Je regarde Rufus Célestin sortir de mon hôtel et s’éloigner sous la pluie. Il ignore qu’il ne me reverra plus. Ce jour-là, j’étais parti des rêves plein la tête. Les barreaux de ma cellule ne me satisfaisaient plus. Je regardais passer les saisons au ralenti. Je maudissais le soleil un peu trop lâche qui n’osait pas s’aventurer jusqu’à moi, la pluie qui trouvait toujours le moyen de s’infiltrer dans mon mur, le froid qui se croyait chez lui… Y’en avait quand même une de saison, que j’aimais bien, c’était l’hiver, le vrai, avec l’écharpe et la neige au bas du trottoir. A deux rues de chez moi, il y avait ce truc-là, le square des frères Malandins. C’était juste quarante mètres carrés de pelouse foutue en plein milieu d’un carrefour qui s’était carré lui-même au croisement de quatre routes. J’aimais y aller faire un tour de temps en temps.
Une fois-là, je n’y faisais rien que contempler le vide. Je restai debout pendant des heures – il n’y avait que très peu de bancs dans le square des frères Malandins – et je n’y faisais rien. Quelquefois, un papillon caracolant, une feuille suicidaire ou un nuage innocent attiraient mon attention quelques secondes ou quelques heures. Mon occupation préférée consistait à décrypter le panneau signalétique vissé à la paroi d’un immeuble du 19ème ou du 18ème, allez savoir.
Les frères Malandins.
Ne serait-ce pas plutôt Malandrins ? Avait-on oublié le « r » et s’en est-on aperçu que trop tard ? Peut-être que quelqu’un l’a vu mais que par peur d’être stupide ou par peur que la faute lui retombe dessus, s’est bien gardé de ne rien dire. Malandins, donc. Qui pouvaient-ils bien être ? Deux architectes ? Deux ingénieurs ? Deux explorateurs ? Etaient-ils vraiment frères ? Oui, cela on peut en être sûr.
Debout, comme cela, à me poser toutes ces questions, on me prenait sans doute pour un inconscient. Il y avait d’abord cette vieille dame accompagnée de Pupugne qui venait faire ses besoins. Elle m’adressa la parole une fois ou deux et je lui posai les quelques questions qui me tracassaient. Avait-on oublié le « r » ? La feuille du platane allait-elle tomber aujourd’hui ou demain ? Allait-il y avoir de la neige à noël ? La première fois, elle répondit poliment qu’elle n’en savait rien. La deuxième fois, elle m’a demandé si je n’avais pas un emploi. La troisième fois, elle se contenta de me saluer de loin. La quatrième fois, elle fit semblant de ne pas me voir et alla s’asseoir sur un banc. La cinquième fois, elle changea de square et ne vint plus.
Il y avait aussi ce type louche. Le genre de gars qui traîne dans les squares et qui ne connaît personne mais que tout le monde connaît. Entre lui et moi, ce fut très clair, dès le départ. On ne se parla pas.
Et puis il y avait lui. Ce type, sans prétention, qui traversait le square sans jamais s’y arrêter. Ce jour-là, il avait beaucoup neigé et j’étais en train de décrypter le mouvement translatoire des flocons. Il portait une sacoche qui semblait très lourde et un vieil imperméable qui laissait sans doute passer l’eau et le froid. Il m’adressa un regard et je lui fis la politesse de répondre. Je vis à son étonnement qu’il ne m’avait jamais remarqué auparavant. Moi si. Je le voyais presque tous les jours. Il traînait rarement des pieds mais je ne sais pas pourquoi il me plaisait bien.
Notre relation fut de courte durée mais eut au moins le mérite d’être stable et fidèle. Nous nous voyions tous les après-midi à 13h30 – 13h35. Quelquefois, en matinée mais c’était beaucoup plus rare. Nous déjeunions ensemble. Lui, sur le pouce dans un estaminet et moi sur place. Son repas était constitué de plats du jour et de bocks de bière. Le mien d’écoute et d’observations. Le soir, nous nous voyions peu car il m’était assez pénible d’attendre qu’il sorte de son travail. Je rentrais chez moi avec la certitude de le revoir. Et puis un jour, je suis parti. J’en avais assez. Les barreaux de ma cellule étaient vraiment trop pesants, le regard des autres pas assez lourd. Qu’à pensé alors de moi, Rufus, mon travailleur acharné et si pressé ? Je l’avais laissé sans un mot d’adieu ni message dans le ciel.
Ce jour-là, j’étais parti plein de troubles et d’appréhension.
