Samedi 18 août 2007

C’est autre part cette fois que l’avion nous conduit. Nous retraversons la mer impériale et les plaines interdites. Nous nous rendons vers la patrie des marchands, des tire-laines et des colporteurs. Nous voyageons vers la république batave.

Emma ne m’a rien dit. Pas même lorsque la Grande Muraille s’est esquissée sous nos pas. Elle m’entraîne une nouvelle fois sans rien dire et sans que je ne demande rien.

Rochefort est mort. C’est certain, à présent. J’ai écouté les derniers battements de son cœur. Sur ça non plus, Emma n’a rien dit. Ce n’est pas le premier homme qu’elle tue, évidemment. Mais je ne sais pas, à moi, ça m’a fait quelque chose. C’est comme si nous avions perdu la raison de nous battre. Avoir un pire ennemi n’est pas donné à tout le monde. Il faut de l’entraînement. C’est une aventure quotidienne, une vie faite de luttes, de doutes et de peurs. Un pire ennemi, il faut savoir le garder pour ne pas qu’il se lasse, qu’il aille voir ailleurs s’il n’y a pas d’adversaire à sa taille. Emma et moi avions réussi à le garder. Rochefort nous détestait mais nous respectait. Avoir un pire ennemi, ca crée des liens. On devient presque intimes. Le découper en petites rondelles laisse forcément des traces.

 

 

 

- Emma ?

- Oui ?

- Tu veux qu’on parle de Rochefort ?

- Non, pourquoi ?

- Je ne sais pas…je m’étais dit que peut-être…tu voudrais en parler. Enfin, c’est ce que je m’étais dit…

- Tu t’es trompé. Je ne tiens pas à en parler. C’est de l’histoire ancienne. Et puis, on a fait ce qu’il faut.

 

 

 

Elle faisait sans doute allusion à la sépulture de fortune qu’on avait aménagée à son égard. Encore une chose que je n’avais pas comprise. C’est elle qui l’avait zigouillé et c’est moi qui creusais sa tombe.

 

 

 

- Je ne sais pas… si c’était moi qui l’avais tué… je crois que j’aurais envie d’en parler.

- Et bien parles-en ! Mais ne m’en veux pas si je ne t’écoute pas.

- Qu’est-ce qui t’arrive ?

- Rien. Absolument rien.

 

 

 

Si Emma était une prisonnière et moi son compagnon de cellule, je pense qu’elle m’aurait sauté dessus et qu’elle m’aurait poignardé avec son stylo bille.

 

 

 

- Rochefort…

- Mais t’as fini avec Rochefort ? Il est mort ! S’il te manque tant t’avais qu’à te prendre un souvenir. Sa moustache brune, par exemple !

 

 

 

Non. Je ne veux pas m’imaginer la scène. Merde. Trop tard.

 

 

 

- Je ne comprends pas ta colère. Tu n’es jamais en colère sans raison.

- C’est toi qui m’agaces avec ton calme olympien.

- Je n’ai aucune raison d’être énervé.

- Moi si.

- J’aimerais connaître cette raison.

 

 

 

Si j’étais un épis de blé et elle une faux, je crois que je n’aurais pas fait de vieux os.

 

 

 

- Où as-tu appris à être aussi chiant ?

 

 

 

Un temps. Gênant.

 

 

 

- Disons que je n’aime pas l’endroit où nous allons.

- On dit pourtant que la ville est superbe.

- C’est pour les touristes ça. L’endroit où nous allons n’est marqué sur aucun guide.

- Pas même le routard ?

- Arrête.

 

 

 

Excellente suggestion. Elle n’avait pas envie de rire.

 

 

 

- Je vais devoir revoir quelqu’un que j’avais exclu de ma vie.

- Qui ?

 

 

 

Grossière erreur.

 

 

 

- Tu n’as pas à le savoir. Sache juste qu’il te faudra te tenir prêt. La moindre erreur pourra nous être fatale. Comment va ton crâne ?

- Parfait. Je n’ai pas eu d’attaque depuis le nouvel an.

- Il ne faudrait pas que ça t’arrive pendant la transaction.

- Quelle transaction ?

- Il ne faudrait pas que ça t’arrive pendant le boulot.

- Quelle transaction ?

- Je veux pouvoir compter sur toi. A chaque instant. Y aller seule serait du suicide.

- Quelle transaction ?

 

 

 

Si j’étais une Valstar vide et elle un supporter de foot, ma caboche se serait dispersée sur un mur de brique.

 

 

 

- Gaspard, je n’ai pas envie d’écouter tes questions. Je ne supporte plus tes questions. Surtout en ce moment.

- Tu me promets du grabuge, m’énervai-je soudain. Tu parles de suicide, d’erreur fatale et tu voudrais que je me taise ? Ce silence a failli me coûter la vie avec Rochefort !

- Quoi ? dit-elle d’une voix basse mais ferme.

- Si tu m’avais dit qu’il était un ronin, je ne l’aurais jamais provoqué.

- Je te signale que je t’ai sauvé la vie.

- Oui, je te remercie pour cela. Mais il y a quelque chose que tu ne veux pas me dire. Si ce type était autrefois un samouraï, il devrait avoir plusieurs centaines d’années ! Ce qui est loin d’être le cas.

- C’est sans importance.

- Ca a de l’importance pour moi. Je veux savoir.

 

 

 

Si j’étais une petite maison dans la prairie et elle un ouragan, j’aurais vue sur la mer à présent.

 

 

 

- Il y a des choses qui dépassent l’entendement. Enfin, celui de la plupart des gens. Et même si je sais que tu pourrais comprendre, je ne tiens pas à te le révéler. Pas pour le moment, en tout cas.

- Il y a eu quelque chose entre vous, n’est-ce pas ?

- Oui, ca je peux enfin te le révéler. Armand et moi avons été amants, autrefois.

- Armand ?

- C’est son prénom.

- Armand Rochefort ?

- Je ne sais pas si Rochefort est son vrai nom de famille. Je ne l’ai jamais su. Mais son vrai prénom est Armand, ça j’en suis sure.

- Vous avez donc… ?

- Oui. Dans une autre vie.

- Et ça ne te fait rien de l’avoir tué ?

- Bien sûr que si, pour qui tu me prends ? Mais à une époque, Armand et moi avons pris une voie différente. Nous savions parfaitement, l’un et l’autre que ça finirait ainsi. On ne tue pas son meilleur ennemi sans en ressentir le manque.

 

 

 

Emma avait morflé dans cette histoire. C’était rare mais ça lui arrivait. Dans ces cas-là, elle s’isolait complètement dans un lieu inconnu de tous, même de moi. Des jours, des semaines, parfois des mois entiers, s’écoulaient avant que je ne reçoive à nouveau de ses nouvelles.

 

 

 

- Pourquoi as-tu accepté cette mission ? Nous aurions pu rentrer à New-York et tu aurais pu prendre quelques vacances.

- Je sais. Mais j’ai accepté sans réfléchir.

- Je ne crois pas.

- Quoi ?

- Tu as accepté parce que tu voulais revenir là-bas. Et revoir cette personne.

- Arrête de parler sans savoir. Sache que je règle mes problèmes seule et que personne ne me dicte ma conduite. Personne, même pas toi.

 

 

 

Le silence fut long et gêné, enfin, pour ma part. Emma était un puits à secrets. Je voulais vivre intensément notre histoire, la vivre sans relâche, sans contrainte. Mais j’oubliais que je ne lui avais pas demandé son avis. Elle avait d’autres raisons, d’autres secrets. Et surtout, elle ne nous voyait pas comme je nous voyais. Nous sommes donc restés comme deux idiots avec nos reproches pour nos silences et les quelques regards qui se croisaient suffisaient pour se taire.

Enfin, on arriva.

 

 

 

- Gaspard ?

- Oui.

- Méfie-toi de Batave. Il est pire que Rochefort.

- Batave ? C’est de lui que tu as peur ?

- Je n’ai pas peur puisque je sais à quoi m’en tenir. Batave est un homme mauvais. 150 kilos de cruauté pure. La ville lui appartient et peut-être même tout le pays. C’est un fou qui fait tout ce dont il a envie, même le pire. Il pourrait te tuer juste pour savoir quelle serait ma réaction.

- Et quelle serait ta réaction ?

 

 

 

Un nouveau silence mais ponctué d’un sourire celui-là. L’avion amorça sa descente. Déjà, une hôtesse nous souhaitait de revenir dans un haut-parleur grésillant.

 

 

 

- Gaspard, si je devais mourir aujourd’hui, qu’est-ce que tu ferais ?

Par Gaspard - Publié dans : Saudade : Emma
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Samedi 11 août 2007

- Les gens comme vous ne meurent-ils donc jamais ?

- Je pourrais très bien vous demander la même chose, Gaspard.

