Saudade : Aurore

Samedi 14 juillet 2007

Encore un train qui m’emmène au bout du monde. Aurore, sage comme une image, se laisse bercer par le tchouk-tchouk. Elle manque un rêve éveillé. Des millions de lacs éclosent à notre passage sous la garde sévère de la Cordillère des Andes. Quelques petits villages attirés par les richesses et l’inconnu poussent régulièrement le long de la voie. Mon train, baptisé Trochita, semble se mouvoir assez facilement entre tous ces obstacles naturels.

Nous avions débarqué à Buenos Aires, un matin de novembre, sans savoir que là-bas, l’été était à son comble. A la tête d’une fortune moyenne, nous avions rendu immédiatement visite au directeur des Terres. L’homme, sachant reconnaître l’épaisseur d’un sac, nous accueillit avec un peu plus de cérémonial qu’il n’en fallait pour satisfaire un rentier écossais. Il nous attribua une concession de 6000 hectares dans la lointaine Cholila. Située dans la province de Chubut récemment attribuée à l’Argentine, elle nous attirait comme un aimant. Nous nous étions une nouvelle fois présentés comme étant Henry et Etta Place et ce fut peut-être notre première erreur.

Pendant plusieurs jours, nous avons chevauché avec notre bonheur pour seul compagnon. Enfin, on arriva à Ingeniero Jacobacci où on monta à bord du Patagonia Express. En cette époque de découvertes, nous n’étions pas les seuls étrangers à s’aventurer aussi loin de la civilisation. Nous ignorions que le monde sauvage était celui que nous quittions.

Le fait de voyager sous un faux nom et de fuir les limiers de l’agence Pinkerton – ceux qui ne dorment jamais – aurait du m’affoler comme c’est souvent mon habitude. Mais non. J’étais aussi détendu que l’on pouvait l’être. Certes, je n’avais pas abandonné toute méfiance et je ne m’étais pas plongé dans un sommeil de plomb comme le faisait si bien Aurore mais je profitai du voyage en laissant mon regard défiler sur les prairies généreuses et les vallées fertiles. Même pour un pied tendre comme moi, élever du bétail serait un jeu d’enfant. Notre sécurité était sans doute garantie par cet éloignement et par le fait qu’ici, on se soucie que fort peu des affaires des autres. J’espérais de tout mon cœur que les démons qui nous poursuivaient n’avaient eu le temps de monter à bord.

On trouvait de tout dans la Trochita : des colons gallois, des bergers chiliens, des immigrants libanais, de petits éleveurs nord-américains et une poignée d’aventuriers. Ces hommes – comme le rapporteraient plus tard bon nombre de journalistes – étaient tous venus en quête d’aventures. Le 19ème touchait juste à sa fin, un nouveau monde, vierge, s’offrait à ceux qui auraient le courage de l’arpenter.

De tout cela, Aurore s’en souciait peu. Elle savait qu’elle n’aurait pas à exercer tous ses talents là où on allait et qu’elle n’y venait que pour s’enterrer elle-même. Elle m’avait pourtant suivie. Sans doute, voulait-elle me remercier de ce que j’avais fait pour elle après le duel d’Abilène. J’étais pourtant coupable d’un terrible mensonge. Ou alors, avait-elle eu peur de me perdre. Je ne le saurais jamais.

 

- Gaspard ? A quoi tu penses ?

- Les yeux à demi-ouverts, Aurore s’intéresse soudain à moi. Elle a le sourire d’une enfant timide.

- A rien. A notre voyage.

- T’es heureux ?

- Oui… je crois, oui.

- Alors, c’est parfait.

 

Elle referme les yeux. Encore cette impression bizarre, de cette puissance dissimulée. Est-ce que le chaman a dit vrai ? Est-ce qu’elle n’est que l’instrument de mon imagination ? Est-ce que je lui prête des pouvoirs qu’elle n’a pas ? Je l’ai pourtant vue dompter une horde de desperados plus cruels les uns que les autres. Je l’ai vue se mouvoir avec aisance dans des braquages de banque sanglants, danser sur les toits de train lancés à toute vapeur. J’avais du mal à la suivre. Aujourd’hui, lascive sur une banquette, elle semble complètement s’être abandonnée à ma volonté.

Elle dort comme une enfant. J’ai envie de faire pareil. Ah, ils sont beaux les deux plus grands bandits du Kansas. Nos têtes mises à prix feraient de bien jolies cibles.