Ce jour-là, Emma dormait à mes côtés. Je la regardais plisser ses sourcils lorsqu’elle était en proie à de mauvais rêves. C’est l’image parfaite pour parler d’elle. Malgré ce qu’elle a vécu, au-delà des tortures que son âme et son corps ont subies, elle trouve quand même la force de dormir même si les cauchemars ont élu domicile dans son sommeil. C’est étrange. C’est moi qui devrais dormir tandis qu’elle tiendrait compagnie à son insomnie tout en me regardant, assise au bord du lit. Mais je n’arrive plus à dormir, plus aussi bien qu’avant. Mes yeux sont encore bourrés des images de ces vies, de ces histoires. Quelqu’un, en lisant mes lignes pourrait me demander quelle est la part du réel et la part du rêve. C’est le genre de question qui passionne Rufus. La vérité est que je n’en sais rien. C’est un problème un peu trop compliqué pour mon intelligence. Ce que je me dis, c’est que ce soit rêvé ou vécu, le passé n’est fait que de souvenirs, alors tout ça, c’est du pareil au même. Si ça se trouve, j’ai rêvé cette éternité d’hôtels avec Emma.
Ce jour-là, Emma et moi avions décidé de mettre un terme à nos errances. Je m’étais mis en route depuis un an, jour pour jour. Six mois plus tôt, j’étais assis sur un pont, les pieds ballants au-dessus d’une rivière tarie. Laisser une trace de soi, voilà qui est important. Une preuve, même minuscule, de notre passage sur terre. Pas une reconnaissance ni la certitude d’avoir servi à quelque chose. Juste une petite histoire, histoire de dire qu’à un moment donné, nous sommes passés par là, que c’était bien, qu’on tient à vous remercier pour le couchage et qu’on laisse la porte ouverte pour les autres.
Qui donc me connaissait dans cette vie ? Qui donc avait assez d’espace à remplir dans sa vie pour accueillir la mienne ? Rufus Célestin semblait être la personne idéale. Mais en un an, les voyageurs changent, surtout ceux qui restent immobiles. A présent, Rufus avait peut-être quelqu’un à remercier pour son couchage. J’ai donc fait ce tous les égoïstes n’auraient pas osé faire. Je me suis imposé. J’ai laissé cette carte de visite. Monsieur, si vous vous souvenez de moi, ne m’oubliez pas.
Ce jour-là, Emma dormait profondément à mes côtés. Je me souvins de cette nuit dans la maison sur la colline et de ce qu’il aurait fallu lui dire. A l’époque, elle n’avait pas de nom, je décidai donc de lui en donner un. Ce fut Marie. Six mois plus tard, j’appris qu’elle s’appelait en réalité Emma. Je savais à présent qu’elle pouvait répondre au doux nom d’Aurore.
Sa complexité m’avait tout d’abord fasciné. Qui n’a jamais rêvé d’une rencontre imprévisible avec une jeune fille et sa robe légère à la vie décolletée ? Ce que j’aimais le plus, c’était ses disparitions. Ce jour-là, elle s’évapora comme elle était apparue. Je la retrouvai quelques temps plus tard, au détour d’une valse et notre danse ne dura que le temps d’une danse. Je vivais avec cette inconnue la relation idéale. Et puis on s’est revus. On avait partagé sans le savoir le même train et on ne s’est plus quittés. Marie, Emma et Aurore vivent maintenant à mes côtés et elles dorment profondément.
J’ai évité de poser des questions. J’ai préféré m’en tenir aux silences d’usage. Mais à la longue, j’en eu assez. Sa part d’ombre était trop importante à mes yeux. Elle avait été amante de Rochefort et ce souvenir était si atroce que la vue de l’homme à la moustache brune la terrorisait. Elle ne m’a jamais rien dit. Elle savait également des choses sur moi que j’ignorais. D’un certain côté, elle me connaissait mieux que je ne me connaissais moi-même. Et je ne le supportais pas.
Avez-vous déjà travaillé la totalité de votre existence à découvrir quelque chose et au moment où vous touchez au but, au moment où vous allez enfin savoir, vous apprenez que la personne qui partage votre vie le sait déjà et l’a toujours su. C’était pour moi la pire des trahisons, la plus terrible des tortures. Alors, j’ai fait comme font les amoureux lâches, j’ai laissé éclater ma colère. Je l’ai recueillie, je lui ai donnée un abri, je l’ai nourrie jour après jour, heure après heure. Je l’ai laissée grandir au fond de moi. J’étais devenu un prisonnier et tu ne voulais pas partager ma geôle. Où allais-tu, Marie, pendant ces longues heures d’absence ? Avec qui étais-tu ? Pensais-tu encore à moi ?
Ce jour-là, alors qu’elle était encore sortie, je suis tombé sur le livre. Je ne sais pas ce qu’il faisait là. Etait-ce elle qui l’avait déposé ? Je me pose encore la question. Son pouvoir me fascinait et j’ai bien du rester une heure à le regarder sans oser l’ouvrir ou le déplacer. Il était étendu sur le sol au pied du lit.