 

 

 

 

 

 

 

 

Rochefort impeccable dans son costume clair et sa chemise en soie a l’air plus vivant que jamais.

 

 

 

- Comment avez-vous fait ?

- Quelle importance ? Je ne suis pas mort, voilà tout.

- Ah non ! m’écriai-je. Vous ne pouvez pas ! Je veux savoir.

- Pourtant, je ne vous le dirai pas. Ca vous énerve les mystères, hein ? Vous ne supportez pas les choses sur lesquelles vous n’avez pas de poids ? Comme votre démon personnel, permettez-moi de rajouter un peu de moi sur votre balance. Je ne suis pas mort, certes. Mais ne trouvez-vous pas que Emma n’a pas l’air surprise le moins du monde ?

 

 

 

Emma, derrière moi, ne bronchait pas d’un poil.

 

 

 

- C’est…que nous nous en doutions. Les cafards ont la vie dure.

- Tss-tss-tss. Je vous ai connu plus volubile, plus…imaginatif. Vous me décevez.

- Rochefort ! Ne vous amusez pas avec moi !

- Ne voyez-vous pas que ce vous appeliez doute chez vous, est une certitude pour elle ? Elle sait parfaitement que je me trouverais ici. Même si, comme moi, elle ignore pourquoi. La force de l’habitude, sans doute.

- Que voulez vous dire ? Emma, tu ne dis rien ?

- Laisse faire, Gaspard, il joue. Et nous n’avons pas le temps. Donnez-moi ce papier, Rochefort.

 

 

 

Notre ennemi tenait une feuille de papier. Sans doute était-ce la croix dessinée sur la carte. Rochefort plia le papier en quatre et l’envoya à Emma.

C’était le haïku.

 

 volcan endormi

 neuf provinces réunies

 cri de la guerre

  

 

 

 

 

 

- Où avez-vous trouvé cela ?

- Mais ici. Sur cette pierre.

 

 

 

En plein milieu de la pièce trônait une grosse pierre qui devait se trouver là depuis des siècles.

 

 

 

- Comment saviez-vous qu’il fallait venir ici ?

- Comme vous, je suppose. J’ai une carte.

 

 

 

Rochefort jeta alors un nouveau papier plié en quatre. C’était la réplique exacte de notre carte. A l’arrière, on pouvait lire : « La croix désigne toujours l’endroit, Mr. R ».

Oui, Rochefort avait raison. Il y avait là un mystère de plus. Il n’était pas mort, bon. Il avait toujours eu de la chance. Une chance insolente. On nous avait donné une carte à chacun. On voulait donc nous réunir ici. Mais il n’y avait qu’un haïku.

 

 

 

- Oui, justement !

- Hé bien ? Vous vous croyez où ? Vous criez toujours comme ça ?

- Ca ne colle pas. Il n’y a qu’un seul haïku.

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

- Il y avait deux cartes, non ? Une pour toi et une pour lui. Mais il n’y a qu’un seul haïku. Comme si nous devions…

- Collaborer.

 

 

 

Rochefort avait deviné mes pensées.

 

 

 

- Les cartes avaient pour but de nous réunir et…

- …et le haïku de nous montrer quelque chose.

- Impossible ! Mon employeur n’aurait jamais fait ça !

- Ah oui ? Et quel est-il cet employeur ?

- Ne me prenez pas pour un idiot, Gaspard !

- Silence, Rochefort ! Vous m’empêchez de réfléchir.

- Ma voix ne vous a pas toujours fait cet effet là, très chère.

 

 

 

Une expression perverse traversa le regard de Rochefort.

 

 

 

- Ne me cherchez pas.

- Il faut décoder le haïku, m’empressai-je de dire avant que l’un d’entre eux ne sorte son arme.

- Oui. Les haïku font presque toujours référence à la nature. Ici, c’est « volcan endormi ».

- Nous devons chercher un volcan. Il y en a à Kyushu ?

- Comme partout à Cipango, mon cher Gaspard.

- Et rien ne dit qu’il faut chercher sur Kyushu.

- Ok. « Neuf provinces réunies », ça veut dire quoi ?

- Aucune idée.

- Ne mentez pas, Rochefort. Vous ne pouvez que le savoir. C’est ce que signifie Kyushu. Pour faire référence aux neuf anciennes provinces qui composaient l’île.

- Soit. J’ai fait une erreur. Je vous ai sous-estimée.

- C’est donc bien un volcan de Kyushu qu’il faut chercher.

- Peut-être pas, lâcha Rochefort d’une voix très basse.

- Et le « cri de la guerre » ?

- Ca aussi. Je pense que Rochefort le sait. Mais il ne le dira jamais.

 

 

 

Rochefort était absorbé dans une telle réflexion qu’il n’entendit pas les paroles d’Emma.

 

 

 

- Méfie-toi, Gaspard, il en sait beaucoup plus long qu’il ne veut l’admettre.

- Mais comment toi tu le sais ?

- Ca ne te regarde pas. Tu n’as pas à le savoir. Pour ton bien.

 

 

 

Nous n’étions pas plus avancés. Je ne connaissais absolument rien de ce pays. Et Emma malgré ce qu’elle savait ne devait pas connaître tous les volcans. Les recherches s’annonçaient longues et fastidieuses. Rochefort semblait être notre seul recours. Pour une raison que j’étais le seul à ignorer, il était bien placé pour savoir ce genre de choses. Mais il était toujours dans sa réflexion et rien ne semblait pouvoir l’y soustraire.

 

 

 

- Rochefort ! cria Emma au bout de cinq minutes. « Cri de la guerre » ! Vous savez forcément à quoi cela fait référence. Surtout dans ce pays.

- Je devrais vous remercier, Emma, de me rappeler de si bons souvenirs.

- Assez ! J’en ai plus qu’assez de ces mystères, de ces sous-entendus, de ces non-dits. Qu’est-ce que vous savez que j’ignore ?

- Nous pourrions noyer Cipango en entier avec ce que vous ignorez, mon cher Gaspard.

- Cette fois, c’en est trop !

 

 

 

Ivre de rage, je bondis vers Rochefort et lui assenais mon meilleur crochet du gauche. Le coup fut si violent qu’il tomba à terre.

 

 

 

- Non ! Gaspard !

 

 

 

Il était trop tard. Emma ne m’avait pas prévenu à temps. Rochefort se releva. Il se mit droit comme un piquet et me regarda. Son œil brûlait comme le feu des enfers.

 

 

 

- Tu n’aurais pas du. Il va te massacrer.

 

 

 

Il n’y avait pas de panique dans sa voix, pas de crainte. Pas plus qu’il n’y a de doute dans la voix de celui qui annonce un orage imminent. La colère de mon ennemi était inéluctable.

Il enleva sa veste de costume et la jeta à terre. Puis lentement, bouton après bouton, il défit sa chemise de soie et la jeta sans ménagement.

Son corps était couvert d’idéogrammes japonais tatoués et de cicatrices.

 

 

 

- Emma ? dis-je avec inquiétude.

- J’aurais du te prévenir, Gaspard. C’est ma faute.

- Mais qu’est-ce que ça signifie ? Qui êtes-vous vraiment, Rochefort ?

- Si j’avais eu mon sabre, vous n’auriez pas tenu une seconde, mon cher. Et même si votre mort est imminente, je vous propose de jouer un peu.

 

 

 

Sa voix d’ordinaire si calme transpirait la colère et la haine. J’avais déclenché une tempête qui allait tout emporter sur son passage.

 

 

 

- C’est un rônin, Gaspard. Un véritable guerrier.

- Un rônin ?

- Oui, un samouraï déchu.

 

 

 

Je me souvins d’avoir lu quelque chose là-dessus. Les samouraïs protégeaient un seigneur, un gouverneur ou le roi parfois. Ils lui étaient dévoués corps et âmes. Si leur maître était attaqué, il devait s’interposer au risque de leur propre vie. Jamais il ne devait le laisser se faire blesser ou pire, se faire tuer. Cela représentait un trop grand déshonneur. Et lorsque cela arrivait, lorsque le maître d’un samouraï mourrait, le guerrier devenait un rônin, un samouraï sans maître sur qui le déshonneur s’était penché et ne se relèverait pas. Les rônin devenaient soit mercenaires, soit bandits mais étaient toujours vagabonds.

 

 

 

- Un rônin…

 

 

 

Cela ne pouvait pas être possible. Nous étions en 1970, le temps des samouraïs est celui du Moyen Age.

 

 

 

- Je sais ce que vous vous dites, Gaspard. Je ne suis pas un vrai rônin parce que je n’ai pas l’âge. Rassurez-vous, il y a une explication à tout cela mais vous ne vivrez pas assez vieux pour comprendre.

