car, en femme libérée qu’elle était, elle s’y connaissait en génétique et en ADN et savait donc qu’un enfant né d’un imbécile ne pouvait être qu’un imbécile. Or, Mme Bellegrave ne voulait pas d’un imbécile pour fils. A aucun prix. Elle s’était donc mise à chercher parmi ses amants le meilleur parti possible, ce qui lui fournissait une excuse pour butiner de ci delà. Il y avait l’instituteur dont le cerveau et le savoir n’étaient plus à démontrer mais il était si frêle, de couleur si blanche qu’il couvait certainement quelque chose et se ferait emporter par la fièvre à l’aube de ses quarante ans. Et la santé, c’est héréditaire. Il y avait le boucher à qui on ne la faisait pas, qui savait compter, cinq saucisses, deux kilos de jambons, un kilo vingt-cinq d’abats, il y en a un peu plus, je vous le mets. Mais le gaillard était joueur. Chaque nuit, il se réunissait chez le gardien des cloches avec le buraliste et le cordonnier pour des parties de poker endiablées. Et le jeu, c’est héréditaire. Il y avait le boulanger qui savait compter lui aussi, une baguette, deux éclairs au café, quatre francs six sous, et avec ceci ce sera tout. Mais le bonhomme était assez laid. Et la laideur, c’est héréditaire. Enfin, il y avait le notaire qui était intelligent, qui était costaud, qui était en bonne santé mais ses ardeurs étaient glaciales. Madame Bellegrave en avait souvent subi les inconvénients. Et l’impuissance, c’est héréditaire. A ce rythme d’investigation, le village puis bientôt le canton tout entier y passa. A croire qu’il n’y avait pas un seul bon parti dans la région.
Mme Bellegrave se désespérait, ne savait plus quoi inventer pour s’excuser auprès de son mari de ne pas tomber enceinte. Quand, un soir, elle alla au grand bal des pompiers du village voisin. Elle espérait là-bas, trouver d’autres étalons étrangers à associer à son vaste projet. Comme l’on s’en doute, sa démarche fut plus fructueuse qu’elle ne l’aurait voulu. L’individu qu’elle y rencontra lui donna sept enfants.
Il était très élégant, bien de sa personne, de petites rides qui s’affichaient à chacun de ses sourires, et un regard à faire fondre le cœur le plus glacial. Son nom n’a pas d’importance. Enfin, pas pour le moment. Il ne fallut pas plus de cinq minutes à Mme Bellegrave pour le reconnaître comme le père de ses enfants. Elle avait l’habitude.
Il la fit danser toute la soirée puis l’emmena promener dans la campagne et s’arrêta à proximité d’une grange pleine de foin. Ne vous méprenez pas à son propos. L’inconnu avait deviné les intentions de Mme Bellegrave. Et cela ne lui posait aucun problème. Etait-il de ces marins qui ont un enfant dans chaque port ? Ou avait-il d’autres ambitions ?
