A l'ouest de l'Ouest

Samedi 28 avril 2007

J’ai poursuivi Emma jusqu’au bout du monde. Là, où les bateaux viennent s’échouer et où les hommes jettent au néant les causes de leur malheur.

Les falaises.

Pendant des nuits et des nuits, je l’ai poursuivie comme on poursuit des fantômes. J’ai senti le souffre dans ses empreintes, le parfum laissé dans le vent. J’ai dîné sur les cendres de ses feux de camp, bu à la source de ses rivières. J’ai traversé ses villes, dormi dans ses draps, lu son nom dans le registre des hôtels.

Pendant des nuits et des nuits, j’ai poursuivi le même rêve qu’elle.

Savait-elle qu’elle nous conduisait droit aux falaises ? sans doute… Sans doute savait-elle aussi qu’elle n’en reviendrait pas.

 

 

 

J’étais tombé sur la carcasse de son cheval un mile avant de la rattraper. Couvert de sueur, haletant sans cesse, il avait compris bien avant moi que sa fin était proche. Emma l’avait poussé jusqu’aux bouts de ses forces. Sans doute savait-elle que je la suivais. Que pouvait-elle fuir comme cela ?

Mon cheval s’approcha de la malheureuse bête et lui appliqua une caresse à l’aide de ses naseaux. Alors, le mourant lâcha un râle plus puissant que les autres et un instant plus tard il était mort.

Sans rien lui demander, ma monture s’éloigna. J’eus beau lui intimer l’ordre de faire demi-tour, il ne m’écouta pas. Comme si quelque chose l’obligeait à avancer. En bref, tout le monde semblait tout comprendre à la situation et j’étais le seul naïf qui avançait à tâtons dans le noir.

 

 

 

Sur le sable, on devinait des pas pressés et irréguliers. Emma, sans doute, commençait à s’épuiser. Depuis le drame de la gare, ni elle ni moi n’avions pris le moindre repos.

 

 

 

Enfin, j’arrivai au bout de la course.

Emma, splendide dans sa jupe en cuir, les cheveux lâchés et virevoltant dans le vent, se tenait au bord des falaises, à deux doigts de l’irrémédiable.

Diable, comme elle était belle !

 

 

 

- N’avance pas Gaspard ! C’est déjà trop tard. Tu n’as pas pu me rattraper.

- Non, Emma, j’arrive à temps.

- Il est déjà trop tard.

- Non.

- Tu n’y peux rien. Dans une autre vie, sans doute…

- Emma ! Aurore ! Quelque soit ton nom, je t’en prie, ne fais pas ça.

- Va-t-en Gaspard, tu n’y peux rien. Tu n’as aucune idée du monde dans lequel je vis.

- Je ne demande qu’à apprendre. Je me fiche de ce qu’a dit, Rochefort. Viens, partons ensemble.

- Il ne faut pas. Je ne ferais que te condamner toi aussi.

- Je me fiche de ce que tu as fait, je me fiche que tu aies tué Rochefort. Il le méritait sans doute. On n’a qu’à fuir, plus loin encore.

- Laisse-moi Gaspard, puisque le destin m’a conduit ici, je ne peux que me résigner…

- Tu ne vas quand même pas sauter !

- Si, ce sera beaucoup mieux, et puis ce sera dans l’ordre des choses : il est mort, à mon tour à présent.

- Mais enfin ! hurlai-je. Quel est donc ce secret terrible qui vous oppresse ? Qu’y a-t-il entre Rochefort et toi ?

 

 

 

Emma ne répondit pas. Elle jeta un coup d’œil vers le sol qui, silencieusement, semblait l’attirer à lui.

 

 

 

- Pourquoi disparais-tu sans cesse ? Pourquoi dois-je te perdre continuellement ?

- Nous ne faisons pas partie du même monde. Je sais à quel point cette phrase peut paraître stupide mais c’est la vérité. Nous vivons dans deux mondes complètement différents. Je ne peux pas t’expliquer, hélas. Il faut que tu prennes ça comptant.

 

 

 

Le désespoir venait de poser ses valises dans sa voix. Elle n’avais jamais été aussi belle.

 

 

 

- C’est ce que Rochefort a essayé de me dire…

- Oui.

- Etes-vous donc si liés ?

- Nous partageons un passé sur lequel j’aimerais me taire.

 

 

 

Son ton était ferme et ne laissait pas envisager la possibilité d’une négociation.

 

 

 

- Tu ne peux pas t’en aller comme ça… pas maintenant.

- Je n’y suis pour rien. Les choses se sont emballées… Rochefort n’aurait rien du te dire…

- Mais il ne m’a rien dit, justement.

- Si, beaucoup trop.

- Que tu as commis des crimes ? Et alors, ça m’est égal. Que tu es pire que lui ? C’est impossible. Tu as en toi une force que je devine et qui m’effraie. Mais tu es aussi douce et généreuse, je le sais. En cela, tu es meilleure que Rochefort.

- Tu ne le connais pas. Il peut être le meilleur des hommes.

 

 

 

La vérité alors devint évidente.

 

 

 

- Vous avez été amants, n’est-ce pas ?

 

 

 

Emma baissa les yeux.

 

 

 

- Oui.

- Emma n’est pas ton vrai nom, comme Rochefort n’est pas vraiment le sien.

- Si, ce sont nos noms. Nous en avons plusieurs.

- Aurore ?

- S’il te plait, non. Il n’y a que lui qui peut m’appeler comme cela.

- Il est mort, Emma.

- Possible. Possible aussi que non. Je l’ai vu mourir tant de fois.

- Cette explication, tu me la dois.

- Il vaut mieux que tu ignores tout. Avant même que je finisse cette histoire, tu auras déjà changé le regard d’amour que tu me portes en regard de haine. Et je ne le veux à aucun prix. Je ne t’ai connu qu’amoureux et ce, depuis le premier soir.

 

 

 

Etais-je déjà amoureux cette nuit-là ? J’aurais juré que non. Fasciné sans doute. Mais qui ne l’aurait pas été ? Elle est apparue, splendide dans sa robe légère, comme une apparition, Juliette sortant d’un livre de Shakespeare. Je suis déjà tombé amoureux pour moins que ça. Je l’ai ensuite contemplée dormir comme un père veille sur son enfant.

