- Les gens comme vous ne meurent-ils donc jamais ?
- Je pourrais très bien vous demander la même chose, Gaspard.
Rochefort impeccable dans son costume clair et sa chemise en soie a l’air plus vivant que jamais.
- Comment avez-vous fait ?
- Quelle importance ? Je ne suis pas mort, voilà tout.
- Ah non ! m’écriai-je. Vous ne pouvez pas ! Je veux savoir.
- Pourtant, je ne vous le dirai pas. Ca vous énerve les mystères, hein ? Vous ne supportez pas les choses sur lesquelles vous n’avez pas de poids ? Comme votre démon personnel, permettez-moi de rajouter un peu de moi sur votre balance. Je ne suis pas mort, certes. Mais ne trouvez-vous pas que Emma n’a pas l’air surprise le moins du monde ?
Emma, derrière moi, ne bronchait pas d’un poil.
- C’est…que nous nous en doutions. Les cafards ont la vie dure.
- Tss-tss-tss. Je vous ai connu plus volubile, plus…imaginatif. Vous me décevez.
- Rochefort ! Ne vous amusez pas avec moi !
- Ne voyez-vous pas que ce vous appeliez doute chez vous, est une certitude pour elle ? Elle sait parfaitement que je me trouverais ici. Même si, comme moi, elle ignore pourquoi. La force de l’habitude, sans doute.
- Que voulez vous dire ? Emma, tu ne dis rien ?
- Laisse faire, Gaspard, il joue. Et nous n’avons pas le temps. Donnez-moi ce papier, Rochefort.
Notre ennemi tenait une feuille de papier. Sans doute était-ce la croix dessinée sur la carte. Rochefort plia le papier en quatre et l’envoya à Emma.
C’était le haïku.
volcan endormi
neuf provinces réunies
cri de la guerre
- Où avez-vous trouvé cela ?
- Mais ici. Sur cette pierre.
En plein milieu de la pièce trônait une grosse pierre qui devait se trouver là depuis des siècles.
- Comment saviez-vous qu’il fallait venir ici ?
- Comme vous, je suppose. J’ai une carte.
Rochefort jeta alors un nouveau papier plié en quatre. C’était la réplique exacte de notre carte. A l’arrière, on pouvait lire : « La croix désigne toujours l’endroit, Mr. R ».
Oui, Rochefort avait raison. Il y avait là un mystère de plus. Il n’était pas mort, bon. Il avait toujours eu de la chance. Une chance insolente. On nous avait donné une carte à chacun. On voulait donc nous réunir ici. Mais il n’y avait qu’un haïku.
- Oui, justement !
- Hé bien ? Vous vous croyez où ? Vous criez toujours comme ça ?
- Ca ne colle pas. Il n’y a qu’un seul haïku.
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Il y avait deux cartes, non ? Une pour toi et une pour lui. Mais il n’y a qu’un seul haïku. Comme si nous devions…
- Collaborer.
Rochefort avait deviné mes pensées.
- Les cartes avaient pour but de nous réunir et…
- …et le haïku de nous montrer quelque chose.
- Impossible ! Mon employeur n’aurait jamais fait ça !
- Ah oui ? Et quel est-il cet employeur ?
- Ne me prenez pas pour un idiot, Gaspard !
- Silence, Rochefort ! Vous m’empêchez de réfléchir.
- Ma voix ne vous a pas toujours fait cet effet là, très chère.
Une expression perverse traversa le regard de Rochefort.
- Ne me cherchez pas.
- Il faut décoder le haïku, m’empressai-je de dire avant que l’un d’entre eux ne sorte son arme.
- Oui. Les haïku font presque toujours référence à la nature. Ici, c’est « volcan endormi ».
- Nous devons chercher un volcan. Il y en a à Kyushu ?
- Comme partout à Cipango, mon cher Gaspard.
- Et rien ne dit qu’il faut chercher sur Kyushu.
- Ok. « Neuf provinces réunies », ça veut dire quoi ?
- Aucune idée.
- Ne mentez pas, Rochefort. Vous ne pouvez que le savoir. C’est ce que signifie Kyushu. Pour faire référence aux neuf anciennes provinces qui composaient l’île.
- Soit. J’ai fait une erreur. Je vous ai sous-estimée.
- C’est donc bien un volcan de Kyushu qu’il faut chercher.
- Peut-être pas, lâcha Rochefort d’une voix très basse.
- Et le « cri de la guerre » ?
- Ca aussi. Je pense que Rochefort le sait. Mais il ne le dira jamais.
Rochefort était absorbé dans une telle réflexion qu’il n’entendit pas les paroles d’Emma.
- Méfie-toi, Gaspard, il en sait beaucoup plus long qu’il ne veut l’admettre.
- Mais comment toi tu le sais ?
- Ca ne te regarde pas. Tu n’as pas à le savoir. Pour ton bien.
Nous n’étions pas plus avancés. Je ne connaissais absolument rien de ce pays. Et Emma malgré ce qu’elle savait ne devait pas connaître tous les volcans. Les recherches s’annonçaient longues et fastidieuses. Rochefort semblait être notre seul recours. Pour une raison que j’étais le seul à ignorer, il était bien placé pour savoir ce genre de choses. Mais il était toujours dans sa réflexion et rien ne semblait pouvoir l’y soustraire.
- Rochefort ! cria Emma au bout de cinq minutes. « Cri de la guerre » ! Vous savez forcément à quoi cela fait référence. Surtout dans ce pays.
- Je devrais vous remercier, Emma, de me rappeler de si bons souvenirs.
- Assez ! J’en ai plus qu’assez de ces mystères, de ces sous-entendus, de ces non-dits. Qu’est-ce que vous savez que j’ignore ?