Toujours est-il que neuf mois plus tard, Jules naquit. Il était grand, pour un bébé, signe annonciateur qu’il serait l’aîné d’une longue fratrie. Mr Bellegrave était fier de son fils, aussi fier que peut l’être un père naïf et cocu. Pour Mme Bellegrave, l’expérience lui fut si agréable, qu’au milieu des couches, des pleurs et des diarrhées, elle repensa au bal et à sa folle nuit au milieu des foins et comme ça, comme si le Bon Dieu lui avait soufflé à l’oreille, elle eut envie de recommencer. Elle attendit donc trois mois, trois longs mois où patiemment, elle rêva à de longs baisers langoureux, de caresses délicates, et de gestes sans promesses. Vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin. Mme Bellegrave s’était parée de ses plus beaux bijoux, avait enfilé sa plus belle robe et s’était enduite de son plus pur parfum et retrouva l’inconnu qui était père d’un enfant de trois mois. Il semblait de très mauvaise humeur et avait sur le front des plis de contrariété. Ils ne se dirent pas le moindre mot, dansèrent pratiquement toute la nuit. Puis, au petit matin, ils partirent en promenade et s’arrêtèrent à l’orée d’un bois où ils s’unirent dans la fraîche rosée. Neuf mois plus tard naquit Fernand qui était l’opposé parfait de son frère. Il était très beau lui aussi mais était loin d’être aussi gentil. Pour Mr Bellegrave, c’était un ravissement. Il était fils unique et savoir qu’il avait fait deux fois mieux que son père le confortait dans son idée d’être un type exceptionnel. Mme Bellegrave n’eut jamais le cœur de le contredire. Son ravissement à elle, était total. Elle voulait deux fils, elle les avait. Mais voilà, ce n’était pas suffisant. Au fond d’elle elle voulait revoir l’inconnu. Elle y pensait la nuit, elle y pensait pendant la journée. Elle y pensait aussi quand elle ne pensait pas à lui. Elle attendit alors trois mois, trois mois pendant lesquels le temps lui déchira le cœur. Puis, quand vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin, elle mit sa plus belle robe et alla danser. L’inconnu la prit dans ses bras avec une vigueur qu’elle ne lui connaissait pas mais qui l’envoûta. Cette vigueur ne s’effaça pas lorsqu’il la prit à même le sol quelques heures plus tard. Neuf mois plus tard, ce fut un enfant des plus vigoureux qui naquit. Mais cela ne suffit pas à Mme Bellegrave. Elle passa donc trois mois à attendre. Trois mois rapides qui passèrent comme une course. Quand vint la nuit du bal annuel des pompiers du bal voisin, Mme Bellegrave ne prit même pas le temps de faire une prière et se dirigea d’un pas vaillant. L’inconnu la prit dans ses bras mais ils ne dansèrent même pas une danse et allèrent finir la soirée contre la porte du Presbytère qui se trouvait à deux pas de là. Neuf mois plus tard naquit Joseph. Mr Bellegrave qui avait atteint avec ses trois premiers fils les buts qu’il s’était fixé ne savait pas ce qu’il ferait de ce nouvel enfant. Un peu, par hasard, bizarrement dirons-nous, Mr et Mme Bellegrave destinèrent Joseph au séminaire. Quatre beaux fils qui montraient, malgré leur jeune âge, des signes prometteurs d’intelligence, cela aurait pu suffire à la plupart des mères. Mais pas à Mme Bellegrave. Etait-elle attirée par une cinquième maternité ou par une nouvelle nuit de passion fulgurante ? Toujours est-il qu’elle voulut revoir l’inconnu. Elle mit trois mois à se préparer. Autant dire que lorsque vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin, elle était prête. L’inconnu, ce soir-là avait envie de parler. De parler de tout, de rien, de rien surtout. Il était incollable sur les choses de la vie, sur la nature, le monde et tout ce qui s’y rattachait. En fait, il était incollable sur tout. Mme Bellegrave qui n’entendait à longueur de journée que les idioties de son mari, les pleurs de ses enfants et les soupirs de ses amants, l’écouta avec l’attention de l’écolière qui prépare un contrôle. Puis, lorsque la soirée s’acheva, ils allèrent quelque part pour s’unir à nouveau. Et à nouveau, neuf mois plus tard, un enfant naquit. On l’appela Jean. Mais on aurait très bien pu l’appeler Maurice ou Roger ou Héron Héron Petit Patapon que cela n’aurait rien changé. Car Jean ne parlait jamais et jusqu’à la fin de sa vie, on se demanda s’il n’était pas muet. Pendant les trois mois qui suivirent sa naissance, Mme Bellegrave fut remplie d’une faim dévorante. Elle avait faim d’amour, de revoir l’inconnu qui lui avait donné quatre fils dont il ne savait rien. Trois mois pendant lesquels elle multiplia les amants plus que de coutume pour tromper son manque. Lorsque vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin, elle s’y précipita tellement qu’elle arriva la première. A vrai dire, il n’y avait personne à part le traiteur. Pour patienter, elle se jeta donc sur le buffet gratuit et c’est dans la position peu romantique de gober une saucisse que l’inconnu la trouva. Elle fut terriblement gênée et alla jusqu’à rougir. Mais il fit la plus agréable des réponses en partageant avec deux hot-dogs débordant de sauce. C’est ainsi qu’ils firent l’amour entre ballonnements et relents d’ail. Neuf mois plus tard naquit Pierre qui ne manqua jamais de rien. Mme Bellegrave fut cette fois, un peu déçue. Ce nouvel enfant était deux fois plus gros que ses frères et était quand même moins beau. Elle pensa donc à s’arrêter là. Elle aurait bien voulu demander conseil à son mari, mais Mr Bellegrave, en plus de ne pas être de bon conseil, se croyait être l’heureux géniteur de six enfants. Après trois mois de réflexion, elle résolut de tenter l’expérience une dernière fois pour, comme qui dirait, faire oublier le raté de la dernière fois. Elle mit sa plus belle robe, se para de ses plus beaux bijoux, s’enduit de son plus beau parfum et s’envola, légère, vers le village voisin. L’inconnu l’attendait sous un porche.