 

 

 

- Marie…

- Marie ? C’est drôle, malgré tous mes noms, personne ne m’avait jamais appelé Marie. C’est le nom que tu m’as donné, c’est cela ? Il te fallait un nom pour pouvoir me parler dans tes rêves… Tu me rappelles quelqu’un. Il est aussi fou que toi, peut-être même un peu plus.

- Emma…

- Oui, c’est mieux. Lui aussi m’appelle comme cela. C’est le dernier nom que je me suis donné. Ca me sied beaucoup plus.

- Dis-moi quelque chose… Je mérite de savoir. Je t’ai suivie jusqu’ici…

- Oui, tu as poursuivi un fantôme. La plupart des humains traquent leurs démons ou les fuient. Toi, tu essaies de capturer tes fantômes en leur saisissant la main.

- J’aurais aimé partager ta vie, fuir avec toi et me poser quelque part, enfin. Je ne t’aurais posé aucune question. Ensemble nous aurions vécu des centaines et des centaines de vies différentes… J’aurais tant voulu te connaître…

- Nous les vivrons sans doute…

 

 

 

Et Emma, après m’avoir adressé un dernier regard rempli de larmes, sauta dans le vide.

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Par Gaspard
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Samedi 21 avril 2007

C’était elle, l’inconnue à la robe légère de cette nuit-ci, le fantôme à la robe légère de cette nuit-là. Elle venait à mon secours quand je l’avais laissée filer. Elle avait troqué sa robe légère contre une jupe de cuir plus pratique pour les longues chevauchées. Elle me fit monter en croupe et on reprit le chemin que j’avais entamé et qui longeait la voie.

Son parfum m’enivrait, ses cheveux caressaient mes yeux avec la douceur de l’air marin. Marie s’appelait en réalité Emma.

Cela dura sans doute une heure, une heure de passion tacite pendant laquelle je vécus mille rêves, mille vies. Dans chacune d’elles, Emma et moi étions amants, terribles et courageux, parcourant le monde et ses mystères. Elle aurait pu me repousser et m’attirer d’un seul mot. Elle était une amazone volant au-dessus des autres, une guerrière farouche qui ne renonce jamais. Je serrai sa taille délicate et laissai mon esprit s’envoler. Je retrouvai la fascination de la contempler et la caresse de danser avec elle.

Les femmes inaccessibles m’ont toujours fasciné. J’aime apprendre à leurs côtés des choses que j’ignore. Emma chevauchait comme une vraie cavalière. N’ayant moi-même jamais monté sur un cheval avant ce jour-là, j’étais comme un enfant qui rencontre son idole. J’avais envie de m’abandonner à elle et c’est ce que je fis.

Que faisait-elle là ? Je m’en fichais. Qui était-elle ? Je brûlai de le savoir. Je lui devais déjà la moitié de mes rêves, à présent je lui devais la vie. Où allait-elle m’emmener ? Notre route semblait ne pas avoir de fin, notre chevauchée était multiple.

Mais hélas, on arriva quelque part. Une gare avait poussé au milieu du désert. La voie s’arrêtait là, comme le reste.

Qui n’a jamais rêvé de retenir ses fantômes par la main comme l’on empêche un enfant trop fougueux de s’éloigner ? Cela m’est arrivé une seule fois. Ce fut ce jour-là.

 

 

 

- Emma, ne disparais pas encore, dis-je en descendant de cheval.

 

 

 

Elle avait de grands yeux amande qu’elle savait cligner juste quand il fallait.

 

 

 

- Cela fait un moment que je t’attends. Depuis cette nuit-ci et cette nuit-là…

- Tu l’as déjà dit.

- Ah bon ? Je croyais ne l’avoir dit qu’à mes pages.

- C’est du pareil au même.

 

 

 

Elle éprouvait toujours cette peur si tangible qu’on la lisait dans ses paroles comme dans un livre ouvert et ce, malgré tous ses efforts pour le cacher.

 

 

 

- J’ai un milliard de questions à te poser.

- Tant que ça ? Vas-y je t’écoute.

- Je ne sais pas par où commencer.

- C’est simple pourtant. Demande-moi ce que je faisais dans cette maison cette nuit-là, demande-moi pourquoi je me suis enfuie en criant, demande-moi par quel hasard, nous avons pu nous retrouver au bal des nazes et pourquoi j’ai fui encore, demande-moi aussi pourquoi j’ai pris place dans l’Atlantic Railways et comment j’ai pu rescaper à ce naufrage, demande-moi par quel enchevêtrement de situations je me retrouve chevauchant au beau milieu du désert, demande-moi enfin pourquoi nous nous retrouvons toujours quelque soit le monde, quelque soit le temps dans lequel nous errons, demande-moi tout ça et je ne te répondrai qu’une seule chose.

- Laquelle ?

- Que je l’ignore.

 

 

 

Et c’est comme ça que je suis tombé amoureux.

 

 

 

Le désert n’était pas assez grand pour nous deux, pas assez vaste pour contenir tout ce que nous avions à nous dire, tout ce que nous avions à taire. Malheureusement, le désert n’était pas assez grand pour quelqu’un d’autre. Il n’y avait qu’une seule personne qui attendait le train ce jour-là. L’homme à la moustache brune.

 

 

 

- Rochefort !

- Gaspard !

- Vous êtes donc surpris de me voir en vie, misérable !

- Oui, le train n’est pas arrivé à l’heure. On ne peut même plus compter sur les compagnies ferroviaires. Vous avez échappé à la mort par trois fois. Vous pouvez donc dorénavant vous considérer comme un miraculé. Mais lorsque je vois votre ange gardien, j’avoue mieux comprendre.

- Qu’avez-vous donc fait encore, Armand ? N’en aurez-vous donc jamais assez ?

- Il faut bien croire que non, ma chère, ce n’est pas moi qui ai demandé à vivre.

- Comment donc ? Mais si, c’est vous ! Vous avez imploré, exigé, pesté, invoqué et lorsque l’on vous bandait les yeux et bouchait les oreilles, lorsqu’une main venait s’apposer sur votre bouche dans le but de vous faire taire, vous ne vous taisiez pas. Vous trouviez le moyen de hurler encore.

- Vous avez raison, je le reconnais. Je suis donc vivant et j’en profite.

- En faisant le mal ?

- Non, pas que je sache.

- Et qu’est-ce pour vous que d’attenter à la vie d’un homme ?