 

 

 

Rochefort m’assena un direct à l’estomac qui me fit reculer de quelques pas. Le goût du sang me monta à la bouche. Des trempes, j’en avais pris quelques unes dans ma vie. Mais jamais, un seul coup de poing n’avait réussi à me mettre à terre.

 

 

 

- Mais je veux bien vous révéler quelque chose. J’ai compris le haïku.

 

 

 

D’un solide coup de poing dans le dos, il me cloua au sol.

 

 

 

- Le cri de la guerre. Vous voulez savoir ce que c’est ? C’est le chant des samouraïs. Leur unique raison de vivre. Un samouraï qui ne maîtrise pas le cri de la guerre ne peut protéger son maître.

- Alors…vous ne le maîtrisez pas… sinon votre maître ne serait pas mort…

 

 

 

C’est cette insolence de chaque instant, même dans les moments critiques, qui fait mon charme.

Un dernier coup de poing sec et fulgurant s’écrasa sur mon crâne et me laissa pour mort.

 

 

 

Trois coups. Trois petits coups avaient réussi à me terrasser. Dans mes souvenirs, dans les quelques vagues qui tachent le mur blanc de ma mémoire, je me vois me faire tabasser, me faire mettre en charpie, me prendre des dérouillées, des branlées, des corrections. Souvent j’avais été laissé pour mort, comme aujourd’hui. Mais aujourd’hui est différent. Je ne vois pas comment je pourrais m’en sortir. Il est impossible à quiconque de survivre à cela.

Je dois être en train de délirer. Le sang qui monte à mon cerveau me fait sans doute planer. Je ne sens plus mon corps, je n’entends plus rien. Mon mal de crâne a fini par s’envoler. Dommage de finir comme cela. Enfin, je me serais bien amusé quand même.

 

 

 

Un petit chuchotement. Un sanglot. Des pleurs. Quelqu’un pleure sur mon sort. Une voix féminine. Emma. C’est elle. Elle me tient dans ses bras. Elle me berce. Elle dit « Gaspard » et elle pleure. Je suis bien mort. J’ouvre les yeux.

 

 

 

- Gaspard ! Gaspard !

 

 

 

Oui, mon amour c’est bien moi.

 

 

 

- Gaspard, tu m’entends ? Comment tu te sens ?

 

 

 

Je viens de passer sous un rouleau compresseur. Mais je t’entends.

 

 

 

- Regarde-moi, Gaspard, ne ferme pas les yeux.

 

 

 

Non, je ne les ferme pas. Je ne les fermerai plus jamais si tu veux.

 

 

 

- Gaspard, je t’ai cru mort.

 

 

 

Ah ? Je ne suis pas mort ? Mais ce n’est pas possible. Je regarde autour de moi. A côté d’Emma, il y a un sabre, un katana. Il est souillé de sang. Un peu plus loin, un corps ressemblant à Rochefort est couvert de ce même sang. Il tient un katana à la main lui aussi. Mais le sien brille comme de l’argent.

Mon Emma s’est déchaînée comme une furie. Elle a eu peur pour moi. Je la regarde pleurer. Je crois que c’est la première fois. Elle est si belle. Il ne faut pas que j’y prenne goût, je pourrais le regretter.

 

 

 

- Qu’est-ce qui te fait sourire, imbécile ?

- Tu sais…tu ressembles beaucoup à un volcan endormi.

Par Gaspard - Publié dans : Saudade : Emma
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Samedi 4 août 2007

volcan endormi

 

 

L’île de Kyushu n’est pas un problème pour Emma. Elle connaît les routes et la région par cœur. Encore un mystère sur lequel je ne vais pas me pencher.

Nous avons embarqué sitôt le feu d’artifice terminé.  Je me souviens avoir dormi. Ai-je rêvé d’Emma ? Sans doute. J’ai du imaginer qu’elle s’était incarnée dans un samouraï des temps anciens. La présence du sol de Cipango sous mes pas a certainement joué un rôle dans cette interprétation. Mais je n’aurais pas vu Emma en geisha. Ces femmes au sourire figé qui se mettent en quatre pour satisfaire les besoins des hommes. Emma n’est pas une femme de compagnie. Ce serait plutôt moi d’ailleurs. Elle est de ces femmes qui ne se laissent pas dompter, qui savent que, dans un monde gouverné par les hommes, elles doivent être aussi impitoyables qu’eux. A un moment de sa vie, une femme doit choisir entre devenir une geisha ou un samouraï. Ce choix, Emma l’a fait très tôt. Ce qui revient à dire qu’elle n’a jamais choisi. C’est une aventurière née. Au sens noble du terme.

Toute sa vie n’a été qu’une lutte. Tandis que moi, et tous les autres, nous laissions aller dans un confort maternel, elle suivait déjà l’entraînement qui ferait d’elle l’arme cruelle qu’elle était aujourd’hui. Certes, elle était belle, magnifique même. Nombre d’hommes auraient – et avaient – perdu la tête pour un de ses sourires. Certains étaient même prêts à se damner pour elle. J’étais de ceux-là.

Pour ses employeurs, dispersés autour du monde, elle n’était qu’une arme. Mais elle était plus que cela. Elle pouvait se sortir de n’importe quelle situation. Et comme tous les gens d’action, elle était accro au danger. Chacun des contrats qu’elle acceptait lui était adressé dans une boite aux lettres de New York – du moins, je suppose. Cela fait partie des choses que j’ignore. C’est une grande enveloppe kraft. On y trouve en général une photo d’un objet à dérober, du texte lorsque la mission doit être expliquée. Quelque fois, c’est juste la photo d’un homme ou d’une femme. Et cela se passe d’explications. Il arrive aussi, parfois, que se glissent divers accessoires comme une clef, une carte ou de faux papiers. Mais il n’y a jamais d’énigme. Jamais.

Emma n’est pas une femme comme les autres. Elle n’est pas un être humain comme les autres. Elle possède en elle, une puissance inimaginable. Lorsque l’on passe du temps avec elle, on finit par la ressentir. Comment expliquer ? Disons qu’elle garde cachée sa véritable force, ce dont elle est vraiment capable. Pour bien faire, elle est obligée de rester concentrée en permanence. Mais, sans rentrer dans les détails, il y a des moments, dans l’intimité où sa concentration se fait moins soutenue et sa véritable nature refait surface. Emma est un volcan endormi. Lorsqu’elle trouva le haïku, elle ne fut même pas surprise.

 

neuf provinces réunies

 

 

Je me souviens d’avoir dormi sur toute la longueur du trajet. Mais mon mal de tête ne m’a pas quitté. Il était simple de faire semblant, de penser à autre chose et, finalement, d’oublier mon mal pendant quelques instants. Mais toujours, il me rappelait à l’ordre. Je sentais les légions racler délicatement et consciencieusement le fond de ma caboche. Je les voyais à l’œuvre jour et nuit. Ils n’en avaient jamais assez. Ils n’en avaient jamais assez.

Qu’est-ce que je venais faire dans cette histoire, moi ? Je ne correspondais pas au profil. J’avais lu tous les James Bond et vu tous les films à l’exception du dernier. Ce Lazenby ne ressemble pas à James Bond. Paradoxalement, il a trop une tête d’Anglais. S’ils le gardent…hé bien, ma foi, je crois que je n’irais jamais plus voir un seul James Bond au cinéma. Emma me demande si je rêve. Je lui réponds que oui. Qu’est-ce que je peux faire d’autre ? Emma n’est pas le genre de femme à avoir besoin d’un allié. Surtout que je ne sers à rien. Je n’ai pas de compétence particulière. Elle dit que j’ai un esprit d’une logique implacable, que je peux élucider n’importe quelle énigme. C’est vrai que j’ai toujours aimé les énigmes. Je me souviens de ces nuits d’orage où, l’électricité faisant la gueule, nous étions obligés de nous raconter des devinettes pour ne pas avoir peur. Mais depuis trois ans que j’étais à ses côtés, je n’avais pas eu l’occasion de mettre mon savoir à l’épreuve. Je m’occupais de sa chambre, garais sa voiture, réceptionnais son courrier, couvrais ses arrières parfois même si elle n’avait besoin de personne pour s’en sortir. Les balles, en s’approchant d’Emma, faisaient un détour pour ne pas la toucher. Alors, à quoi j’aurais bien pu lui servir ? Non, elle s’était entichée de moi, voilà tout. Pourtant, je ne portais même pas chance. Imaginez James Bond traquant le Spectre accompagné d’un chat noir.

