J’ai poursuivi Emma jusqu’au bout du monde. Là, où les bateaux viennent s’échouer et où les hommes jettent au néant les causes de leur malheur.
Les falaises.
Pendant des nuits et des nuits, je l’ai poursuivie comme on poursuit des fantômes. J’ai senti le souffre dans ses empreintes, le parfum laissé dans le vent. J’ai dîné sur les cendres de ses feux de camp, bu à la source de ses rivières. J’ai traversé ses villes, dormi dans ses draps, lu son nom dans le registre des hôtels.
Pendant des nuits et des nuits, j’ai poursuivi le même rêve qu’elle.
Savait-elle qu’elle nous conduisait droit aux falaises ? sans doute… Sans doute savait-elle aussi qu’elle n’en reviendrait pas.
J’étais tombé sur la carcasse de son cheval un mile avant de la rattraper. Couvert de sueur, haletant sans cesse, il avait compris bien avant moi que sa fin était proche. Emma l’avait poussé jusqu’aux bouts de ses forces. Sans doute savait-elle que je la suivais. Que pouvait-elle fuir comme cela ?
Mon cheval s’approcha de la malheureuse bête et lui appliqua une caresse à l’aide de ses naseaux. Alors, le mourant lâcha un râle plus puissant que les autres et un instant plus tard il était mort.
Sans rien lui demander, ma monture s’éloigna. J’eus beau lui intimer l’ordre de faire demi-tour, il ne m’écouta pas. Comme si quelque chose l’obligeait à avancer. En bref, tout le monde semblait tout comprendre à la situation et j’étais le seul naïf qui avançait à tâtons dans le noir.
Sur le sable, on devinait des pas pressés et irréguliers. Emma, sans doute, commençait à s’épuiser. Depuis le drame de la gare, ni elle ni moi n’avions pris le moindre repos.
Enfin, j’arrivai au bout de la course.
Emma, splendide dans sa jupe en cuir, les cheveux lâchés et virevoltant dans le vent, se tenait au bord des falaises, à deux doigts de l’irrémédiable.
Diable, comme elle était belle !
- N’avance pas Gaspard ! C’est déjà trop tard. Tu n’as pas pu me rattraper.
- Non, Emma, j’arrive à temps.
- Il est déjà trop tard.
- Non.
- Tu n’y peux rien. Dans une autre vie, sans doute…
- Emma ! Aurore ! Quelque soit ton nom, je t’en prie, ne fais pas ça.
- Va-t-en Gaspard, tu n’y peux rien. Tu n’as aucune idée du monde dans lequel je vis.
- Je ne demande qu’à apprendre. Je me fiche de ce qu’a dit, Rochefort. Viens, partons ensemble.
- Il ne faut pas. Je ne ferais que te condamner toi aussi.
- Je me fiche de ce que tu as fait, je me fiche que tu aies tué Rochefort. Il le méritait sans doute. On n’a qu’à fuir, plus loin encore.
- Laisse-moi Gaspard, puisque le destin m’a conduit ici, je ne peux que me résigner…
- Tu ne vas quand même pas sauter !
- Si, ce sera beaucoup mieux, et puis ce sera dans l’ordre des choses : il est mort, à mon tour à présent.
- Mais enfin ! hurlai-je. Quel est donc ce secret terrible qui vous oppresse ? Qu’y a-t-il entre Rochefort et toi ?
Emma ne répondit pas. Elle jeta un coup d’œil vers le sol qui, silencieusement, semblait l’attirer à lui.
- Pourquoi disparais-tu sans cesse ? Pourquoi dois-je te perdre continuellement ?
- Nous ne faisons pas partie du même monde. Je sais à quel point cette phrase peut paraître stupide mais c’est la vérité. Nous vivons dans deux mondes complètement différents. Je ne peux pas t’expliquer, hélas. Il faut que tu prennes ça comptant.
Le désespoir venait de poser ses valises dans sa voix. Elle n’avais jamais été aussi belle.
- C’est ce que Rochefort a essayé de me dire…
- Oui.
- Etes-vous donc si liés ?
- Nous partageons un passé sur lequel j’aimerais me taire.
Son ton était ferme et ne laissait pas envisager la possibilité d’une négociation.
- Tu ne peux pas t’en aller comme ça… pas maintenant.
- Je n’y suis pour rien. Les choses se sont emballées… Rochefort n’aurait rien du te dire…
- Mais il ne m’a rien dit, justement.
- Si, beaucoup trop.
- Que tu as commis des crimes ? Et alors, ça m’est égal. Que tu es pire que lui ? C’est impossible. Tu as en toi une force que je devine et qui m’effraie. Mais tu es aussi douce et généreuse, je le sais. En cela, tu es meilleure que Rochefort.
- Tu ne le connais pas. Il peut être le meilleur des hommes.
La vérité alors devint évidente.
- Vous avez été amants, n’est-ce pas ?
Emma baissa les yeux.
- Oui.
- Emma n’est pas ton vrai nom, comme Rochefort n’est pas vraiment le sien.
- Si, ce sont nos noms. Nous en avons plusieurs.
- Aurore ?
- S’il te plait, non. Il n’y a que lui qui peut m’appeler comme cela.
- Il est mort, Emma.
- Possible. Possible aussi que non. Je l’ai vu mourir tant de fois.
- Cette explication, tu me la dois.
- Il vaut mieux que tu ignores tout. Avant même que je finisse cette histoire, tu auras déjà changé le regard d’amour que tu me portes en regard de haine. Et je ne le veux à aucun prix. Je ne t’ai connu qu’amoureux et ce, depuis le premier soir.
Etais-je déjà amoureux cette nuit-là ? J’aurais juré que non. Fasciné sans doute. Mais qui ne l’aurait pas été ? Elle est apparue, splendide dans sa robe légère, comme une apparition, Juliette sortant d’un livre de Shakespeare. Je suis déjà tombé amoureux pour moins que ça. Je l’ai ensuite contemplée dormir comme un père veille sur son enfant.
- Marie…
- Marie ? C’est drôle, malgré tous mes noms, personne ne m’avait jamais appelé Marie. C’est le nom que tu m’as donné, c’est cela ? Il te fallait un nom pour pouvoir me parler dans tes rêves… Tu me rappelles quelqu’un. Il est aussi fou que toi, peut-être même un peu plus.
- Emma…
- Oui, c’est mieux. Lui aussi m’appelle comme cela. C’est le dernier nom que je me suis donné. Ca me sied beaucoup plus.
- Dis-moi quelque chose… Je mérite de savoir. Je t’ai suivie jusqu’ici…
- Oui, tu as poursuivi un fantôme. La plupart des humains traquent leurs démons ou les fuient. Toi, tu essaies de capturer tes fantômes en leur saisissant la main.
- J’aurais aimé partager ta vie, fuir avec toi et me poser quelque part, enfin. Je ne t’aurais posé aucune question. Ensemble nous aurions vécu des centaines et des centaines de vies différentes… J’aurais tant voulu te connaître…
- Nous les vivrons sans doute…
Et Emma, après m’avoir adressé un dernier regard rempli de larmes, sauta dans le vide.