- Vous parlez de Gaspard ? Mais celui-là ne compte pas, voyons.

- Vous l’avez ligoté à une voie ferrée.

- Oui.

- Monstre ! Et ce n’est pas votre premier crime. Vous avez tué les sœurs Kart et sans doute bien d’autres encore !

- Qu’est-ce que cela peut vous faire, Gaspard ?

- Vous êtes ignoble.

- Non, je ne le suis pas. Vous souciez vous, vous, du destin, d’un mauvais livre ? Que vous importe qu’il soit brûlé ou déchiré ? Que vous importe qu’une page soit manquante ? Et bien la vie de tous ceux que j’ai tués ne valait pas plus.

- C’est bien ce que je dis, vous êtes un monstre.

- Pour vous sans doute, car vous ne savez pas réfléchir. Vous ignorez tout du monde dans lequel je vis. C’est un monde qui a ses propres règles et je peux vous assurer qu’elles sont différentes des vôtres. Le véritable monstre, ce n’est pas moi, c’est la traîtresse qui se tient à vos côtés et qui tait des choses que vous devriez savoir.

- Arrêtez, Armand.

- Dites-lui, ma chère, qui nous sommes réellement, et ce qui nous unit. Parlez-lui du livre.

- Armand, je vous en prie.

 

 

 

Emma devint livide. La peur qui l’habitait sembla prête à éclater. J’aurais du faire taire Rochefort, lui coller une bonne droite si fulgurante qu’elle l’aurait assommé net. Ensuite, j’aurais pris Emma dans mes bras pour la rassurer.

Mais je n’ai rien fait de tout cela. Je me suis contenté de poser des questions. Ma soif de savoir était trop grande.

 

 

 

- Qu’est-ce que le livre à avoir avec tout ça ?

- Où l’avez-vous rencontrée pour la première fois ? Dans la maison sur la colline ? Et moi ? Quelques heures plus tard à quelques centaines de mètres de là. Ne comprenez vous donc pas qu’elle cherche le livre autant que moi ? Qu’elle est prête à tuer et à trahir pour l’obtenir ? Vous me traitez de monstre, Gaspard ? Mes crimes ne seront jamais aussi horribles que les siens.

- Taisez-vous !

 

 

 

Emma, dans une rage folle, dégaina le revolver qu’elle portait à la ceinture et fit feu par trois fois sur Rochefort qui s’écroula sans un bruit.

 

 

 

- Emma ? Qu’as-tu fait ?

 

 

 

Emma ne dit rien. Son revolver encore fumant, elle était terrifiée. Mais cette terreur arriva à son paroxysme lorsque Rochefort, dans une demi voix, souffla :

 

 

 

- Aurore… Vous savez bien que c’était inutile…

 

 

 

Alors je vis Emma devenir folle et courir jusqu’au dehors où elle sauta sur son cheval. L’instant d’après, un galop l’avait emportée. La détonation avait fait venir le chef de gare, apparemment seul employé ici. Je me penchai vers Rochefort, il baignait à présent dans une mare de sang.

 

 

 

- Poursuivez-là, Gaspard… poursuivez-là jusqu’au bout du monde s’il le faut… elle ne doit pas trouver le livre… en aucun cas…

 

 

 

Le chef de gare décrocha son téléphone et appela la police. J’abandonnai Rochefort à son agonie et sortis par derrière. Je volai un cheval qui traînait par là et j’empruntai les traces laissées par Emma.

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Par Gaspard
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Samedi 14 avril 2007


A son rythme, le train se rapprochait de moi. J’entendais déjà son sifflet, le bruit caractéristique de sa machinerie et je sentais trembler sous mon dos les rails de douleur. C’en était fait de moi, c’était sûr.

Comment avais-je fait pour me retrouver là ? Je marchais tranquillement, le long de la voie. Oui, ça, je m’en souviens très bien. Un train est venu à passer. Je me suis écarté, nous nous sommes croisés. Et voilà que je me réveille ici. Il y a eu un choc. Oui, ça c’est sûr. Un grand coup sur la tête. Je me suis évanoui. Et quelque mauvais joueur en a profité pour me ligoter comme ceci.

Des problèmes, je n’en ai jamais eu. Depuis mon départ, pourtant, ils se bousculent au portillon. C’est la deuxième fois que je me fais assommer. Avant, je croyais que cela n’arrivait que dans les bédés de Tintin. Bobby Smiles, Muller, Rastapopoulos, Allan, et toute une foule d’inconnus. La dernière fois, ça s’était presque passé de la même façon. Par derrière, sans prévenir. Seuls les lieux diffèrent. C’était dans ma chambre d’hôtel, dans la capitale. Rochefort voulait le livre et avait profité de mon inconscience pour fouiller mes affaires de fond en comble.

Rochefort ! Bien sûr, ça ne peut être que lui. Qui m’en voudrait sur ce continent, à part lui ? Il a survécu au naufrage sans doute. Et par l’enchevêtrement d’événements connus de lui seul, il s’est sans doute retrouvé dans ce train que je croisai tout à l’heure et, m’ayant reconnu, a sauté en marche et m’a rattrapé. N’ayant pas le courage de m’achever lui-même, il a préféré ce moyen plus long mais tout aussi sûr. Le traître !

L’ignoble, l’insupportable Rochefort avait encore fait des siennes. Je le retrouvai chaque fois sur ma route. Si cela se trouve, c’est à lui que je dois de m’être échoué sur la côte. Il a du me balancer hors de la capsule dès la paupière de mes yeux abaissée. Mais comment cela s’est-il passé ? Voyons : le train faisait naufrage, nous poursuivions Antonin et ne le trouvant pas, nous prîmes place, mon ennemi et moi dans une capsule de sauvetage.

Le canon fixé sur le dernier wagon encore valide de l’Atlantic Railways nous a donc projeté dans le tunnel en passe d’être inondé. A bord de la capsule, étroitement ridicule, Rochefort et moi ne nous disions mot, l’esprit encore embourbé par notre duel dans la cour de la Perruche verte. Pour m’occuper, j’attrapai une brochure rangée dans une sorte de boite à gants. Elle s’intitulait « Procédure d’évacuation en cas d’une improbable avarie ». Elle expliquait qu’une fois les capsules tirées à l’aide du canon géant, les capsules devaient patienter dans le tunnel. Lorsque le dernier cheminot aurait quitté l’Atlantic Railways, il ferait exploser le tunnel, l’inondant totalement, permettant ainsi aux capsules de regagner la surface. Au cas où un hypothétique incident empêcherait le cheminot en question de quitter le navire, chaque capsule de sauvetage était équipée d’une mini charge explosive permettant de faire exploser la paroi du tunnel.