- Nous pourrions noyer Cipango en entier avec ce que vous ignorez, mon cher Gaspard.
- Cette fois, c’en est trop !
Ivre de rage, je bondis vers Rochefort et lui assenais mon meilleur crochet du gauche. Le coup fut si violent qu’il tomba à terre.
- Non ! Gaspard !
Il était trop tard. Emma ne m’avait pas prévenu à temps. Rochefort se releva. Il se mit droit comme un piquet et me regarda. Son œil brûlait comme le feu des enfers.
- Tu n’aurais pas du. Il va te massacrer.
Il n’y avait pas de panique dans sa voix, pas de crainte. Pas plus qu’il n’y a de doute dans la voix de celui qui annonce un orage imminent. La colère de mon ennemi était inéluctable.
Il enleva sa veste de costume et la jeta à terre. Puis lentement, bouton après bouton, il défit sa chemise de soie et la jeta sans ménagement.
Son corps était couvert d’idéogrammes japonais tatoués et de cicatrices.
- Emma ? dis-je avec inquiétude.
- J’aurais du te prévenir, Gaspard. C’est ma faute.
- Mais qu’est-ce que ça signifie ? Qui êtes-vous vraiment, Rochefort ?
- Si j’avais eu mon sabre, vous n’auriez pas tenu une seconde, mon cher. Et même si votre mort est imminente, je vous propose de jouer un peu.
Sa voix d’ordinaire si calme transpirait la colère et la haine. J’avais déclenché une tempête qui allait tout emporter sur son passage.
- C’est un rônin, Gaspard. Un véritable guerrier.
- Un rônin ?
- Oui, un samouraï déchu.
Je me souvins d’avoir lu quelque chose là-dessus. Les samouraïs protégeaient un seigneur, un gouverneur ou le roi parfois. Ils lui étaient dévoués corps et âmes. Si leur maître était attaqué, il devait s’interposer au risque de leur propre vie. Jamais il ne devait le laisser se faire blesser ou pire, se faire tuer. Cela représentait un trop grand déshonneur. Et lorsque cela arrivait, lorsque le maître d’un samouraï mourrait, le guerrier devenait un rônin, un samouraï sans maître sur qui le déshonneur s’était penché et ne se relèverait pas. Les rônin devenaient soit mercenaires, soit bandits mais étaient toujours vagabonds.
- Un rônin…
Cela ne pouvait pas être possible. Nous étions en 1970, le temps des samouraïs est celui du Moyen Age.
- Je sais ce que vous vous dites, Gaspard. Je ne suis pas un vrai rônin parce que je n’ai pas l’âge. Rassurez-vous, il y a une explication à tout cela mais vous ne vivrez pas assez vieux pour comprendre.
Rochefort m’assena un direct à l’estomac qui me fit reculer de quelques pas. Le goût du sang me monta à la bouche. Des trempes, j’en avais pris quelques unes dans ma vie. Mais jamais, un seul coup de poing n’avait réussi à me mettre à terre.
- Mais je veux bien vous révéler quelque chose. J’ai compris le haïku.
D’un solide coup de poing dans le dos, il me cloua au sol.
- Le cri de la guerre. Vous voulez savoir ce que c’est ? C’est le chant des samouraïs. Leur unique raison de vivre. Un samouraï qui ne maîtrise pas le cri de la guerre ne peut protéger son maître.
- Alors…vous ne le maîtrisez pas… sinon votre maître ne serait pas mort…
C’est cette insolence de chaque instant, même dans les moments critiques, qui fait mon charme.
Un dernier coup de poing sec et fulgurant s’écrasa sur mon crâne et me laissa pour mort.
Trois coups. Trois petits coups avaient réussi à me terrasser. Dans mes souvenirs, dans les quelques vagues qui tachent le mur blanc de ma mémoire, je me vois me faire tabasser, me faire mettre en charpie, me prendre des dérouillées, des branlées, des corrections. Souvent j’avais été laissé pour mort, comme aujourd’hui. Mais aujourd’hui est différent. Je ne vois pas comment je pourrais m’en sortir. Il est impossible à quiconque de survivre à cela.
Je dois être en train de délirer. Le sang qui monte à mon cerveau me fait sans doute planer. Je ne sens plus mon corps, je n’entends plus rien. Mon mal de crâne a fini par s’envoler. Dommage de finir comme cela. Enfin, je me serais bien amusé quand même.
Un petit chuchotement. Un sanglot. Des pleurs. Quelqu’un pleure sur mon sort. Une voix féminine. Emma. C’est elle. Elle me tient dans ses bras. Elle me berce. Elle dit « Gaspard » et elle pleure. Je suis bien mort. J’ouvre les yeux.
- Gaspard ! Gaspard !
Oui, mon amour c’est bien moi.
- Gaspard, tu m’entends ? Comment tu te sens ?
Je viens de passer sous un rouleau compresseur. Mais je t’entends.
- Regarde-moi, Gaspard, ne ferme pas les yeux.
Non, je ne les ferme pas. Je ne les fermerai plus jamais si tu veux.
- Gaspard, je t’ai cru mort.
Ah ? Je ne suis pas mort ? Mais ce n’est pas possible. Je regarde autour de moi. A côté d’Emma, il y a un sabre, un katana. Il est souillé de sang. Un peu plus loin, un corps ressemblant à Rochefort est couvert de ce même sang. Il tient un katana à la main lui aussi. Mais le sien brille comme de l’argent.
Mon Emma s’est déchaînée comme une furie. Elle a eu peur pour moi. Je la regarde pleurer. Je crois que c’est la première fois. Elle est si belle. Il ne faut pas que j’y prenne goût, je pourrais le regretter.
- Qu’est-ce qui te fait sourire, imbécile ?
- Tu sais…tu ressembles beaucoup à un volcan endormi.