Ce jour-là, j’avais décidé de faire quelques librairies, à la recherche d’un livre. Lequel ? je n’en ai pas la moindre idée. Mais après une nuit de cauchemar, je m’étais réveillé avec une seule idée en tête : « Aujourd’hui trouve un livre rare ». C’est assez curieux en vérité. Mais j’ai du mal à me souvenir de quelque chose de précis. Mon dernier souvenir est la folle poursuite qui s’est terminée par la mort probable de Rochefort. Je ne saurais pas vous dire comment je suis arrivé là ni qui est vraiment Rochefort. Ce ne sont que de vagues impressions protégées par un voile infranchissable. Elles sont en moi mais je ne peux pas donner de date ni être sûr de ne pas les avoir inventées. J’étais donc à New-York, à la recherche d’un livre, j’avais déjà fait plusieurs librairies, lorsque je suis tombé sur un volume de cuir brun, enfoui au fond d’une cave, chez un bouquiniste de Church Avenue. Il n’y avait ni titre ni nom. Mon mal de tête m’a assailli à nouveau. J’ai su que c’était ce livre que j’étais venu chercher. Ne me demandez pas pourquoi. J’en serais incapable. Après, je ne sais pas trop ce qui s’est passé. J’étais en compagnie d’Emma et nous roulions près de Kyoto, poursuivis par Rochefort.

Cette carte dessinée par un gamin puait l’embrouille à 400 mètres. Je le savais. Emma le savait. Alors que faisions-nous en voiture, à une vitesse pas naturelle, en plein réveillon ? Emma aimait tellement le danger que lorsqu’il lui ouvrait la gueule béante, elle y plongeait les pieds joints. C’était une évidence. Ce qui l’était moins, c’était ma présence. Je ne servais à rien, nous sommes d’accord. Je n’étais donc pas obligé de venir. Mais qu’est-ce que serait ma vie sans elle ? Passer mes journées dans un square à fixer ce que tout le monde ne voit pas. Emma et moi étions liés par un lien indestructible. Lorsque nous nous sommes rencontrés, dans des circonstances, hélas, qui me sont aujourd’hui complètement floues, je l’ai prise pour un fantôme. Son visage me semblait connu. Elle m’avouera plus tard que je lui avais fait la même impression. Comment un type comme moi peut faire impression à une fille comme elle ?

Je suis l’homme de mille théories. Je me satisfais dans l’hypothèse. Il y en a une que j’apprécie plus que tout. Elle dit que la destinée d’un homme est divisée en neuf cercles concentriques, qui sont autant d’étapes à franchir pour se rapprocher du but ultime. Ce but diffère selon chaque personne. Il est contenu dans le neuvième et dernier cercle. Je ne sais plus depuis quand date cette idée. Elle semble si lointaine que j’ai l’impression de ne pas y avoir encore pensé. Mais elle fait partie de moi. J’avais pensé que neuf étapes signifiaient neuf adversaires à affronter. Ils ne seront, je pense, pas aussi nombreux. Il y a des milliers de façons de passer des cercles. Et je n’en ai pas parlé à chaque fois.

J’avais toujours cru que j’étais le personnage principal de mon histoire, je découvrais que je n’étais que le second couteau de la vie d’Emma. Elle est la raison qui me lie à l’existence. Sans elle, je ne serais qu’un vagabond. Pourtant, j’ai regretté quelques fois de l’avoir suivie. Dans ma tête, entre deux attaques fulgurantes des légions, je me souviens de Rochefort. Il m’avait capturé lorsque j’allais récupérer la Mustang. Un homme comme lui ne pouvait pas s’imaginer que Emma laisserait sa voiture à un incapable. Moi non plus d’ailleurs. Mais Emma, allez savoir pourquoi, me faisait confiance. Je suis donc tombé dans le piège tendu pour elle. Très vite, je me suis retrouvé attaché à une chaise dans un entrepôt désaffecté. A l’époque ce n’était pas encore un cliché que le cinéma allait s’user à employer. J’étais donc assis sur cette chaise, avec derrière moi deux ou trois mecs qui s’étaient amusés à me tabasser jusqu’à ce que j’en crève. Mais j’avais survécu. Rochefort, après moi, était le premier surpris. Je lui ai répondu qu’on ne se débarrassait pas de moi aussi facilement. Tournure un peu simpliste qui avait l’avantage de cacher ma terreur. Et Rochefort, moustache en avant, s’est approché de moi et m’a dit : « Gaspard, je vous tuerai autant de fois qu’il en sera nécessaire ». Aussi loin que j’aille dans ce monde, je pense que j’emporterai toujours cette phrase avec moi. Sa mort va laisser un grand vide.

Neuf cercles. Neuf provinces réunies. Le plus étroit contient mon but ultime. C’est une théorie intéressante. Mais ce que l’on ne dit pas, c’est ce que l’on doit faire une fois ce but atteint.

 

cri de la guerre

 

 

Il n’y a pas beaucoup de choses dont je me rappelle. Mais j’ai toujours su qu’Emma et moi étions liés par un lien indestructible et invisible. Ce dont je ne m’étais jamais rendu compte, c’est que ce lien dont j’étais si fier, reliait en réalité trois personnes.

Il ressemblait plus à Emma qu’à moi. Ils partageaient tous les deux un passé dont j’ignorais tout. Je pouvais seulement supposer qu’ils s’étaient affrontés au-delà du monde et du temps. Il était le seul homme qui pouvait faire peur à Emma. A moi aussi, il me faisait peur mais il était loin d’être le seul. Imaginez que vous n’avez plus peur de rien. Plus peur du noir, des parkings souterrains, de votre père, de vos cauchemars et que la seule et unique chose que vous redoutez, c’est un homme. Votre pire ennemi.

Je ne savais pas grand-chose sur lui. Je crois que Rochefort n’est qu’un surnom. Un truc pour paraître cool. C’était une sorte d’aventurier lui aussi. Il recevait des offres de contrat dans un lieu connu de lui seul. Les acceptait ou les refusait. Souvent – plus souvent qu’on l’aurait voulu – ce contrat exigeait précisément le contraire de ce que l’on demandait à Emma. Alors des courses poursuites s’engageaient, de Bornéo à New-York, de Paris à Budapest. Il perdait à chaque fois. Emma se surpassait lorsque Rochefort était à ses trousses. Jamais il n’aurait pu la vaincre. Emma n’avait qu’un seul point faible. Moi.

Lorsqu’il m’a capturé, j’étais terrifié. Pas par lui. Mais par la certitude de ma mort. J’ai pensé immédiatement à Emma. J’aurais voulu lui dire des banalités. Que je l’aimais, que je n’avais aimé qu’elle, qu’elle était la meilleure chose qui me soit arrivée. C’est con quand même, l’amour. Ses sbires m’avaient tabassé. Pas pour me faire parler, juste pour le plaisir. Ils avaient l’intention de me tuer. Ils n’ont pas réussi. Mais ça n’a pas empêché Rochefort de sourire. Je rêve d’une confrontation. D’un combat à mort, comme au cinéma. Et après une lutte inégale, je triompherais de lui comme l’on triomphe de Scaramanga. Mais la vie fait de vous ce qu’elle veut.

Encore aujourd’hui, j’ignore qui a pu dessiner cette carte. Si Emma l’a jamais su, elle s’est tue. Dans tous les cas, Rochefort en a reçu une identique. Il est même arrivé avant nous. Cinq minutes tout au plus. Il a trouvé le haïku. Il a pris le temps de le lire. Comme nous, il ne l’a pas compris. Et à présent, il nous regarde fixement. Dans son œil, hurle le cri de la guerre.

Par Gaspard - Publié dans : Saudade : Emma
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Samedi 28 juillet 2007

La voiture glisse sur les falaises comme une hirondelle. Elle s’envole à chaque courbe, danse sur la ligne blanche. Mais lorsqu’elle rate un virage ou un pas, elle dégringole comme une pauvre petite chose. L’explosion qui s’en suit est très euphorisante.

 

 

 

- Voilà, une bonne chose de faite, déclare Emma.

- Oui. On va enfin pouvoir profiter du paysage.

 

 

 

Depuis que nous avions débarqué à Cipango, 48 heures auparavant, cela n’avait été que bagarre, poursuites, coups de feu, combats d’épée et j’en passe… Mais à présent, notre dernier ennemi se trouvait au fond d’un ravin occupé à fondre avec la garniture plastique de son automobile. Les vraies vacances commençaient.

 

 

 

- Allez, Gaspard, ne traîne pas. Il faut qu’on soit à Kyoto avant une heure.

 

 

 

Emma était déjà au volant de sa Mustang Mach 1 et la faisait ronronner. Je ne sus pas refuser. L’instant d’après nous roulions à près de 200. A ma mine déconfite, elle répondit par un sourire tout en légèreté. Nous ne partagions pas le même engouement pour son V8 351 Windsor.

 

 

 

- Tu as réservé l’hôtel ?

- Bien sûr que non. Tu t’es toujours refusée à…

- Je sais. Je voulais juste savoir.