C’est dans ces moments-là que l’on regrette de s’être levé.

Sans dire le moindre mot à Rochefort, je reposai la brochure dans la boite à gants. L’homme était violent, imprévisible et la canne qu’il tenait à la main cachait en réalité une épée des plus acérées dont ma poitrine se souvenait encore. Je ne savais pas combien de temps durerait notre voyage mais j’étais résolu à ne pas dormir une seule seconde. Hélas, je ne tins pas parole.

 

 

 

- Regardez ce que vous avez fait ! Il s’en est fallu d’un cheveu !

- Puisque je vous répète que je n’y suis pour rien !

- Vous étiez dans sa cabine, non ? Et vous n’avez rien fait pour l’empêcher.

- Qui, Antonin ? Mais comment aurais-je pu savoir ?

- Etes-vous donc aveugle ou stupide ? Il lisait le livre devant vous.

- Oui, je reconnais avoir été distrait.

- Distrait ? Regardez le résultat ! Nous sommes à vingt mille lieues sous les mers dans un tunnel à deux minutes de l’explosion.

- J’ignorais que ce livre avait un tel…pouvoir.

- C’est bien ce que je dis, vous êtes stupide. Vous l’avez eu entre les mains, vous l’avez lu. Pourrez-vous me jurer de n’avoir rien ressenti à son contact ?

 

 

 

Je me souvins de cette étrange décharge électrique qui me traversa le corps et me cloua au fauteuil la première fois que je l’ouvris.

 

 

 

- Peut-être, avouai-je.

- Et qu’y avez-vous lu, demanda Rochefort un tremblement soudain dans la voix.

- La légende du chasseur de lune.

- C’est tout ? demanda-t-il de la même voix.

- Oui.

- Et ne vous êtes vous pas aperçu de quelque chose, disons, d’inhabituel ?

 

 

 

Je me souvins qu’une fois le livre reposé, j’ai aperçu le cavalier à la lance sous le clair de lune.

 

 

 

- Vous l’avez vu n’est-ce pas ?

- Oui.

- Et cela ne vous a pas mis la puce à l’oreille ?

- Si bien sûr, mais…

- Gaspard, vous êtes un idiot. Vous avez eu entre les mains l’objet le plus fabuleux de toute l’histoire et vous ne l’avez même compris.

 

 

 

D’habitude, ses insultes me passaient largement au-dessus mais celle-ci me fit mal. Etait-ce vrai ? Avais-je vraiment eu un tel trésor entre les mains ? Et je l’aurais reposé sur l’étagère ?

 

 

 

- Ce cavalier, je l’ai vu disparaître.

- Bien sûr, c’est le lot de tout ce que le livre a créé. Une fois l’histoire achevée, elle s’efface. Ainsi, si vous l’ouvriez de nouveau, vous n’y trouveriez plus la légende du chasseur de lune. Elle n’existe maintenant plus que pour vous seul.

 

 

 

J’eus un pincement au cœur en repensant au cavalier me souhaitant « que les vents vous soient favorables ».

 

 

 

- Vous comprenez à présent.

 

 

 

Oui, je compris. Antonin avait acheté le livre parmi un stock important. La maison sur la colline a certainement été mise en vente. Il a ouvert le livre et a trouvé l’histoire d’Atlantic Railways. Et à mesure qu’il avançait dans sa lecture, l’histoire disparaissait peu à peu, wagon après wagon.

 

 

 

- Si j’avais su…

 

 

 

Cette fois, Rochefort ne dit rien mais il aurait pu me traiter d’idiot une fois de plus, il aurait eu raison.

 

 

 

- Et vous, comment l’avez-vous su ?

- Je suivais Antonin. Je savais qu’il transportait tout un stock de livres dans ses valises. Et qui vois-je dans un estaminet la veille de l’embarquement ? Vous ! Et deux tables plus loin, Antonin. Sans doute, m’aviez-vous repéré car vous ne vous adressâtes pas la parole. Le lendemain, c’est sans surprise que j’appris que vous partagiez la même cabine. Je devinais alors qu’ayant laissé le livre sur l’étagère, vous aviez chargé Antonin de se rendre à la vente aux enchères à votre place.

 

 

 

Devant ma stupéfaction, Rochefort esquissa un sourire.

 

 

 

- Comme vous le voyez, je ne suis pas dupe de vos mensonges. Vous avez commis une erreur, Gaspard. Celle de ne pas vous étonner du hasard qui nous réunissait tous dans ce train façonné de toutes pièces par le livre.

- C’est vrai… j’allais vous le demander…

- Il suffit ! Je vous ai percé à jour. A présent, donnez-moi le livre. Car vous l’avez, n’est-ce pas ? Vous avez fait semblant de le chercher avec moi pour mieux brouiller les pistes mais je ne pense pas que vous soyez assez fou pour partir sans lui. Donnez-le moi !

 

 

 

Rochefort tenait un Derringer dans la main et était résolu à s’en servir.

 

 

 

- Ecoutez… je vous assure que je ne l’ai pas. Je ne connais pas cet Antonin…

- Ne pouvez-vous pas avoir la sagesse de reconnaître votre défaite ? Vous m’avez dupé par le passé, aujourd’hui, c’est moi qui ai toutes les cartes en main. Alors, vous décidez-vous ?

 

 

 

Rochefort était plus agressif que jamais. Sa main ne tremblait pas et ses yeux n’éprouvaient que de la haine à mon égard. Il allait me tuer, c’était évident, que je lui donne le livre ou pas. Et le livre, je ne l’avais pas.

 

 

 

- Ecoutez, Rochefort, nous sommes dans une situation critique. Attendons d’être à la surface pour régler nos affaires.

- J’en ai assez d’attendre ! Donnez-moi le livre ou je fais feu !

- Non !

 

 

 

Un bruit terrible se produisit alors et je tombai une nouvelle fois dans l’inconscience.