- Madeleine, vous voici.
En sept ans, la nuit où ils conçurent Jean mise à part, Mme Bellegrave avait à peine entendu sa voix. Elle ignorait son prénom et n’avait aucune idée de la façon dont il avait appris le sien.
- J’ai envie, continua-t-il, que cette soirée soit la plus inoubliable de votre vie.
Il l’emmena danser, lui susurra des mots doux, lui fit finalement des promesses qu’elle accepta sans condition et ils s’épanchèrent d’amour jusqu’au petit matin.
- J’espère qu’il fera un bel homme.
- Comment savez-vous que ce sera un garçon ?
- Cela ne peut pas être autrement. Vous feriez de moi, sinon, le plus malheureux des hommes.
Neuf mois plus tard, c’est bien un garçon qui naquit et on l’appela Sébastien. Les mots de l’inconnu l’avaient troublée et ils l’accompagnèrent pendant toute la grossesse. Trois mois après, Mme Bellegrave ne vit plus de raison de retourner au bal. Elle était mère plus que de raison et avait tous les amants dont elle pouvait disposer. C’est donc l’inconnu qui vint la voir. Cet homme père de sept fils dont il n’avait jamais nié l’existence frappa à sa fenêtre le soir du bal annuel des pompiers du village voisin.
- Vous ! fit Mme Bellegrave apeurée à l’idée que son mari ne les découvre. Mais comment… ?
- Il fallait que je vous voie. Pour que je vous parle de mon projet.
- Quoi ? Mais de quel projet parlez-vous ? Si vous pouviez revenir demain matin…
- Nous avons eu sept fils, Madeleine. Sébastien peut être à l’origine du plus grand de mes rêves.
- Je ne comprends pas…
- Depuis la nuit des temps, il est dit que le septième fils d’un septième fils sera doté de pouvoirs qui dépasseront l’entendement humain. Il sera l’élu et rivalisera de puissance avec Dieu même. Il faut que Sébastien ait sept fils et alors, mon bonheur sera complet.
Mme Bellegrave ne comprit pas immédiatement tout ce qu’impliquait cette révélation. L’inconnu l’avait sciemment mise enceinte sept fois consécutives. Et son projet avait bien des airs diaboliques.
- Prenez bien soin de notre fils, Madeleine, je reviendrai vous voir lorsqu’il sera en âge d’être père.