 

 

 

Ce qu’elle pouvait m’énerver lorsqu’elle ne me faisait pas confiance. C’est sûr, elle en avait bavé beaucoup plus que moi et son expérience lui dictait de se méfier de tout le monde. Mais je lui avais prouvé des tas de fois par le passé que j’étais un allié fidèle.

 

 

 

- Tu fais encore ta tête de lard ?

- Hein ? non. Pourquoi tu dis ça ?

- Je t’entends ruminer d’ici !

- Comment tu peux m’entendre penser avec tout ce boucan ? Moi, je suis obligé de hurler pour te parler !

- Tu as dit « boucan » ? Tu appelles le ronronnement d’un chat, un « boucan » ?

- Je croyais que c’était un cheval !

- Très amusant. Non, je t’assure, c’était très drôle. Beaucoup plus drôle que les conneries que tu racontes d’habitude.

- Tu pourrais tuer pour avoir un humour aussi fin que le mien.

- Possible. En tout cas, j’espère que pour la prochaine décennie, tu oublieras ton sale caractère.

 

 

 

Quarante-trois minutes plus tard, nous arrivions à Kyoto. Ni l’un ni l’autre n’y avions déjà mis les pieds mais il ne fallut pas cinq minutes à Emma pour retrouver son chemin.

 

 

 

- Je te laisse à la gare. Mon rendez-vous n’est pas loin.

 

 

 

C’aurait été stupide de demander de l’accompagner. C’est évident. Mais je l’ai fait quand même. Sa réponse ne mérite pas de figurer dans ces lignes.

Les préparatifs de la nouvelle année allaient bon train. Il était curieux de voir qu’un pays aussi fier que Cipango adoptait sans contrainte les coutumes occidentales. Emma pouvait en avoir pour longtemps, je m’assis sur un banc à l’extérieur. Si elle m’avait fait entièrement confiance, elle m’aurait sans doute emmenée avec elle. Même si son employeur lui avait demandé de venir seule. Grâce à sa réputation, Emma pouvait se permettre de faire quelques entorses au règlement.

Une détonation éclata.

Je saisis mon S&W 60. Ce n’était qu’un gosse qui jouait avec des pétards. Heureusement que personne ne m’a vu.

Je suis encore nerveux. Rochefort est pourtant mort. Sa voiture a plongé dans le ravin. Et il n’a pas pu en sortir. Non, nous ne sommes pas dans un James Bond. Je fais pourtant une cible facile. Emma n’est pas là pour me protéger. Je vois pourtant encore la moustache de Rochefort se rapprocher et me dire doucement : « Gaspard, je vous tuerai autant de fois qu’il en sera nécessaire ».

Ca y’est, ça me reprend. Putain de mal de tête. Ma vue va encore se brouiller. Je vais voir à travers.

Le ronronnement de la Mustang s’approche. Elle descend toute habillée de cuir.

 

 

 

- T’as une sale gueule !

- Merci.

- Toujours ton mal de tête ?

- Oui, c’est atroce.

- Où sont tes médocs ?

- Le tube est vide.

- T’es con ! Faut en acheter un autre.

- Pas la peine. Ils ne me font rien.

- Tu vas quand même pas rester dans cet état ?

- T’inquiète. Je vais assurer…la mission…

- Je m’en contrefous de la mission. C’est toi qui importes.

- Menteuse.

 

 

 

Elle ne mentait pas. Emma m’aimait tellement qu’elle aurait abandonné un contrat d’un million de dollars pour moi. Et pourtant, il n’y avait qui l’excitait plus que l’argent et le risque. C’était le grand mystère de ma vie.

 

 

 

- Ca va déjà mieux… Alors ?

- Alors ? Je vais te dire alors. C’est pas normal un mal de tête comme ça. Tu dois avoir une tumeur ou une saloperie de ce genre.

- Non…c’est pas ça. J’ai plutôt l’impression que quelque chose veut sortir de mon crâne mais n’y arrive pas.

- Ah ? Et qu’est-ce qui le retient d’après toi ?

- Moi. Je ne veux pas que mon crâne explose.

- Charmant.

- Vas-y, dis-moi.

- On a du boulot. Et je vais avoir besoin de toute ta caboche. Donc prends ton temps. Tu ne me sers à rien dans cet état.

 

 

 

La mission qu’on nous…qu’on lui proposait n’était pas comme d’habitude. Habituellement, on avait recours à Emma pour retrouver ce qui avait été perdu ou pour perdre ce qui ne l’était pas. Cette fois-ci, c’était une sorte de chasse au trésor, comme les gosses en font.

 

 

 

- Quand je suis arrivée au rendez-vous, il n’y avait personne. C’était dans un immeuble en construction. Le rez-de-chaussée était absolument désert. Il n’y avait juste qu’un parpaing en plein milieu avec ça dessus.

 

 

 

Emma me tendit une carte qui semblait avoir été dessinée par un gosse. Elle représentait Cipango. Dans le coin à droite, un soleil brillait d’une seule couleur, le jaune, et un dragon digne du Lotus bleu de Tintin nageait tranquillement dans le Pacifique. Une croix rouge, large d’au moins deux centimètres, était apposée sur l’île de Kyushu.

 

 

 

- C’est une blague ?

- Pas sûr. Regarde derrière.

 

 

 

Au dos de la carte, une écriture d’adulte indiquait : « La croix désigne toujours l’endroit, Miss P. »

 

 

 

- Miss P. ? C’est toi, ça ?

- Evidemment ! Qui veux-tu que ce soit ?

- Je ne sais pas…une coïncidence.

- T’as encore mal au crâne ou quoi ? Je ne crois pas aux coïncidences.

- Tu veux y aller ?

- Bien sûr.

 

 

 

Bien sûr. Je pose beaucoup de questions stupides quand même. Elle était venue à Kyoto pour cela. Maintenant qu’elle n’avait plus d’ennemis, elle pouvait tout se permettre. Surtout d’en trouver de nouveaux.

 

 

 

- Je crois que cette fois, tu vas devoir m’en dire plus que d’habitude.

- C’est-à-dire ? demanda-t-elle d’un air réellement étonné.

- Qui t’a contacté ?

- Je l’ignore, évidemment.

- Alors, comment t’a-t-on contacté ?

- Comme d’habitude. Un message à la gare centrale.

- A New-York ?

 

 

- Oui, à New-York ! C’est quoi ces questions Gaspard !

 

 

- Tu ne trouves pas bizarre de faire tout ce chemin pour trouver cela ? Qu’à notre arrivée, Rochefort et ses sbires nous attendent ! Et qu’il…qu’il…

- Oui ?

- Qu’il meure aussi facilement…

- Ah.

 

 

 

Je n’avais jamais harcelé Emma à ce point sur ses contacts. Elle prenait connaissance du contrat, venait me chercher, me disait que le strict minimum, touchait l’argent, me donnait ma part et voilà. Mais cette fois, il y avait quelque chose qui ne collait pas.

 

 

 

- Tu sais, Gaspard. Si ce n’était pas toi, je t’aurais déjà soupçonné de vouloir me trahir et t’aurais descendu. Mais j’ai appris à te connaître. Il n’y a pas plus méfiant et prudent que toi. D’autres appelleraient ça de la lâcheté. Moi j’appelle ça du bon sens. Si je suis aussi douée dans mon métier, c’est parce que je n’ai pas de bon sens. Je me fie à mon instinct et à ma chance surtout. Evidemment que je trouve cela bizarre. Toute cette histoire pue l’embrouille. Mais je ne vais pas abandonner maintenant. Au moment où cela commence à être drôle.

 

 

 

Elle grimpa dans la Mustang et mit le moteur en marche. Je réussis à m’y traîner. L’horloge placée sur le tableau de bord du côté passager, indiquait 23h53.

 

 

 

- C’est la vraie heure, ça ?

- Quoi ?

- C’est l’heure d’ici ?

- Oui, pourquoi ?

- Les années 70 sont dans sept minutes.

- Alors, on va prendre un quart d’heure pour boire un petit saké. On rattrapera le temps perdu sur l’autoroute. J’espère que tu ne vas pas mourir sur mon bois.

- Ton faux bois, tu veux dire ?

- Tu vas vomir ou pas ?

- Je crois surtout que je vais prendre le Shinkansen.

 

 

 

Emma nous conduisit jusqu’à une petite falaise où le panorama était exceptionnel. Loin des tumultes de la ville, on avait une vue sur toute la baie.

 

 

 

- Comment as-tu su ? Je croyais que tu n’étais jamais venue à Kyoto ?

- C’est vrai.

- Alors, comment ?

- Gaspard, cesse cette manie de toujours me questionner au sujet de mes secrets, tu serais déçu.

 

 

 

Elle était belle la femme que j’aimais. Je l’aimais sans limite mais la craignais aussi. Elle était impitoyable avec ses ennemis et n’avait jamais peur de rien.