L’absence de blessures par balle sur mon corps me poussait à croire que le ce bruit n’avait pas été provoqué par le Derringer de Rochefort mais bien par le canon de l’Atlantic Railways. La secousse avait du me projeter contre la paroi et m’assommer sur le coup. La suite, je ne peux que la supposer mais les choses ont du se dérouler ainsi. Rochefort me voyant étourdi a pris les commandes de l’appareil et suivant la procédure a rejoint la surface en prenant bien soin, sans doute, de s’éloigner des autres rescapés. Une fois à la surface, il a du me fouiller et ne trouvant rien, fou de rage, m’a balancé à la mer. Mais ni les requins, ni les récifs n’ont voulu de moi. Aujourd’hui, persuadé de ma mort, il m’a aperçu marchant le long de la voie et, n’écoutant que sa folie, a sauté en marche pour me tuer une troisième fois.

Où est-il à présent ? Il a sans doute continué à pied et attend quelque part le prochain train.

Le misérable !

 

 

 

 

 

 

Et pendant que je bavassais avec moi-même, le train ne cessait de se rapprocher. C’est en ces moments-là que l’on s’applique à rédiger son testament. Mais comme l’on s’en souviendra sans doute, le mien était déjà tout prêt, tout chaud.

Si j’avais cru en quelque chose, je ne sais pas, en un Dieu par exemple, je l’aurais prié sans doute. Mais voilà, je ne croyais en rien et je doutais qu’un jour on retrouve mon cadavre.

Le train s’approchait toujours, l’esprit concentré sur son but et n’ayant pas la moindre trace d’intention de changer sa route. Toutes les bonnes choses ont une fin, disait mon grand-père sa bouteille de pastis, il avait raison. Mon aventure, mon histoire, se termine donc ici. Fermons les yeux. Le train arrive, le train s’approche. Je l’entends me dire :

 

 

 

- Hé bien, vous pouvez vous vanter de me surprendre à chaque fois. Je vous retrouve toujours là où je ne vous attends pas.

 

 

 

Et l’ombre qui me parlait ainsi avait un goût de fête.

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Par Gaspard
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Samedi 7 avril 2007


Je ne savais plus où aller. J’avais embarqué pour aller loin et maintenant que j’étais loin, largué dans le désert d’un monde inconnu, je me retrouvai sans but ni destination. Certes, Jerry m’avait indiqué une direction mais, à ce moment-là, je ne voyais pas l’intérêt de la suivre. A quoi cela pouvait-il me servir d’aller voir l’autre côté de la mer ?

 

Comme je considérais la question, j’avançais toujours et quittai bientôt l’épaisse forêt qui bordait la clairière de Jerry. A présent s’étendait devant moi, l’immensité d’un désert sans nom. Je marchai droit vers l’ouest pendant des heures et des heures. Je regrettai le manteau que la femme de mon hôte m’avait confié, de crainte de ces orages terribles qui, paraît-il, sont légion dans la région. Je regrettai de ne pas m’avoir construit un bâton de marche quand je le pouvais encore. Lorsque je ne vis que du sable et du sable et que dans mes souvenirs, j’avais la plus grande peine à me souvenir de la couleur d’un pré ou d’un lac, je sus que ma destinée était toute proche de trouver sa conclusion. Ainsi donc, j’allai mourir ici et sans doute ne retrouverait-on jamais mon cadavre. Mes vêtements ? Ma foi, rien n’est éternel, ils finiront par se décomposer d’eux-mêmes. Ma peau ? Pas de souci, les quatre rapaces qui me suivent depuis des heures au moyen de cercles concentriques s’en chargeront fort bien. Mes os ? Ils blanchiront sans doute. Oui, je ferai un beau cadavre.

 

Ainsi, je tombai de tout mon long bien décidé à ne pas contrarier la mort dans son choix de m’ôter la vie. Je n’avais pas fait un vivant bien docile, je serai un mort tout ce qu’il y a de plus obéissant. En touchant le sol, ma poitrine ne fit pas ce bruit étouffé d’un tas de sable qui amortit une chute, il fit un bruit plus aigu, plus métallique. La douleur qui me vint immédiatement fut elle aussi pas banale.

 

Je me relevai, sautai en l’air, tournai en cercle et dansai une gigue. Un passant passant par là m’aurait certainement considéré comme fou. Mais la douleur passe comme toute chose. J’examinai l’objet du délit et découvris qu’il s’agissait d’une barre de fer. Je voulus la ramasser pour lui faire les gros yeux et lui montrer de quel bois je me chauffais mais je ne pus la décoller d’un moindre centimètre. En l’examinant soigneusement, je découvris que se trouvait là tout un ensemble de barres de fer posées les unes après les autres et se prolongeant à l’infini. A un mètre de là, une autre ligne s’occupait à faire la même chose. Toutes les deux semblaient traverser le désert de part en part.

 

 

 

 

 

 

 

- Où s’arrêtera la civilisation ? pensai-je, voilà que les voies ferrées naissent dans les déserts !

 

 

 

 

 

 

 

Et ainsi, pour rompre la monotonie du voyage et pour faire un bien de nez à la mort, je décidai de suivre les rails, espérant ainsi déboucher quelque part. Mais par quel côté allai-je ainsi m’enfuir ? Je pouvais tout aussi bien prendre par la gauche ou par la droite. J’avais pour l’instant – je l’avoue sans embarras – suivi la direction que m’avait indiquée Jerry. Il me fallait maintenant en choisir une autre perpendiculaire à cette première.

 

Après plusieurs éternités de réflexion, je finis par opter pour la gauche. Pourquoi ? Parce que. Oh, j’aurais très bien pu vous expliquer de plusieurs façons. Ingénieux : suivant la façon dont la poussière avait été rejetée sur les rails, j’en ai déduit la direction du train. Endiablé : le soleil ayant tourné, j’ai décidé de marcher face à lui. Téméraire : la mort frappant toujours par la gauche j’ai décidé de l’affronter et de foncer droit devant. Voilà ce que j’aurais pu dire si j’en avais eu le courage mais mon esprit était aussi éreinté que mon corps, alors je choisis la gauche parce que la droite était trop à droite.

 

La route fut longue et sans intérêt, le soleil brûlant et le sable abondant. Si j’étais quelque poète, je vous aurais conté cette traversée épique, j’aurais fait du soleil une boule de feu se fondant sur l’or en grain. Page après page, je vous aurais décrit la descente fatale d’une goutte de sueur sur mon front, mais les détails m’ennuient. Alors, après une épouvantable traversée, voici ce qui m’arriva.

