Sans trop savoir comment, je me suis retrouvé dans une chambre d’hôtel. Emma doit dormir dans la pièce à côté. Mon mal de tête est devenu si intense qu’il ne veut plus partir. Il fait partie de moi, à présent. Il flotte devant mes yeux, me picore depuis l’intérieur, me ronge les entrailles, m’empêche de respirer.
Que s’est-il passé avec Batave ? Ces paroles échangées avec Emma me reviennent en mémoire comme des phrases tirées d’un rêve. Je ne comprends plus rien.
*****
Gaspard m’a ouvert la porte. J’ai failli ne pas le reconnaître. Il est horriblement amaigri, il a des cernes sous les yeux et est en proie à une minuscule toux régulière. Depuis quand n’a-t-il pas vu le jour ? S’est-il enfermé ici après avoir déposé la première enveloppe au Café Royal ? Voilà presque un an qu’il me raconte son voyage. Et vous êtes bien placés, fidèles abonnés, pour savoir qu’il n’a pas été sans repos. Mais que s’est-il passé depuis ? Comment a-t-il fait pour déposer chaque semaine une enveloppe dans ma boite aux lettres sans que je ne m’en aperçoive ? C’est pour trouver une réponse à toutes ces questions qui m’obsèdent que je me suis lancé à sa poursuite.
- Gaspard ? Vous m’entendez ? Gaspard ?
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Une voix parle dans ma tête. Elle semble m’appeler. Elle répète sans cesse mon nom et c’est une torture à chaque fois. Comme si la pointe aigue d’une cuillère me raclait le fond de la caboche. Que me veut-on ? Ne peut-on pas me laisser tranquille ?
Batave a dit qu’il savait qui j’étais. Ne suis-je pas moi ? Ne suis-je pas le mieux placé pour savoir qui je suis ? Et comment sait-il ? Je ne le connaissais même pas avant que Emma me parle de lui. Il a parlé des cercles. Je ne comprends pas. Je sais que j’ai tendance à radoter mais comment quelqu’un que je ne connais pas peut savoir des choses que je ne lui ai jamais dites ? Il connaissait Rochefort. En ai-je parlé à Rochefort ? Oui, ce soir-là, dans le café philo. Je l’avais rencontré à l’Hôtel des Familles de Lac-aux-sables, il m’avait paru étrange. Je l’avais recroisé dans le train pour la capitale, il m’avait semblé curieux. Je l’avais retrouvé dans la bibliothèque centrale, il m’avait paru suspect. Je l’avais suivi jusqu’au café philo, je l’avais trouvé sympathique. Nous avions échangé quelques paroles tandis qu’un orateur de piète qualité nous lisait un livre sans talent. Je lui avais parlé de ma théorie des neuf cercles. Non, non, non ! Je ne suis entré que le lendemain de mon agression chez le vendeur d’escrime. Donc c’était aussi le lendemain de ma rencontre avec Rochefort. Ce n’est pas Rochefort qui en a parlé à Batave. Qui donc ? Jack et Louis ? Je leur en ai parlé, je m’en souviens. Connaissaient-ils Batave ? Ou l’ont-ils dit à Rochefort qui l’a ensuite répété à Batave ? Quel imbroglio !
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Je veux savoir. Je suis un lecteur pénible. Lorsque l’auteur laisse quelques mystères insondés, je suis terriblement frustré. Je jette le bouquin, le revends à un chiffonnier ou le fous à
Par quoi vais-je commencer ? Le livre, évidemment. Mais après ? Il y a les neuf cercles. Ca m’obsède. C’est un truc un peu trop théorique pour moi. Je me souviens que lorsqu’il a vaincu ce type à la boxe, ce André, là, j’ai pas trop compris pourquoi la magie de la rue des pendus avait cessé tout d’un coup. Parce qu’il venait de passer un cercle ? Parce qu’il DEVAIT passer au suivant ? C’est étrange. Dans le dernier chapitre, Batave révèle à Gaspard qu’il est son huitième adversaire. Qui sont les autres ? André fut le premier. Et ensuite ? Rochefort ? Antonin ? Béryllium ? Emma ? Et qui sera le dernier ?