Et l’inconnu disparut comme il était venu. Seize années passèrent. Mme Bellegrave avait vieilli. Ses amants étaient aussi variés mais un peu moins nombreux. Les sept frères étaient de solides gaillards et étaient tous mariés. Sauf Sébastien. Elle n’a jamais oublié la visite de l’inconnu et depuis quelques mois, attendait patiemment son retour. Vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin. Mme Bellegrave ne s’y rendait plus depuis belle lurette mais Sébastien, lui, s’y rendait pour la première fois. Il rencontra une femme douce, belle, dont le rêve le plus fou était de tomber enceinte. Il ne l’épousa pas mais lui fit six enfants, en six années consécutives. Ces six enfants étaient six fils. Dans la famille, tout le monde riait de la coïncidence. Seule Mme Bellegrave ne riait pas. Elle n’avait jamais oublié le discours de l’inconnu prononcé presque vingt-trois ans plus tôt. Il avait dit qu’il lui rendrait visite mais elle ne l’avait jamais revu. Avait-il rendu visite à Sébastien ? Etait-ce lui qui avait mis la jeune amante de son fils sur sa route ? Elle n’osait l’imaginer. Vint la nuit du bal annuel des pompiers du village voisin. Nuit où d’après les prémonitions de Mme Bellegrave, Sébastien devait concevoir son septième fils et mettre ainsi à bien le projet de l’inconnu. Elle décida de se rendre au bal, bien décidée à l’empêcher à tout prix. Depuis trois mois, elle avait mûri les plans les plus farfelus. Verser un laxatif puissant dans le verre de son fils, assassiner la future maman, castrer le futur papa mais aucun ne lui convint totalement. Pendant toute la soirée, elle ne quitta pas une seule seconde les amants des yeux.
- Madeleine, que faites-vous là ?
C’était lui. Il n’avait pas pris une ride, portait toujours une chemise blanche très élégante et parlait avec calme et douceur. Seul son regard avait changé. D’habitude si noir, si profond, il brûlait maintenant d’un feu éternel.
- Je veux vous empêcher. Votre projet ne plaît pas.
- Allons bon ! Et pourquoi cela ?
- Il me fait peur ! Oui ! On ne peut pas rivaliser avec Dieu !
- Et que connaissez-vous à Dieu ? La dernière fois que vous êtes allée à l’église c’était pour jouer au docteur avec un des enfants de chœur. Vous aviez six ans.
C’était la vérité. Mme Bellegrave essaya de se convaincre que c’était un hasard, que c’était une situation courante, une étape habituelle et tout à fait normale dans la vie d’une petite fille.
- Vous vouliez être une mère. Vous l’êtes. Vous êtes même une grand-mère. Et vous allez bientôt être gâtée. Vous allez bientôt devenir la grand-mère de l’élu.
- Je ne veux pas que vous fassiez de mal à Sébastien.
- Mais quelle horreur ! Bien sûr que je ne vais pas lui faire de mal ! Vous m’auriez parlé des autres à la limite ! Mais lui ! Il porte dans son slip, les derniers éléments de mon projet. J’ai la plus grande estime et la plus grande amitié pour cet enfant. Mon enfant, Madeleine. N’a-t-il jamais manqué de rien ? N’a-t-il pas passé une enfance harmonieuse et heureuse ?
Mme Bellegrave se rappela les seize années qui venaient de passer. Aucun de ses enfants n’avait eu à souffrir de leur vie. Ils avaient été choyés par Mr Bellegrave et aussi par elle. Mais, maintenant qu’elle y pensait, l’enfance de Sébastien avait été plus douce. Comme si les écueils de la vie l’avaient épargnés. Il n’avait pas eu de bagarre à l’école, de traumatisme ni de chagrin d’amour. Il était aussi pur qu’un ange.
- C’est vous qui… ?
- Evidemment, Madeleine. J’ai pris soin de notre enfant. J’ai toujours voulu ce qu’il y avait de mieux pour lui. Regardez, n’est-elle pas jolie ?
- C’est vous aussi qui… ?
- Evidemment. C’est ma fille.
Mme Bellegrave s’évanouit sous le choc. Lorsqu’elle se réveilla, Sébastien était assis à côté d’elle.
- Sébastien, comme je suis heureuse. Pourquoi sommes-nous à la maison ?
- Tu t’es évanouie, maman. Je t’ai fait transportée ici.
- Où sont tes frères ? Où es ton père ?
- Tout le monde est parti pour le pique-nique. Ils nous attendent.
- Le pique-nique ? Mais quelle heure est-il ?
- A peu près midi et demie.
- Quelle horreur ! Et le bal ? Comment s’est fini le bal ?