 

Les mirages m’avaient assailli à chaque instant depuis des heures. Je ne fus donc pas étonné lorsque je vis s’avancer vers moi l’ombre de quelqu’un. Mais comme l’on s’en doute, le mirage n’en était pas un et cette ombre appartenait à un homme de chair et de sang. Notre rencontre eut lieu au milieu d’un pont, où coulait autrefois une rivière aujourd’hui tarie.

 

 

 

 

 

 

 

- Gaspard !

 

- Pepe !

 

 

 

 

 

 

 

Et oui, c’était bien lui, José Luis Peron de Cantabarra y Consulado dit Pepe ou Pepe Lorca.

 

 

 

 

 

 

 

- Je n’en crois pas mes yeux ! Gaspard ! Amigo, c’est bien toi.

 

- Tu n’es donc pas un mirage ! Je t’avais pris pour du vent.

 

- Gaspard ! C’est impossible ! Que fais-tu là ?

 

- Et toi, Pepe ! Camarade ! Je ne croyais plus te revoir. Tu n’as donc pas trouvé de corde qui veuille bien te pendre !

 

- Aucune. Comme aucune rue sombre n’a voulu de ta carcasse.

 

- Vieille canaille. Asseyons-nous, je marche depuis des heures, je suis éreinté.

 

- Et moi donc. Où vas-tu ?

 

- Je ne sais pas trop. Un type m’avait donné la direction de l’océan mais j’ai bifurqué lorsque je suis tombé sur cette voie ferrée.

 

- Quelle coïncidence ! Mon histoire est la même !

 

- Impossible !

 

- Si.

 

 

 

 

 

 

 

On rit de bon cœur, on s’embrassa, on pleura un peu et on rit de nouveau.

 

 

 

 

 

 

 

- Raconte-moi, camarade. Que t’es-t-il arrivé depuis ce jour où on se rencontra.

 

- Bien des choses dont tu ne croirais pas la moitié.

 

- N’aie pas d’inquiétude là-dessus. Il m’est arrivé à moi aussi de telles extravagances que je doute que quelqu’un les croie un jour. Et ma montre, tu l’as toujours ?

 

- Bien sûr. Elle ne me quitte plus.

 

- Tu m’as vendue bien chère une information que tu aurais pu me donner pour rien.

 

- Que veux-tu ? J’ai toujours rêvé d’avoir une montre au poignet. Et tu voulais tellement savoir.

 

- Oui.

 

- Est-ce que cela t’a servi au moins ?

 

- Je n’en sais rien. Je suis parti en voyage le lendemain de notre rencontre et j’y suis toujours.

 

 

 

 

 

 

 

Assis sur le bord du pont, les pieds se balançant dans le vide, nous nous sourîmes comme deux enfants fugueurs qui se partagent un secret.

 

 

 

 

 

 

 

- Je n’arrive toujours pas à croire que l’on se rencontre ici. Comment est-ce possible ?

 

- Après notre séparation, je suis allé au bout du monde, dans un village nommé Lac aux sables puis j’ai fait demi-tour et j’ai pris vers l’Ouest.

 

- J’ai fait la même chose et j’ai pris vers l’Est.

 

- Tout s’explique.

 

- Comment cela ?

 

- Puisque la terre est ronde et que nous avons marché dans deux directions opposées, il est normal que nous nous croisions à un certain moment.

 

- On en serait donc à la moitié du chemin ?

 

- Apparemment.

 

 

 

 

 

 

 

Cette nouvelle me troubla quelque peu. J’avais voyagé jusqu’à présent sans me soucier du temps ni du but.  Je croyais que la route n’aurait pas de fin. Je découvrais à présent que la fin était plus proche que le commencement. Pepe semblait aussi chagriné que moi.

 

 

 

 

 

 

 

- Tu te souviens de ce square, demanda-t-il, comment est-ce qu’il s’appelait ?

 

- Le square des frères Malandins.

 

- Tu es sûr ? Ce n’était pas plutôt, Malandrins ?

 

- Sûr. J’ai passé des heures à lire la plaque. Même que certains passants me prenaient pour un fou. Un, surtout.

 

- Tu as laissé une trace de ton départ ?

 

- Non.

 

- Tu aurais dû. Il faut toujours laisser un témoignage de son passage. Sinon, on tombe dans l’oubli.

 

- Je n’avais personne sous la main.

 

- Si, tu avais le passant qui te prenait pour un fou.

 

- Peut-être… Je laisserai une trace lors de mon prochain voyage.

 

- Il sera trop tard sans doute. Lorsque tu reviendras, tout le monde t’aura oublié. Et tu t’effaceras, comme le héros d’un mauvais livre que l’on remise sur une étagère.

 

 

 

 

 

 

 

Pepe avait sans doute raison. Il avait trop lu pour se tromper. Mais j’étais obstiné. A l’instant où je reviendrai chez moi, je contacterai ce passant à la lourde sacoche et lui demanderai de ne pas m’oublier. Alors, je pourrai repartir en voyage.

 

 

 

 

 

 

 

- Que vas-tu faire maintenant, Gaspard ?

 

- Continuer, je suppose.

 

- Par où ?

 

- Par là.

 

- Par là, j’en viens et il n’y a rien. Viens plutôt avec moi.

 

- Par là aussi, il n’y a rien. J’en viens.

 

- Cette voie ferrée mène forcément quelque part.

 

- C’est ce que je me suis dit.

 

- Que se passerait-il si nous partions ensemble ? Notre voyage aurait-il une fin ?

 

- Que veux-tu dire ?

 

- Il est clair à présent qu’il ne prendra fin que le jour où l’on se croisera de nouveau. Si nous voyageons côte à côte, sans doute ne s’arrêtera-t-il jamais.

 

- Sans doute.

 

- Alors, nous devons nous séparer.

 

- Oui. Et survivre. L’abandon de l’un de nous signifie l’abandon de l’autre.

 

- Heureusement que c’est toi. Je n’ai jamais eu confiance qu’en toi.

 

 

 

 

 

 

 

Pepe m’embrassa et je lui rendis.

 

 

 

 

 

 

 

- Bon, c’est pas tout ça, mais il faut que j’y aille. Les nuits sont glaciales par ici. J’aimerais bien être arrivé quelque part avant que l’une d’entre elles ne tombe.