 

 

 

- Tu trouverais ça con, si je t’embrassais sous les étoiles, au moment de la nouvelle année ?

- Sans doute.

 

 

 

Je l’embrassai évidemment et nous avons eu l’air con.

 

 

 

- Je pense comme toi, tu sais. Rochefort ne peut pas être mort. Tu as survécu à bien pire que ça et il est plus coriace que toi.

- Il va falloir s’attendre à le retrouver sur notre route.

- Oui. Et à l’affronter à nouveau, éternellement.

Par Gaspard - Publié dans : Saudade : Emma
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Samedi 21 juillet 2007

La pluie fine qui déborde sur mon galurin ne confirme qu’une seule chose : l’été n’est pas encore là. Il se fait attendre le bougre, tandis que le corps des badauds s’enduit de crème solaire à tout va, espérant quelque accalmie où il y pourrait bondir.

Depuis des semaines, je vis là, dans la rue, dans les estaminets, dans les halls de gare. Je ne me souviens plus de quand date la dernière fois où j’ai mis les pieds au bureau. Madeleine doit être dans tous ses états. Quand je pense que je l’avais recrutée pour son manque de professionnalisme et son incapacité chronique. Recrutée au dépit de jeunes femmes bardées diplômes, gonflées d’expériences. Je voulais une incapable. Car les incapables ne vous ennuient pas. Les incapables veulent bien faire et ont tellement peur de mal faire qu’elles travaillent plus que quiconque. Evidemment, on arrive parfois à certaines déconvenues. Mais avec du travail et de l’assiduité, Madeleine était parvenue à un rythme de croisière des plus honorables. Elle me surprenait souvent. Je suis sûr qu’à l’heure actuelle, elle s’est très bien occupée de mes affaires et que, lorsque je rentrerai, ce sera comme si je n’étais jamais parti.

Dans ma poche, je pris la liste qu’elle m’avait rendue. On pouvait lire sur l’en-tête : ATLANTIC RAILWAYS. Elle m’avait été envoyée par Gaspard, il y a plusieurs mois, après le prétendu naufrage du transatlantique. Soixante noms y étaient inscrits. Parmi eux : Gaspard, bien sûr, le professeur Charcot et le professeur Béryllium. Tous étaient passagers à bord du train de l’Atlantic Railways. J’avais chargé Madeleine de retrouver la trace de chacune de ces personnes tandis que, de mon côté, j’essayais d’en savoir plus sur Charcot.

On se souvient sans doute que j’avais fait chou blanc. Pendant l’année où il aurait du se trouver à bord du train, le célèbre hypnotiseur n’avait rien fait d’extraordinaire. Une année passée, sans doute, à la recherche et aux travaux divers. Le professeur Béryllium avait tout simplement disparu de la surface de la terre et je doutais même qu’il ait existé. Douze de ces passagers étaient des célébrités, publicité oblige, et que Béryllium avait ironiquement placées dans le wagon dit des « pique-assiettes ». Nul d’entre eux n’apparaissait dans le bottin mondain. De cela, j’en étais sûr. Mon informateur était le plus sûr qu’il soit. Je me souviens encore du jour où Madeleine me déclara :

 

- Monsieur le directeur ! Je n’ai identifié personne du wagon des pique-assiettes.

- Allons bon ! Vous êtes sûre ? Vous avez fait le tour de Paris-Match et des autres magazines de ménagères ?

- Oui, je suis moi-même abonnée à l’un d’entre eux… je ne vous dirai pas lequel, bien entendu.

- Ah ? Comme vous voulez. Et pas un de ces noms ne vous est familier ?

- Aucun. Mais je suis une vraie tête de linotte quand je m’y mets. Peut-être devriez-vous essayer vous-même.

- L’ennui, c’est que moi, à part le nom des chevaux, je ne retiens rien.

 

Je laissais passer un temps pour montrer que je réfléchissais mais en vérité j’avais déjà prévu, depuis belle lurette, une solution de secours. J’avais un joker dans ma manche.

 

- Je sais ! Madeleine, recopiez-moi cette liste. Et continuez votre recherche. Passez aux scientifiques. L’Académie des Sciences a forcément leurs noms quelque part dans leurs fichiers. L’important est que nous en trouvons un. Un seul !

- Bien, monsieur le directeur. Mais…et vous ?

- Je vais aller voir un de mes informateurs avec la liste des pique-assiettes. Croyez-moi si cette fois encore nous faisons chou blanc, c’est qu’aucune de ces personnes n’existe.

 

J’enfilai mon imperméable et plongeai dans l’escalier. Là, je m’arrêtai à l’étage en dessous. Je sonnai trois fois. Madame Ramirez, sourde comme c’est l’habitude chez les vieux qui vivent seuls.

 

- Ah ? C’est vous, entrez donc.

- Je vous remercie, madame Ramirez.

- Ca fait longtemps que vous n’êtes pas passé, me lança-t-elle comme un reproche qui n’en était pas un.

- J’étais très occupé, répondis-je comme une excuse qui n’en était pas vraiment une.

- Vous allez vous tuer à la tache, mon pauvre ami.

 

Madame Ramirez habitait dans un appartement identique en tous points au logement que j’occupais au-dessus. Elle avait fait son séjour là où j’avais mon bureau, sa chambre là où Madeleine avait son bureau, sa lingerie là où Ploupiot avait ses habitudes, son salon là où nous avions notre rédaction, sa montagne de Paris-Match là où nous rangions nos archives, sa salle de bains et sa cuisine là où nous avions les nôtres, tuyauterie oblige.

Elle m’offrit un siège dans son séjour et ouvrit une bouteille de poire qui avait passé là les meilleurs siècles de sa vie.

 

- Voilà…je suis venu…

- Buvez d’abord. Cul sec !

 

J’obéis. Ma gorge ne s’en remettra sans doute jamais.

 

- J’ai ici une liste de célébrités que je ne connais pas et comme je sais votre intérêt pour ces choses-là, je…

- Faites voir. Connais pas. Connais pas. Connais pas…

 

J’épargne ici au lecteur la répétition des douze injonctions.

 

- C’est tout ?

- Hélas, oui. Vous ne connaissez donc aucun d’entre eux ? Même pas les deux militaires ?

 

Il y avait dans la liste un lieutenant-colonel et un amiral.

 

- Non.

- Et ce John-John Jackson III, ne serait-ce pas le fils de cette famille qui avait eu tant de soucis ?

- Non. Lui, il s’appelait John-Jack.

- Effectivement. Ils ont le chic pour trouver des noms à coucher dehors.

- Les gens d’Hollywood, ils font rien comme tout le monde.

- Hé oui.

 

Ma déception était grande. Madame Ramirez était la spécialiste incontestée de tout ce qui concerne les gens du monde. Si elle ne connaissait aucune de ces célébrités, c’était soit parce qu’elles n’étaient pas aussi connus que ça, soit qu’elles n’existaient pas.

 

- Tant pis. Excusez-moi de vous avoir dérangé. Il faut que je retourne travailler.

- Comme vous voulez. Revenez me voir à l’occasion.

- Ce sera avec plaisir.

 

Elle me raccompagna à la porte.

 

- Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi vous avez modifié ces noms.

- Comment cela ?

- Vos noms là. Ce sont des transformations. Comme pour John-Jack en John-John.

- Mais je n’ai rien fait.

- Vous vous fichez de moi. C’est facile, vous savez, je joue aux mots mélangés tout l’après-midi dans mes magazines. Là, par exemple, c’est Frédéric Bourgeon-Pascole et pas Rougeon-Pazole. Rougeon-Pazole ! Je vous demande un peu ! Quel nom idiot !

- Et celui-là ?

- Etienne Arigot-Ceylan ? C’est Antoine Marigot-Ceylan. Facile aussi !

- Et l’Amiral Jean de Picardie ?

- Là, c’est un peu plus dur, c’est parce que je ne connais pas les militaires. Mon mari, lui, il aurait trouvé, vous n’auriez pas réussi à l’avoir, avec vos malineries. Mais je crois bien qu’il y a un commandant Jean d’Artois ou quelque chose comme ça… Je me trompe ?

- Je ne sais pas. Ce n’est pas moi qui ai écrit cette liste.

- Qui donc alors ?

- Un ami me l’a envoyée.

- Hé bien, vous direz à votre ami qu’il n’est pas très doué pour les énigmes. On dirait le jeu d’un enfant.

- Mme Ramirez, ça vous ennuierait de me mettre toutes les réponses ? J’ai peur de les oublier.

- S’il vous l’a envoyée à vous, c’est pour que ce soit vous qui les trouviez. Sinon c’est trop facile.

- Mais sans vous, c’est impossible. S’il vous plait ! Il va se moquer de moi !

- Je veux bien, parce que ça vous rend service. Mais ne lui dites pas que je vous ai aidé. Pour qui je passerais, moi !