- Gaspard ? Vous m’entendez ?
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La voix continue à me parler dans la tête. Elle m’appelle. J’ai appris à répondre aux voix, à les écouter, à prendre soin d’elles. Elles ont des exigences, sont parfois plus exigeantes que la plus avide des femmes. Celle-là, pourtant, n’attend pas grand-chose. Elle veut juste que je lui réponde. Alors je le fais.
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- Gaspard ? Vous m’entendez ? Oui, je sais que vous m’entendez.
Un signe de sa tête me le prouve. Gaspard a l’air d’être complètement perdu mais ses oreilles fonctionnent.
- Vous voulez savoir comment je vous ai retrouvé ?
Comment il m’a retrouvé, comment il m’a retrouvé, qu’est-ce que ça peut bien me faire ? Je dois être un nom dans les pages blanches.
- Je suis Rufus Célestin. Vous vous souvenez de moi, n’est-ce pas ?
Je connais un Rufus, moi ?
Gaspard semble chercher dans ses souvenirs.
- Je me souviens de vous, Rufus.
A la bonne heure ! Gaspard n’est pas si fou que ça.
Je me souviens de l’avoir rencontré dans le square des frères Malandins. Et puis je lui ai donné des enveloppes.
- Les enveloppes Gaspard ? Vous vous souvenez ?
- Elles contenaient mon histoire.
- Oui, chapitre après chapitre, j’ai suivi votre voyage avec intérêt. Et je ne suis pas le seul. On a eu jusque là, environ 6000 lecteurs. C’est pas mal, vous savez, pour un roman-feuilleton.
- Je ne m’en rends pas compte.
- Moi non plus. Je ne suis pas plus du métier que vous, vous savez. Je navigue entre les lignes.
- Je sais, vous êtes mon personnage préféré.
- Personnage ? Vous voulez dire, « personne » ?
- Non. Personnage.
- Vous confondez, Gaspard, je ne suis pas un personnage de votre livre, je suis un homme de chair et de sang. Touchez-moi vous verrez. Et cette odeur ? Quel personnage fictif sentirait autant le tabac ?
Il me regarde fixement, comme s’il attendait une réponse, je ne sais pas laquelle. Je le regarde fixement pendant un moment en espérant une réponse, sans trop savoir laquelle.
- Nous sommes à Londres, vous vous souvenez ?
- Londres ?
- Vous avez pris le bateau depuis New-York en compagnie de votre amie Emma.
- Emma ? Elle a été blessée par Batave.
- Oui. Dans votre livre. Mais en vérité, elle s’est jetée des falaises dans le Nouveau Continent mais elle a survécu. Je ne sais pas comment. J’ai trouvé des billets de train et des réservations d’hôtel à son nom, d’un océan à l’autre. C’est comme ça que je vous ai suivi jusqu’à Southampton puis jusqu’ici.
- Si vous le dites. Mais elle a été tuée en Patagonie, puis blessée grièvement par Batave. Elle se repose dans la pièce à côté. Et ensuite, elle se jettera des falaises.
- Non, elle s’est déjà jetée. Vous l’avez écrit.
- C’est possible, mais cela n’a pas encore eu lieu. Nous ne sommes pas encore partis, que je sache.
- Mais Gaspard, je croyais que ce que vous mettiez dans votre livre était la pure vérité !
- C’est le cas.
- Alors pourquoi avez-vous écrit qu’Emma se jetait dans les falaises.
- Parce qu’elle l’a fait. Ou elle va le faire. C’est du pareil au même de toute façon.
Je suis perplexe, je n’ai rien compris à son explication. Il en reste perplexe, il n’a rien du comprendre à mon explication.
- Emma est à côté, c’est cela ?