 

- Pepe, bon courage.

 

- A toi aussi, compadre.

 

 

 

 

 

 

 

On se serra la main et on partit chacun de notre côté sans se retourner. Une demi-heure, sans doute, passa, lorsqu’un train s’avança à ma rencontre à une allure des plus ridicules. J’imaginai le professeur Béryllium et sa réaction en apprenant qu’un train en plus mauvais état que le sien circulait en plein désert.

 

Je m’écartai et le regardai passer. C’était une de ces vieilles locomotives à vapeur qui traînait difficilement une ribambelle de gamins fatigués et braillards. Pepe avait eu plus de chance que moi. Avec un peu d’agilité et de réflexes, il lui serait sans doute possible de monter en marche. Comme il n’y avait qu’une seule voie, je supposai que les trains n’allaient que dans ce sens et que j’avais donc choisi le mauvais chemin. Enfin, tant pis, je savais à présent de source sure qu’il y avait une gare au bout.

 

Il m’arriva alors quelque chose d’extraordinaire. Pepe et moi avions décidé que nous en étions à la moitié du voyage. Nous avions tort. Il devait s’arrêter de manière brusque pour l’un d’entre nous.

 

Au milieu de nulle part, je fus assommé par derrière.

 

Lorsque je me réveillai, j’étais allongé en travers de la voie, solidement ligoté, avec pour seule compagnie, le cri d’un train qui se rapprochait.

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Par Gaspard
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Samedi 31 mars 2007

En me réveillant ce matin-là, j’eus la surprise de remarquer que je ne me trouvais pas au fond de l’océan mais dans un lit tout ce qu’il y a de plus correct et de plus propre. C’était une cabane, une en bois, une de trappeurs, une qui me renseigna immédiatement sur ma location. J’étais dans l’Ouest, c’était sûr. Une peau d’ours me servait de couverture, une peau de couguar de paillasson et une peau de loup de torchon pour la vaisselle. Il y avait une solide carabine pendue à une cheminée, des bottes de cuir  boueuses qui reposaient sur le pas de la porte. J’avais atteint je ne sais trop comment le nouveau continent. Qu’était-il arrivé de mon compagnon, l’homme à la moustache brune ? Tous les autres passagers du Atlantic Railways avaient-ils réussi à s’en sortir indemnes ?

Soudain, une ombre massive s’avança dans l’embrasure de la porte. Le type à qui elle appartenait devait mesurer dans les deux mètres de large et presque autant de haut. Mon sauveur, sans aucun doute. L’ombre s’avança encore et comme elle se plaçait sous une lampe tempête, je pus enfin voir son visage. C’était à ne point se tromper un Indien, comme l’on en voit dans les illustrés pour enfants et qui scalpent les honnêtes trappeurs et leurs invités, qui brûlent leurs cabanes aux peaux de bêtes et enlèvent leur femme.

Inquiet pour au moins deux de ces raisons, je cherchai d’instinct quelque chose de lourd et de contendant.

 

 

 

- Ne vous inquiétez pas, fit la menace, c’est moi qui vous ai tiré de l’eau.

 

 

 

L’Indien, habillé comme un trappeur, se tenait au pied de mon lit et me souriait très aimablement.

 

 

 

- Je me nomme Jerry.

- Ah bon ?

- Cela vous étonne ? Vous vous attendiez à « Plume d’aigle », « Bison fiévreux » ou ce genre de choses ?

- J’avoue.

- Oui, peut-être que si j’avais vécu dans un autre temps, à un autre endroit, peut-être que j’aurais porté un nom comme celui-là. Mais les choses sont bien différentes, bien plus complexes. Nous avions des noms simples lorsque nous avions une vie simple. Aujourd’hui que nous nous compliquons la vie, nous avons des noms qui ne veulent rien dire.

 

 

 

L’Indien, alors, me présenta sa petite famille. Il y avait John, au front courageux, Jack à la force naissante, Jodie à la beauté maternelle, Jim à la face espiègle, Janis à la voix mélodieuse et Joseph à la curiosité maladive. Et puis, il y avait sa femme, belle comme peut l’être la femme de celui qui vous a sauvé la vie et qui vous a bordé, vous a préparé à manger et qui vous sourit tapie dans un coin de la pièce tandis que son mari fait semblant de regarder ailleurs.

Il m’avait tiré de l’eau alors que j’étais en passe de me noyer. Heureusement pour moi que la chasse n’était pas ouverte et qu’il était parti pécher. J’étais habillé d’une drôle de sorte et en haillons, trempé jusqu’à la moelle et à bout de souffle.

 

 

 

- N’y avait-il pas un autre homme avec moi ?

- Pas que j’ai pu remarquer.

- Un grand, avec une moustache brune…

- Non, non, il n’y avait que vous.

- Et une machine ? N’y avait-il pas une machine ?

- Je ne crois pas. Quel genre de machine ?

- Un petit sous-marin. Une capsule.

- Je n’ai rien vu de tel.

- Peut-être qu’elle s’est abîmée… N’y avait-il pas des débris ?

- Rien. Juste vous et les poissons.

- Pourriez-vous m’emmener ? Là, où vous m’avez trouvé ?

- Bien sûr, ce n’est pas très loin.

 

 

 

La femme de Jerry me prêta une chemise et un pantalon de son mari.

 

 

 

- Prépare à manger, dit celui-ci à celle-ci, nous serons bientôt de retour.

 

 

 

Ce n’était ni village, ni une caravane. Il n’y avait que cette cabane perdue au milieu d’une clairière bordée par des arbres dont on ne voyait pas la cime. On emprunta un petit chemin qui descendait vers l’est. Enfin, on arriva à une petite crique où rien ne laissait entrevoir que j’avais failli y mourir. Comme je l’avais envisagé, aucun débris de la capsule n’était venu s’échouer.

 

 

 

- Ce n’est pas ce que vous espériez.

- Non.

- Vous cherchiez votre sous-marin, c’est ça ?

- Oui. Vous savez donc ce que c’est ?

- Je crois que je peux l’imaginer.

- Il n’y avait aucun moyen d’en sortir par accident. A moins que l’on ne m’y ait poussé.