- N’ayez aucune crainte. Je serais aussi muet qu’une bouteille vide.

 

Quelques minutes plus tard, je fis irruption dans le bureau de Madeleine à l’instant précis où elle raccrochait le téléphone.

 

- Madeleine !

- Monsieur le directeur. J’ai appelé l’Académie des Sciences et je suis tombée sur quelqu’un d’adorable, une sorte de concierge. Il connaît tout le monde. Vous n’allez pas le croire : aucun des noms de la liste de M. Gaspard n’a jamais mis les pieds à l’Académie, ça il en est sûr.

- Très bien.

- Mais, il y a une petite curiosité…

- Oui.

- Je ne sais pas si… enfin si vous permettez…

- Faites.

- Le monsieur que j’ai eu au téléphone a beaucoup ri quand j’ai parlé du Professeur Tomate, vous savez, celui qui…

- Oui, oui.

- Il m’a dit qu’il n’y avait pas de Tomate à l’Académie mais qu’il y avait un Pastèque.

- Tiens donc.

- Oui. François Pastèque. J’ai trouvé cela étrange, vous comprenez.

- Alors, vous avez demandé au concierge si aucun des autres noms de la liste ne lui rappelait pas quelque chose.

- Voilà.

- Et il vous a donné une nouvelle liste, semblable ou presque à la première.

- Absolument.

- Je le savais.

- A deux exceptions.

- Comment cela ?

- Le professeur Charcot existe bel et bien et cela nous le savons.

- Exact.

- Il y a aussi l’autre.

- L’autre ?

- Le professeur Béryllium. Il est inconnu à l’Académie des Sciences et son nom ne rappelle rien au concierge.

- Voilà un nouveau mystère sur lequel, il faudra nous pencher. Mais plus tard. Pour le moment, Madeleine, entrez en contact avec tous les noms de cette nouvelle liste ainsi qu’avec ceux de la mienne. Pendant ce temps, je vais essayer de voir ce que cache celle des journalistes.

 

Evidemment, nous faisions fausse route. Les noms des journalistes avaient bien été modifiés comme ceux des pique-assiettes et des scientifiques mais aucun d’entre eux ne fut en mesure de nous révéler le moindre indice. Tous ignoraient – ou feignaient d’ignorer – l’existence de l’Atlantic Railways et d’un train transatlantique. Certains d’entre eux étaient trop étonnés pour être malhonnêtes. Nous en revenions donc à notre seconde hypothèse : Gaspard avait tout inventé. Sans doute avait-il lu les noms des scientifiques dans des revues et ceux des journalistes dans divers articles. C’était un peu enfantin.

Madeleine ne voulait pas laisser tomber pour autant. Elle était décidée à retrouver chaque nom sur la liste des invités. La plupart pourtant, d’après Gaspard, étaient des hommes rencontrés par hasard, comme il l’avait été lui, et sans aucun lien entre eux. Mais cela ne la découragea pas. Je la vois encore rentrer chez elle avec sa liste sous le bras et son orgueil dans les yeux. Il faudra quand même que je pense à l’augmenter.

Une chose m’intriguait depuis le début. Gaspard ne m’avait jamais dit son nom. Ce n’était pas par oubli ou par manque de temps, comme on pourrait le croire, mais tout simplement, parce qu’il n’en avait pas. La liste le prouvait. Chaque passager était réparti suivant son wagon et sa cabine et son nom de famille ainsi que son prénom étaient indiqués. Le professeur Béryllium, pour ses collègues, s’était contenté de marquer leur nom car il les connaissait tous pour les fréquenter régulièrement. Il était donc étrange que pour des inconnus, rencontrés par hasard, il accepte que deux d’entre eux donnent seulement leur prénom. Quand on s’inscrit quelque part, quand on ne veut pas donner son prénom, le patronyme suffit. Mais le prénom ! Ca avait pourtant suffi pour Béryllium qui les avait inscrit sur la liste des passagers. Liste qui serait ensuite transmise à ses mécènes, aux assurances, aux journaux peut-être, quand on réalise l’ampleur du projet et la publicité qui aurait été faite s’ils avaient réussi. Il y avait donc deux prénoms égarés au milieu de passagers anonymes. L’un était Gaspard, l’autre était Antonin qui, par le plus grand des hasards, se trouvait précisément à partager la même cabine que celui-ci.

Les hasards dans mon métier n’existent pas.

 

- C’est sur lui qu’il faut concentrer nos recherches, Madeleine, ai-je dit de tout mon aplomb.

- Mais comment retrouver un prénom orphelin ? On ne va quand même pas faire tous les Antonin de France !

- Et de Navarre, si ! Mais cela prendrait énormément de temps. Concentrons-nous d’abord sur ce que nous savons de lui. Nous avons déjà une photo.

 

Je ressortais de mon bureau la photographie que Gaspard avait transmise avec son chapitre et où on voyait Antonin de profil dans le bar où ils avaient écrit chacun leur testament sans le savoir.

 

- Cette photo date de plus d’un an. Mais vu l’âge qu’il a, il n’a pas du changer beaucoup. C’est un point de départ. Allons, Madeleine, concentrons-nous. Que savons-nous de lui ?

- C’est un monsieur très poli, je crois et bien de sa personne.

- Oui.

- C’est un intellectuel.

- Certes mais encore ?

- Il lit. Il passe ses journées à lire.

- Bien sûr ! criai-je à m’en décrocher la mâchoire. Il lit ! Il lit le livre ! Le livre que convoitent Rochefort et la mystérieuse Emma !

- Oui, c’est vrai !

- Retrouvez-moi ce chapitre, il faut le relire.

 

Elle courut jusqu’aux archives et me rapporta le numéro 21 de « La Disparition de Gaspard » intitulé : « Chapitre DIX-NEUF : Le Point de non-retour ».

 

- Je me souviens avoir tremblée quand j’ai lu ce titre pour la première fois.

- Ce n’est pourtant que le passage obligé de tout voyage.

 

On le relut. Je nous revois encore concentrés, épaule contre épaule, à décortiquer la moindre des lignes pour chiner la plus petite information qui aurait pu nous être utile.

 

- Les livres ! s’écria-t-elle soudain. Il les a achetés lors d’une vente aux enchères !

- Vous lisez plus vite que moi, je n’y suis pas encore arrivé.

- Le livre de Gaspard devait sûrement se trouver dans un lot !

- Oui, vous avez raison. C’est même assez probable.

- Peut-on retrouver la trace de cette vente aux enchères ?

- L’ennui, c’est que de telles ventes, il y en a tous les jours. Réfléchissons. Où se trouvait le livre lorsque Gaspard s’en est séparé.

- Là où il l’a trouvé. Sur l’étagère de la maison sur la colline.

- On peut donc supposer qu’entre le moment où Gaspard l’a laissé sur l’étagère et le moment où Antonin l’a acheté, il n’y a pas eu d’autre propriétaire.

- Oui, répondit Madeleine, mais je voyais bien qu’elle ne voyait pas où je voulais en venir.

- Donc nous pouvons supposer que la vente aux enchères dont parle Antonin est celle de la maison sur la colline.

- Oui, oui. Mais cette maison, vous l’avez visitée, non ?

- C’est vrai. Une semaine, nous étions restés sans nouvelle de lui et je pensais à l’époque que ses aventures se déroulaient de nos jours. Nous savons à présent qu’elles se sont déroulées l’année dernière, entre le moment où je l’aperçus pour la dernière fois au square des frères Malandins et le jour où je trouvai la première enveloppe dans le Café Royal.

- Vous êtes donc allé là-bas.

- Oui, car Gaspard donnait le nom d’une ville, Lac-aux-sables. J’ai un ami dans le chemin de fer. Il a fait une petite recherche et a facilement retrouvé la gare. Et de là, je n’ai fait que suivre la description de Gaspard.

- Vous êtes entrés dans la maison ?

- Oui.

- Et qu’y avez-vous trouvé ?

- Rien. Elle était vide.

- Vide ?

- Complètement. Les volets étaient fermés, l’électricité coupée. Au village, on m’a dit que les habitants étaient partis et qu’elle était à vendre.

- Non ?

- Je suis donc allé voir l’agence immobilière chargée de la vente.

- Que vous ont-ils dit ?

- Qu’elle leur avait été cédée. Un matin, ils ont trouvé dans leur boite aux lettres l’acte de donation ainsi que le titre de propriété et un trousseau de clefs.

- Impossible !

- Et pourtant. Ils ont fait leur petite enquête mais n’ont pu retrouver les anciens propriétaires. Sans doute n’étaient-ils pas pressés de les retrouver car nous conviendrons que lorsque pareil colis arrive dans votre boite aux lettres, mieux vaut ne pas poser de questions de peur qu’on vous le reprenne.