- Oui.
- Et vous rentrez de New-York.
- De New-Amsterdam, oui.
- Où allez-vous ensuite ?
- Je pense que je vais faire une ellipse. Et puis, comme vous êtes là, je vais nous faire nous rencontrer. Dans le square des frères Malandins, par exemple. Vous connaissez ce square ?
- Oui, il est à côté de mon bureau, mais…
- Je pensais à une rencontre insolite. A une rencontre, sous la neige, par exemple. Avec moi, à regarder un truc que je garderais secret. Et vous, passant par là, horriblement pressé, avec une sacoche sous le bras. Que pourrait-elle contenir ? Des manuscrits ! C’est toujours très lourd un manuscrit. Les jeunes auteurs veulent toujours en faire plus, ils ne savent plus où s’arrêter. Et comme vous êtes pressé, et vous avez du mal à marcher à cause de la neige, vous grommelez dans votre barbe. Et là, vous me voyez ! En plein milieu du square, occupé à ne vous ne savez pas trop quoi et vous vous dites : Voilà un bien étrange quidam ! Oui, ce sera très drôle.
Je rigole, je rigole mais je suis bien le seul. Il se met à rire seul et bruyamment.
- Mais, Gaspard. Cette scène a déjà eu lieu. Puisque nous nous connaissons. Et si vous pouvez aussi bien la décrire, c’est qu’elle a déjà été publiée. C’est l’introduction de votre roman-feuilleton. C’est moi-même qui l’ai rédigée. J’espère que vous ne m’en voulez pas trop d’ailleurs ? Je me suis parfois permis de raconter un peu ma vie. Parce que je suis parti à votre recherche depuis que j’ai trouvé la première enveloppe dans le Café Royal.
- Vous êtes sûr ? Ne serait-ce plutôt pas l’inverse ?
- Que voulez-vous dire ?
- C’est fou, je n’ai plus mal à la tête. Ca me fait du bien de parler avec vous. C’est Emma qui va être contente.
- Justement. Ne parle-t-on pas trop fort ? Je ne voudrais pas la réveiller.
- Elle ne se réveillera que lorsqu’il sera nécessaire. Et puis, elle se repose mais elle n’a pas besoin. Elle est immortelle.
- Immortelle ?
- Oui. Puisque vous avez tout lu, vous n’avez pas remarqué qu’elle mourrait constamment ? Vous n’êtes pas un lecteur très attentif, mon vieux.
- C’est justement un des points dont j’aurais aimé discuter avec vous.
- Vous voulez savoir qui elle est vraiment, c’est ça ?
- Oui.
Il est sincère, j’aime bien. Gaspard a l’air d’apprécier ma sincérité.
- Vous savez ce que c’est que ça.
Je lui montre le livre qui se trouve sur la table de nuit. Il me montre un livre se trouvant sur la table de nuit.
- C’est…
- Oui.
C’est le livre.
- Que fait-il là ?
- C’est Emma qui l’a récupéré. Vous ne vous souvenez pas ?
- Si, mais…
Il commence à s’embrouiller dans les dates et dans les chapitres. Je ne sais plus où donner de la tête avec tous ces changements de points de vue, d’espace et de temps.
- Elle l’a trouvé dans une boutique de New-York. Antonin avait certainement du le vendre après avoir débarqué.
- Vous croyez ?
- C’est la seule explication possible. Il est en parfait état. Donc il n’a pas pris l’eau, donc il est arrivé en état sur le Nouveau Continent. Antonin n’a pas eu la chance, comme ce fut mon cas, de goûter à la douceur de l’eau américaine.
- Il n’avait pas le même compagnon de voyage.
- Et sur lui ? Vous ne me poser pas de question ?
- J’allais y venir. Mais Emma ?
- Parler d’Emma, c’est comme parler de Rochefort.
- Et de vous aussi, n’est-ce pas ? Du haïku.
- Ca c’est autre chose. Que savez-vous sur ce livre ?
