Très Courtes Histoires de Tom Trois Pommes

Lundi 12 mars 2007

Si j’avais pu choisir mon destin, je crois que j’aurais choisi annuaire. J’aurais fait un très bon annuaire. Ma couleur vive se serait fait remarquer dans le meuble du téléphone ou en bas de l’armoire. On m’aurait illustré par une toile de maître – Monet ou Sisley – et non par une photo de village comme la plupart de mes congénères. Je n’aurais été ni lourd ni léger. Mon poids aurait été acceptable. Suffisamment léger pour être manié par une charmante mère-grand et suffisamment lourd pour servir dans les gardes à vue. On m’aurait tenu à pleines mains comme un trophée, comme un nouveau né. Mon papier de qualité supérieure se serait effleuré sans jamais blesser les doigts de l’imprudent lecteur. Mes pages auraient tourné comme un manège, mes lignes se seraient enchaînées comme une ritournelle et mes numéros auraient applaudi comme au spectacle.

Puis, quand j’aurais été démodé, on ne m’aurait pas jeté, non. On m’aurait gardé en souvenir, dans un coin de la maison, au grenier pourquoi pas. Parce que l’on n’aurait pas voulu jeter un si noble serviteur. On m’aurait témoigné du respect, de la gratitude. On serait venu de loin pour me voir, pour me contempler. On aurait presque fait payer la visite faite à mes pages. On m’aurait considéré comme une relique.

J’aurais fait une très bonne relique.

Par Tom Trois Pommes
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Vendredi 16 février 2007

Le sixième jour vers midi, Dieu comprit la difficulté de son entreprise. Depuis l’aube, il revoyait, recalculait, repensait tous ses plans. L’homme, de constitution fort simple ne lui avait pris que quelques minutes à réaliser. Seulement voilà, maintenant, Dieu voulait faire l’amour. Nourrissant les plus grands projets pour sa nouvelle créature, il voulait imprégner le sentiment amoureux dans le cœur de l’homme. Mais comment faire naître une sensation si noble dans un corps si faible ? Dieu se fatiguait à répondre à cette question depuis presque douze heures déjà. Et le temps passa encore, inexorablement, le jour était déjà bien entamé. Alors le Seigneur se souvint de ce qu’il avait accompli. « J’ai séparé la lumière des ténèbres, j’ai créé le firmament, j’ai rempli les océans, amassé la terre, j’y ai semé de l’herbe et planté des arbres fruitiers, j’ai allumé le soleil et les étoiles, blanchi la lune, j’ai nourri les poissons et les oiseaux, puis les animaux, j’ai inventé les espèces et les ai classées, je leur ai interdit de se reproduire avec une espèce différente de la leur, et je vis que tout cela était bon. Je suis le Créateur de l’Univers. Voilà que le soleil se couche sur le sixième jour. Il y aura un soir puis un matin et mon œuvre sera incomplète ».

Alors Dieu entrevit la solution, mais il ne pouvait s’y résoudre. Il devait y avoir un autre moyen. Il voulait tant faire l’amour. Le délimiter selon Son envie, le faire naître selon Son désir, mais chaque fois qu’il disait « Que cela soit », sa créature s’écroulait sous le poids.

La soirée était bien avancée, encore une heure tout au plus, et le jour serait achevé. Dieu, fatigué, déçu, conscient qu’il allait sûrement commettre une bêtise aux répercutions immenses, s’assit devant l’univers et contempla sa créature.

Il n’y avait qu’une seule façon de faire l’amour. Alors Dieu fit l’homme, libre.

Par Tom Trois Pommes
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Vendredi 12 janvier 2007

Lorsqu’il descendit du bus, la matinée touchait presque à son terme. Il fut assailli par le cri de centaines d’enfants et de mouettes. L’été en était à sa deuxième semaine et semblait ne plus jamais vouloir s’arrêter.

Il envia les playboys qui lustraient leurs muscles à l’ombre des bikinis des filles. Il aurait pu être vendeur de beignets, maître-nageur ou loueur de parasols, il avait choisi une autre voix.

L’immeuble de la fondation pointait son bout du nez. Il tâta la ceinture d’explosifs qu’il portait autour de la taille. Il était un cow-boy.

Il regarda sa montre. Il avait encore un peu de temps. Juste assez pour aller tremper ses pieds dans l’eau. Il aperçut un coin calme et s’y dirigea de son pas le plus lent. Il ôta ses chaussures, remonta le bas de son pantalon et s’avança.

Il se dit que le moment était peut-être venu de penser à quelque chose de beau. La mer, le soleil, la vie qui s’achève: ça pourrait en faire des belles phrases ! Mais il n’était pas un poète, il ne l’avait jamais été.

   Il était un cow-boy. Il eut envie d’une cigarette. Comme un cow-boy, il gratta son allumette sur le cuir de sa ceinture. L’explosion tua quelques méduses.
Par Tom Trois Pommes
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