- Tout de même. La malhonnêteté des gens, c’est quelque chose.

- Il n’y a rien de malhonnête là-dedans, Madeleine. Tout est parfaitement légal.

- Et le mobilier ? Ce sont eux qui l’ont vendu ?

- L’agence ? non. Un cabinet privé s’en est occupé.

- Vous les avez rencontrés ?

- Bien entendu. Ils m’ont dit que les propriétaires avaient décidé de vendre tous leurs biens et qu’ils souhaitaient organiser une vente aux enchères. Le cabinet a donc dépêché un commissaire-priseur sur place, publié une annonce et voilà.

- C’est tout ?

- Oui. Lorsque j’ai su cela, je n’avais plus rien à faire à Lac-aux-sables, je suis donc rentré.

 

Madeleine semblait un peu déçue. Elle débutait dans le monde des détectives. Les déceptions étaient courantes.

 

- Ne peut-on pas retrouver le nom des acheteurs ?

- Peut-être qu’ils ne s’opposeront pas à me le révéler. Il y aura sans doute un Antonin dans le lot, c’est ça ?

- S’il avait deux valises entières de livres et que Gaspard a dit que la maison sur la colline comptait très peu de livres, c’est qu’il les a tous achetés !

- Gaspard a dit ça ?

- Oui, lors de la description de la maison.

- Vous vous souvenez des premiers chapitres ? Moi, j’avoue que j’ai un peu de mal.

- J’ai écouté la lecture qui en a été faite par notre collaboratrice. Ca rafraîchit la mémoire.

- Je peux peut-être convaincre le commissaire-priseur de me révéler le nom de cet acheteur.

 

Madeleine m’impressionnait. Est-ce qu’une jeune fille avenante, belle de surcroît, et bardée de diplômes et gonflée d’expérience aurait pu avoir autant d’esprit ? Absolument pas.

J’enfilai mon imperméable et plongeai dans l’escalier. Je pris un train pour Lac-aux-sables et entrai au cabinet de vente. Contre beaucoup de persuasions et quelques pots-de-vin, ils finirent par me dire ce qu’ils savaient. C’est-à-dire pas grand-chose. Antonin n’avait pas de patronyme. Comme il n’avait pas d’adresse non plus, le commissaire-priseur se refusait à lui céder le lot. Antonin avait donc donné le nom et l’adresse d’un ami chez qui il allait résider pendant quelques temps sur le nouveau continent. J’entrai immédiatement en contact avec cette personne qui me répondit ne pas connaître d’Antonin. Je lui demandai également s’il n’avait pas eu un ami du vieux continent qui aurait séjourné chez lui l’an passé. Il me répondit que j’étais le premier quidam de ce continent à qui il s’adressait. Antonin avait donc donné une fausse adresse. Enfin l’adresse était vraie mais il ne connaissait pas son habitant. Gaspard croisait bien de gens mystérieux.

Lorsque je rentrai au bureau, Madeleine vit à ma mine déconfite que j’avais fait chou blanc.

 

- Ne nous décourageons pas. Il faut que nous retrouvions l’endroit où a débarqué Antonin. Lorsque les sous-marins ont fait surface, ils ont du être dispersés. Il faut ratisser toute la côte.

- La côte en question est immense et le naufrage, s’il a bien eu lieu, s’est déroulé il y a plus d’un an. Il nous faudrait des mois voire des années pour retrouver la trace d’Antonin.

 

Evidemment, la jeune fille s’était prise au jeu. Elle ne voulait pas céder devant la première difficulté.

 

- Et si nous cherchions plutôt la trace des propriétaires de la maison sur la colline ? Comme vous le souligniez, l’enquête pour les retrouver n’a pas été très poussée.

- Oui, peut-être.

- Avez-vous leur nom ?

- Bien sûr. Saint-Bart.

 

L’émotion intense transpira derrière les lunettes de ma secrétaire.

 

- Saint-Bart ? Comme Aurore Saint-Bart ?

- Peut-être je ne sais pas. Qui est-ce, cette Aurore Saint-Bart ?

- La seule femme à être montée à bord du Atlantic Railways.

 

Elle me montrait la liste des passagers. Aurore Saint-Bart partageait bien une cabine avec un certain Patrick Smith.

 

- Il faut être vraiment courageuse pour tenter une traversée pareille !

- Courageuse et intrépide comme l’Aurore qui accompagne Gaspard à travers l’Ouest !

 

Il faut l’admettre. Madeleine m’avait abattu d’une seule balle. Oui, ça ne pouvait être qu’elle. Elle avait pris elle aussi place dans le transatlantique comme Rochefort, comme Antonin, comme Gaspard. Tous quatre, sans forcément se connaître étaient liés par le livre.

 

- Et Rochefort ? Est-ce qu’il y est ?

- Non mais on trouve un Armand, Armand Raynal.

- Le cavalier pale, vous croyez ?

- J’en mettrai ma main au feu.

 

Elle n’a pas eu besoin de le faire. C’était plus qu’une piste c’était une autoroute. Après une brève enquête, je découvris que la famille Saint-Bart avait bien acheté la maison sur la colline cinq siècles auparavant. Elle avait même financé la construction entière de Lac-aux-sables et possédait la quasi-totalité des mines de la région. Je reconnus bien là, la fierté des hommes de montagnes. Aucun d’entre eux ne m’avait révélé ces informations. Pas même l’agence immobilière et le cabinet de vente. Chez nous, Saint-Bart était un nom peut-être rare mais pouvait passer inaperçu. Il l’était moins sur le nouveau continent.

 

- Lorsque le transatlantique a fait naufrage, Aurore a du prendre une chambre dans un hôtel tout proche, dis-je.

- Mais où a-t-elle débarqué ?

- Commençons par la région proche de l’adresse donnée par Antonin, à tout hasard.

 

On dut faire une dizaine d’hôtels avant de trouver le bon. Au Trench Motel, une Aurore Saint-Bart avait séjourné trois jours, il y a plus d’un an.

 

- C’est à peine à quelques kilomètres de la côte. Où est-elle partie ensuite ?

- Ca, ma chère Madeleine, il va falloir y aller. C’est le genre d’informations que l’on glane uniquement sur le terrain.

- Puis-je vous accompagner ? dit-elle pleine d’audace.

 

La pauvre fille était devenue folle. Ou était-ce moi ? Jamais je n’avais remarqué qu’elle était pleine de charme, presque jolie. Mon cœur fatigué pouvait-il battre la chamade à nouveau ?

 

- Vous me serez plus utile ici, Madeleine. « La Disparition de Gaspard » doit continuer et vous connaissez Ploupiot.

- Oui, monsieur le directeur, vous avez raison. J’ai été sotte de vous le demander. Pardonnez-moi.

- Non, vous avez bien fait. Et c’est parce que j’ai confiance en vous que je vous confie la direction.

 

J’enfilai mon imperméable, plongeai dans l’escalier. En arrivant sur le nouveau continent, je fis les hôtels, les gares. Je retrouvai la trace d’Aurore Saint-Bart. La suite vous est connue. Elle sauve Gaspard du piège tendu par Rochefort, elle tue ce dernier et s’enfuit vers les falaises. Commence alors la partie que Gaspard a nommé « Saudade ». Devais-je suivre leurs traces jusqu’en Patagonie ? J’ai préféré continuer à fouiner dans la région. J’ai trouvé une nouvelle piste. Une réservation d’hôtel, toujours au même nom. Et de là, par sauts de puces, je suis retourné sur la côte est. Aurore Saint-Bart a acheté deux billets pour le vieux continent. Pour Southampton, en Angleterre.

Me voilà donc, poireautant sous un réverbère avec la pluie qui me dégouline sur le galurin. Je guette la fenêtre d’une chambre d’hôtel. A l’intérieur deux amants, lui et elle. Voilà deux jours qu’ils ne l’ont pas quittée. Peut-être ont-ils remarqué que j’étais là. Peut-être pas. Sur leur lit, ils se reconstruisent, parlent d’amour et de mort. De vies à venir, de vies précédentes. Je pense avoir compris ce qui pousse Gaspard. Je crois avoir compris le mystère qui les entoure. Depuis deux jours, je ne cesse de me rabâcher ce que je vais leur dire. Enfin, je me décide. J’entre dans l’hôtel. Le réceptionniste pique un somme. Je monte un escalier sans bruit et sans âge. Je devine que leur porte doit être celle du fond.

Je reste là.

Et si je me trompais ? Si le bout du chemin qui s’annonce n’était qu’une illusion ? Aurais-je encore le courage de faire marche arrière ?

Je frappe à la porte.

On me répond.

 

- Gaspard ? C’est Rufus Célestin, du GOIDH.

Par GOIDH - Publié dans : Les Enquêtes d'un buveur de bière
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