- Très bien. Quand je t’ai déposé ici, comme le médecin a dit que tu avais juste besoin de repos, j’y suis retourné. Je viens à peine de rentrer.
- A cette heure ? Et qu’as-tu fait jusque là ?
Sébastien rougit et Mme Bellegrave comprit. Elle s’évanouit de nouveau. Neuf mois plus tard naquit un nouvel enfant. Ses parents l’appelèrent Madeleine.
Dès la lecture achevée, sept enfants traversèrent la pièce. Il y avait Jules, plus grand que les autres, Fernand qui n’était pas gentil, Eric le plus fort d’entre tous, Joseph que ses parents destinaient à être prêtre, Jean qui ne disait jamais un mot, Pierre qui mangeait plus que toute fratrie réunie et Sébastien qui était le plus petit. Un par un, ils passèrent par la porte et disparurent. Quand il ne resta plus que Sébastien, il se retourna vers nous, nous fit un signe de la main en souriant et disparut à son tour. Je compris alors que les frères Bellegrave n’existaient plus que dans notre souvenir.
L’homme qui ne vieillissait pas
Chaque matin, en se levant, il a l’habitude ne pas allumer la lumière. D’ailleurs, il n’y a ni lampe de chevet, ni bougie dans sa chambre. Seuls un lit, une chaise et une petite table constituent le mobilier. La chaise accueille chaque soir ses vêtements correctement pliés. Il n’y a pas de réveil sur la table qui ne sert qu’à recevoir une paire de gants impeccable qu’il porte en permanence. Les volets de sa chambre, comme tous ceux de la maison, sont en permanence hermétiquement clos. Pas le moindre rayon de soleil n’ose s’y aventurer. Il a pris l’habitude de s’habiller et de se déshabiller dans le noir. Tel un aveugle, il connaît l’emplacement précis de chaque objet, le nombre exact de chaque pas entre le lit et la chaise, la chaise et la salle de bains. Sa salle de bains est rudimentaire. On y trouve une douche et un petit lavabo. Pas de glace. Il n’aime pas se regarder. Avant de commencer sa toilette, il passe sa paire de gants. Il ne tient pas à apercevoir ses mains par accident.
Après avoir avalé un maigre petit-déjeuner, il enfile un pardessus et prend sa canne avant de sortir par la porte de la cuisine. C’est une petite maison sans âge, perdue au milieu du temps, perdu au milieu d’une campagne sans vie, sans marque. Comme un automate, il marche lentement vers le portail, l’ouvre, le referme et longe une minuscule route faite de cailloux.
Quelques heures plus tard, sans comprendre, sans raison, il s’est perdu dans sa promenade. Le chemin qu’il prend d’habitude l’a transporté bien loin de chez lui. L’homme semble paniquer car il y’a bien longtemps qu’il a perdu le sens de l’inhabituel. Il aperçoit alors des ruines qui le troublent et le font frémir. Il hésite puis y pénètre sans trop savoir pourquoi. Il regarde une pierre, puis une autre, témoins patients du temps qui passe. Et cette pensée le terrifie.
Soudain, un bruit. Il se retourne, affolé, apeuré, certain d’être tombé dans un piège ; quand il aperçoit un vieil aveugle, couvert de haillons et courbé par le poids du temps.
- Qui est là ? grince l’aveugle, un frisson dans la voix. Que me voulez-vous ? Je sais qu’il y a quelqu’un. Je sens votre présence. Qui est là ?
L’homme est choqué par l’allure du vieil homme. Ce qu’il a toujours fui s’affiche devant ses yeux tandis qu’un vent glacial lui parcourt l’échine. S’il le pouvait, il vomirait.
- N’ayez pas peur, je ne vous veux aucun mal. Je suis un gentilhomme et j’habite à quelques lieues d’ici. J’ignorais que ces ruines étaient habitées.
- Mais… ! Je connais cette voix ! Parlez, parlez encore, ça va me revenir.
- Je pense que vous faites erreur. Je vis seul et ne connais personne. J’avais même oublié que la nature pouvait être aussi cruelle.
Ses yeux ne sont plus habitués aux ravages du temps. Il les a maintenus hors du temps comme le reste de sa vie.