 

 

 

Je racontai alors à Jerry, mon incroyable aventure chez Atlantic Railways, notre mystérieux naufrage et notre échappée belle. J’omis volontairement de parler du livre, de mon duel avec Rochefort dans la rue des pendus et des causes du naufrage, surtout que j’avais du mal à les comprendre. Même après ce que Rochefort m’avait raconté quand nous étions dans la capsule et que nous attendions le moment propice pour remonter à la surface.

 

 

 

- Vous pensez donc que votre compagnon vous a jeté à la mer ?

- Je peux l’envisager.

- Dans l’espoir de vous voir mourir ?

- Il n’a pas réussi. Grâce à vous.

- Oui, et vous avez une dette de sang envers moi. Ce qui signifie que vous ne pourrez mourir tant que vous ne l’aurez pas remboursée.

- Evidemment. Parlez, je ferai ce que vous voudrez.

- Je n’ai, pour le moment, absolument rien à vous demander. N’ayez crainte, cela viendra un jour et je saurai vous rappeler votre dette.

 

 

 

Un vent léger souffla entre nous.

 

 

 

- Maintenant, si vous avez fini par ici… Ma femme a certainement du finir la préparation du repas.

 

 

 

A mon grand regret, Jerry n’ouvrit pas la bouche pendant tout le trajet du retour. Cette histoire de dette de sang semblait donc être une chose sérieuse par chez lui. Je me demandai alors si je ne m’étais pas engagé un peu vite.

 

 

 

Nous fûmes accueilli par le fumet d’un poisson qui venait de cuire. Une table dressée comme un pique-nique s’invitait au milieu de la cuisine. Les six bambins se chamaillaient à un bout tandis que la cuisinière apportait les derniers soins au saumon à qui je devais la vie.

Jerry s’assit à un bout de la table et me fis asseoir à ses côtés, en face de la place réservée à sa femme et à côté de John, l’aîné de ses fils.

 

 

 

- Nous sommes ravis de vous avoir à déjeuner. Il y a bien longtemps que nous n’avons pas eu de la visite.

- J’en suis ravi. Mais vous me voyez gêné. Je sens que j’abuse de votre hospitalité.

- Allons donc ! Il est normal pour une famille habitant près des côtes de recueillir ses naufragés. Il en va de même pour les hommes des bois lorsqu’ils prennent soin des enfants égarés.

 

 

 

Le poisson apparut enfin. Il était entièrement nu, de la base du cou jusqu’au haut de la queue et sa chair rose, cuite à même la pierre semblait inviter à se faire dévorer. J’eus une pincée au cœur en pensant à tout ce que je lui devais mais ce sentiment ne m’empêcha pas de l’engloutir en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.

 

 

 

- Puis-je vous poser une question ?

- Pouvons-nous refuser ? En demandant cela, vous en posez déjà une. Pouvez-vous poser une deuxième question ? Oui, bien évidemment.

- Je me demandai… Pourquoi avoir changé de mode de vie ?

- Mais nous ne l’avons pas fait. Je chasse et je pêche comme me l’ont appris mes pères et ma femme cuisine comme lui ont appris ses mères.

- Certes. Mais vous vivez à l’écart, dans une maison moderne, vous portez des noms du vieux continent…

- Vos maisons carrées, c’est la seule chose à laquelle je ne m’habituerai jamais.

- Tiens donc !

- Je ne comprends pas comment vous faites. Rien que pour en faire le tour, par exemple.

- On marche vers un mur et arrivé au coin, on fait un quart de tour sur la droite ou sur la gauche, ça dépend dans quel sens on avance, et marche jusqu’au prochain coin et ainsi de suite.

- Tout ça me paraît un peu compliqué.

- On s’y fait très vite, je vous assure.

- Impossible ! Comment voulez-vous que je m’habitue à une maison carrée alors que la Terre est ronde ! Et vos lits ! Carrés eux aussi ! Trouvez-vous cela vraiment confortable ?

- Assez.

- Non, je ne comprendrai jamais.

 

 

 

Il engloutit une bouchée de saumon. Comme je ne cessai de regarder dans sa direction, il reprit :

 

 

 

- Je comprends votre question. L’important n’est pas la maison dans laquelle nous vivons ou la façon dont nous nous habillons ni même le nom que nous portons. L’important est de garder intact nos souvenirs. Je me souviens d’où je viens, je me souviens qui étaient mes ancêtres et je me souviens de leur lutte. Celui qui oublie ses ancêtres, oublie ce qu’il est et ce qu’il signifie. Mais il ne faut pas pour autant vivre dans le passé. Aujourd’hui, vivre dans un tipi fait partie de l’ancien temps. Il faut savoir avancer.

- J’ai plutôt l’impression que c’est en s’adaptant que l’on s’efface.

- Je ne m’adapte, je vis avec mon temps. Ce n’est pas parce que nos ancêtres n’utilisaient pas l’électricité que c’est les trahir de l’utiliser.

 

 

 

Comme je restai perplexe, Jerry se leva de table et m’invita à l’accompagner dehors fumer sa pipe. Nous installâmes sur un banc installé sous un arbre.

 

 

 

- Voyez, c’est typiquement européen, cette manie de construire un banc sous un arbre ! m’exclamai-je. Comme si s’asseoir sur l’herbe ne suffisait pas !

- Ma femme porte souvent des vêtements clairs. L’herbe la salit.

- Si vous continuez, plus personne ne se souviendra de votre peuple !

 

 

 

Jerry tira une bouffée de sa pipe et laissa s’envoler la fumée.

 

 

 

- Vous venez d’arriver et vous vous attendez à rencontrer une terre de contraste, une terre d’authenticité et vous êtes déçu par ce que vous voyez. Pourtant, le phénomène est le même partout dans le monde. Les hommes se ressemblent tous. Ils ne sont différents que dans leurs âmes. Avez-vous un endroit où aller ?

- Non, pas vraiment.

- Alors, je vous engage à partir vers l’Ouest et à ne pas vous retourner jusqu’à ce que vous ayez atteint l’autre océan. Là-bas, vous trouverez quelque chose qui vous étonnera.

- Comment cela ?

- Avancez tout droit, comme si vous étiez dans le sillon d’un champ fraîchement labouré. Ne vous retournez pas avant d’avoir atteint l’océan.

 

 

 

Je ne comprenais rien à cette brusque requête. Jerry se leva, rangea sa pipe et me salua en me souhaitant bonne chance. Alors, je me levai à mon tour et m’engageai vers l’ouest.

 

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