Juste pour savoir son opinion. Il me teste pour connaître mon intérêt pour son histoire.
- Qu’il a un étrange pouvoir.
- Mais encore ?
- Vous dîtes qu’il…qu’il peut créer des personnages qui se trouvent à l’intérieur. Comme pour le cavalier à la lance. Comme pour Atlantic Railways.
- Exact. Et si je l’ouvre et que j’y lis une histoire ?
- Si vous la lisez en entier, le héros de l’histoire disparaîtra. Comme Batave.
- C’est parfait.
Il a compris, je n’ai plus rien à rajouter. Il se tait et se contente de me regarder.
- Et Emma, dans tout ça ?
- Emma ? Que croyez qu’elle soit ?
- Vous voulez dire que… Ca alors ! Et Rochefort ? Mince !
- Vous comprenez à présent.
- Oui, je comprends beaucoup de choses. Quand ma secrétaire va savoir ça !
- Vous avez une secrétaire. C’est bien ça. Si j’en avais une, je l’appellerais Madeleine.
- La mienne s’appelle effectivement Madeleine.
- C’était sûr. Vous ne me demandez pas pour les neuf cercles ?
Je suis certain qu’il a des millions de questions à me poser, il va en oublier J’ai des millions de questions à lui poser, il ne faudrait pas que j’oublie.
- Batave vous a dit que vous aviez passé sept cercles. Huit maintenant.
- Oui, il faudrait que je refasse le compte. Mais il avait l’air sûr de lui.
- Plutôt, en effet. Vous savez d’où il tenait toutes ces informations sur vous ?
- J’y réfléchis.
- A la fin, il vous dit qu’il sait qui vous êtes. Le savez-vous aujourd’hui ?
- Ma foi, je crois que je suis moi et c’est déjà pas mal. J’ignore ce que Batave a voulu dire par là. Il y a de gros morceaux dans cette conversation que je n’ai pas saisis. J’attends que Emma se réveille pour qu’elle me renseigne.
- Puis-je attendre avec vous ?
- Je ne pense pas que ça va être possible. Notre entrevue s’achève. Il va vous falloir rentrer.
- Il est tard. Et je ne sais pas quand est le prochain bateau.
- Prenez le train. Depuis le professeur Béryllium, il est courant que les trains traversent les mers et les océans.
-
- Oui, personne ne réitérera l’exploit de Béryllium avant longtemps.
- Qu’est-il devenu ? J’ai fait des recherches sur lui à l’Académie des Sciences, personne ne l’a vu. Je crois même que personne ne l’a jamais connu.
- Evidemment puisque tout le monde l’a oublié. Donc c’est comme s’il n’avait jamais existé. Tout ça par la faute d’Antonin.
- Votre compagnon de cabine ? Il a lu le livre.
- Il a été mon adversaire le plus sournois. L’histoire d’Atlantic Railways s’est effacée à jamais. Elle n’existe plus que dans ma mémoire et dans la votre.
- Et dans celle de nos lecteurs. Ils ont été nombreux à apprécier ce passage de votre voyage.
- C’est pourtant un des plus terribles. La communauté scientifique y a perdu quantité de ses plus brillants chercheurs.
- Qu’importe ? Ils sont déjà oubliés !
Je lui jetai un regard noir, il était sans cœur. Gaspard me fusilla du regard, j’étais allé trop loin.
- Excusez-moi. Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça, je…
- Laissez, vous avez sans doute raison. Ceux que l’on oublie n’ont plus d’importance. C’est comme s’ils n’avaient jamais existé. Je pourrais lire ce livre en entier sans que je ressente la moindre tristesse, la moindre colère pour ces milliards de vies qui s’échappent et qui ne reviendront plus.
- Non, Gaspard, ne le faites pas. Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça. Un trait d’humour un peu stupide.
- Si, si, puisque vous y tenez. Voyez, je l’ouvre. Cric-crac !