- Ce n’est pas la nature, c’est… Oui. Ca y’est ! Mon vieil ami, c’est toi, c’est bien toi !
L’homme trésaille. Son être tout entier est en proie à une révolution. Quelque chose au fond de ses entrailles se met à hurler.
- Oui, tu ne te souviens pas ? J’habitais cette maison avant qu’elle ne tombe en ruines. Nous étions voisins. Tu venais souvent jouer. L’endroit où tu te trouves…c’était ta cachette préférée, pendant nos jeux interminables. Oh ! Comme les doux souvenirs sont durs à mon cœur.
Le hurlement se tait dans sa bouche.
- Je me souviens… C’est affreux comme tu as changé. Ta peau était douce et la voilà fripée telle du papier pour la cheminée. Tu étais le roi des cabrioles et voilà que tu n’arrives même plus à te tenir debout. Quel est ce mal qui te ronge ?
- C’est le temps, mon vieil ami, tout simplement. Le temps qui déchire chacun d’entre nous.
- Non, pas moi. Le temps n’a pas d’emprise sur moi. Rien ne vieillit autour de moi. Moi-même, je reste jeune. Mon visage ne porte pas les meurtrissures de l’âge, ni mon corps, ni mes mains. Mon univers est figé. Il n’y a que toi aujourd’hui et … cette maison. Je dois y aller, mon cœur est troublé de ce visage que tu m’offres.
L’homme cherche à s’éloigner. Cela ne peut être qu’un cauchemar. Il doit retourner chez lui, se remettre au lit et lorsqu’il sera réveillé, tout sera effacé, tout.
- Non, mon ami, reste. J’ai oublié le temps moi aussi. Même si je sens mon corps vieillir, il y a bien longtemps que je n’ai pas vu le monde. Longtemps ? Ce mot ne veut rien dire pour un aveugle. Une seconde, quand on est meurtri paraît être une éternité. Reste, il va bientôt faire nuit, je le sens. Dans la nuit, tu ne verras pas mon visage. Et si tu pars, tu ne retrouveras pas ton chemin. Tu erreras sans but, comme un aveugle.
L’homme doit se résigner. Comme un animal blessé, il s’avance lentement et se laisse tomber sur une grosse pierre.
Après avoir fait un grand feu, l’aveugle s’est couché à même le sol. L’homme dort depuis longtemps, allongé sur le côté. Soudain, l’aveugle se redresse, avance sa main près des flammes, sent que le feu va bientôt s’éteindre. A tâtons, il s’approche de l’homme, touche son visage. L’homme ouvre les yeux.
- Mon ami, comme tu as vieilli, chuchote l’aveugle croyant que l’autre est toujours endormi. Ton visage angélique porte les marques du chagrin et est aujourd’hui cerné de rides. Je lis la mort sur ton visage.
L’homme se lève, repousse l’aveugle violemment qui tombe sur le dos.
- Non ! Non ! Maudit ! Je ne vieillis pas ! Non ! Mensonges que cela !
- Hélas, mon ami. Nous sommes bien vieux tous les deux. Nous n’y pouvons rien. Le temps nous a retrouvé, ou l’inverse…
L’homme est ivre de colère. Ses sens se troublent.
- Tais-toi maudit ! Silence ! Traître !
Il lui donne un coup de pied dans le ventre, puis un autre, puis un autre.
- Je ne vieillis pas. Mon corps ne meurt pas.
Il saisit l’aveugle par ses guenilles, et ce qu’il craignait tant arrive. Au bout de sa chemise impeccable, il voit ses mains. Ses horribles mains ridées. De terreur, il lâche l’aveugle.
- Non… Mes mains… Qu’as tu fait ? Mes mains !
Il prend une pierre par terre et frappe l’aveugle, violemment, plusieurs fois, une tache de sang apparaît et salit ses mains. Au comble de l’effroi, il les met, tremblant, devant ses yeux.
- Maudit ! Maudit ! Je suis maudit !
Et comme un dément, s’enfuit dans la nuit.
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