Par quel stratagème occulte se trouvait-il toujours devant moi dès que je commençai à l’oublier ? Je me demande ce qui se serait passé si je n’avais jamais mis les pieds dans la maison sur la colline. Si j’étais descendu une gare plus tôt. Ma vie, forcément, aurait été différente. Quand je suis monté dans ce train, je n’avais qu’une envie, aller le plus loin possible. J’étais sans destination. Et par fainéantise, j’ai attendu que le train décide pour moi. C’est lui qui m’a largué à Lac-aux-sables. Et il a fallu que je m’y fasse à cette nouvelle vie que mon flegme m’offrait.
Ce jour-là, Emma dormait profondément. Elle se retournait et se retournait encore sans savoir ce qui allait lui arriver. Le savais-je moi-même ? Nous avions passé la veille à nous détester. J’avais été tout en menaces, elle avait été tout en ultimatums. Il était charmant de désirer une revenante, il était impossible de vivre avec une inconnue.
Ce jour-là, pourtant, nous avions fait l’amour. Je ne me souviens plus comment c’était. Les souvenirs se mélangent avec d’autres et je ne sais plus. Ma mémoire, ma précieuse mémoire dont je suis si fier me fait défaut de plus en plus souvent. Est-ce que je dois m’inquiéter ? Est-ce le signe annonciateur de ce que le sort me réserve ? Qui suis-je donc, à la fin ? Qu’est qu’ont essayé de me dire successivement l’ermite, le shaman et Batave ? Quelle est donc la nature du lien qui nous unit Rochefort, Emma et moi ?
Ce jour-là, Emma a dévoilé une faiblesse. Je l’avais questionnée et comme à son habitude, elle n’a pas voulu répondre. Mais dans son regard, pour la première fois, une étincelle avait vacillé. C’était sûr à présent, Emma savait et ne me disait rien. Emma savait et me mentait. J’ouvris alors la porte à ma colère et Emma put reprendre du poil de la bête. Je le sais à présent. Sa vie de lutte l’avait entraînée à ce genre de crise. Elle fit donc ce qu’elle fait de mieux. Elle combattit de toutes ses forces, ne recula devant rien et finalement, l’emporta. Mais dans mon coin de vaincu, je souriais entre mes blessures. Je savais que la bataille n’était pas finie mais j’ignorais que mon amour, déjà, commençait ses valises.
Ce jour-là, tandis que je ne dormais pas, victime une fois encore d’une insomnie particulièrement belliqueuse, je regardais Emma dormir profondément. Je repassais en mémoire tous nos moments de bonheur, tout le chemin des falaises jusque là où poussent les Indiens. Une éternité de chevauchées et de voyages en train. Puis il y a eu la traversée en bateau. Accoudés au bastingage, nous rigolions en pensant qu’au fond de l’eau traînait une épais tunnel de verre renfermant comme un trésor des rails qui ne serviraient plus. Enfin, nous avons posé nos valises dans cette chambre d’hôtel. Entre ses bras, j’avais oublié ma quête, j’oubliais le temps. L’ai-je seulement vécu ? ou n’est-ce qu’un rêve comme tant d’autres.
Ce jour-là, je me suis levé dans la nuit. J’ai contemplé pendant longtemps mon neuvième ennemi qui dormait profondément. Mon pied a heurté quelque chose. Un livre. Le livre. Il s’est ouvert sur le début d’un chapitre. La maison des Saint Bart. En le prenant dans les mains, j’ai ressenti cette électrocution si puissante que j’ai été tenté. Un soubresaut d’Emma m’a fait reprendre mes esprits. Mais c’était un revirement de courte durée. Je pouvais savoir. J’avais dans les mains la réponse à toutes mes questions. Je voulais comprendre ce qui animait la femme que j’aimais, connaître les secrets qu’elle n’avouerait jamais, rouvrir les blessures qui lui déchiraient l’âme. Je voulais savoir. Je connaissais le terrible prix à payer. Mais je n’y ai pas pensé. Je… Aujourd’hui, j’ignore comment j’ai pu trouver assez de folie en moi pour le faire. J’ai ouvert le livre. J’ai tout appris. La maison des Saint Bart, le mensonge de sa fondation, l’étranger qui s’est présenté par une matinée d’automne, le pacte fait entre les deux amants, la colère, la haine. Pour ce que j’y ai lu, j’ai repris mon voyage à travers le monde. Mais avec un but, cette fois. Je me suis lancé à la poursuite de Rochefort. Je voulais lui faire payer. Je l’avoue, je l’ai même haï. Je l’ai maudit pour ce que j’ai lu dans ce livre. Et pour les mêmes raisons, lui-même s’est lancé à ma poursuite. Pendant un an, jour pour jour, nous nous sommes cherchés à travers le globe. Nous ne nous sommes trouvés qu’ici.
Ce jour-là, dans la semi obscurité d’une chambre d’hôtel londonienne, j’ai appris tout ce que je voulais savoir. Et dans mon dos, Marie s’est enfuie.