 

Le Patagonia Express ne va pas jusqu’à Cholila. Il se contente de le croiser sans le saluer. Il nous a donc fallu nous arrêter à La Cancha sur le kilomètre 353 et faire le reste du chemin à cheval. J’aurais préféré rester dans le train jusqu’au terminus plutôt que de chevaucher au milieu de cette végétation austère, de ce sol rocheux. Je n’imaginais pas le Chubut comme cela. Mais je ne le montrai pas. Depuis longtemps, je n’avais vu Aurore si heureuse. Il fallait que ça dure le plus longtemps possible.

Sur nos terres, nous construisîmes un ranch comme on savait le faire, c’est-à-dire comme l’on en trouve en Utah ou au Kansas. Planté au milieu d’une petite surélévation, donnant sur le ruisseau qui traverser nos terres, notre nouveau royaume avait de la gueule. Avec l’or que nous avions apporté, on s’acheta nos premières têtes de bétail. Nous bâtîmes ensuite une grande écurie et quatre étables en bordure du ruisseau. Quelques lunes plus tard, le ranch Place possédait 300 bovins, 1500 brebis, 28 chevaux de selle, 2 péons qui travaillaient pour nous, une maison de quatre pièces, des hangars, une étable et quelques poules. Le tout réparti sur 6000 hectares.

La vie semblait vivre son cours. Aurore ne s’appelait plus Aurore mais Etta. Je ne m’appelais plus Gaspard mais Henry. Ce qui au départ n’était qu’un jeu pour nous : « Etta, peux-tu me passer la corde ? », « Bien sûr, Henry » était devenue plus qu’un réflexe ou une habitude, c’était devenu la seule façon de faire.

A Cholila, nous étions connus également. Je traînai régulièrement dans une taverne où l’on servait du maté à toute heure de la journée. Ces hommes ne posaient jamais aucune question ou alors des questions de bergers. « Comment va ta chèvre ? Celle qui a mis bas ? » ou « T’as bien couvert ton étable pour l’hiver ? Car il va être rude cette année ». Nous étions plus riches qu’eux, beaucoup plus. Mais nous avions été accueillis comme des membres de la famille. Nous avions enfin trouvé un endroit où nous poser à des milliards de lieues de notre bande d’Abilène. Alors, quand le moment fut venu, je montai un magasin qui devint le rendez-vous incontournable des hommes de Cholila. On venait y parler des événements les plus cruciaux de la région : le bétail, les affaires et les femmes. Ces femmes, justement, qui, sous la houlette de Aurore devenaient de vraies aventurières. Toutes montaient à cheval et savaient tirer au revolver. Elles étaient impressionnées par les deux colts que portait Aurore à la taille.

 

- Une femme de l’Ouest doit être préparée à élever ses enfants, cuisiner et défendre sa terre, sa personne et son homme, leur répétait-elle inlassablement.

 

Un jour, pendant une fête locale, Aurore impressionna son monde en plaçant deux bouteilles vides sur les deux piliers du portail de notre ranch et, tenant entre les dents les rennes de son cheval lancé au grand galop, un revolver entre chaque main, elle les fit voler en éclats en une seule fois.

Ce paradis dura le temps que dure un paradis. Loin d’une éternité. Au bout du cinquième ou sixième prudent, les Pinkerton retrouvèrent notre trace. Ils envoyèrent d’abord en éclaireur, un vieux shérif fatigué qui aurait très bien pu voler son étoile à un ivrogne et qui accepta de nous laisser tranquille en l’échange de quelques lingots.

 

- Je leur dirai que je ne vous ai pas trouvés et que je rentre dès que possible. Et je ne rentre pas. Ils m’oublieront vite vous savez.

 

On apprit plus tard que l’homme avait rencontré la veille une jolie femme du village dont il était tombé amoureux et à qui il avait promis le mariage. Notre or servit donc tout naturellement à payer leurs noces.

Cependant, il s’était trompé. Il ne fallut pas un mois avant de voir revenir les infatigables détectives, aussi collés à nous qu’un chien affamé à son os. Ça commença par un seul, puis par trois, puis une dizaine. Bientôt, c’est à cinquante au moins qu’ils encerclèrent la maison.

 

- Nous voulons Aurore et Gaspard ! Sortez, il ne vous sera fait aucun mal !

- Vous vous trompez, nous sommes Henry et Etta Place, répondit-on en espagnol.

- Vous mentez ! Sortez ou nous ouvrons le feu.

 

Evidemment, ils ne le firent pas. Enfin, pas avant qu’Aurore ne le fasse. D’un coup de winchester, elle fit valser le capitaine qui dégringola de son cheval et alla s’écraser dans une flaque de boue, mort.

 

- A la guerre, Gaspard, il fa   ut toujours commencer par viser les gradés. Car les sous-fifres n’ont aucun sens de la stratégie.

 

Ils eurent pourtant le sens de la réponse. Une fusillade digne des batailles célestes s’engagea aussitôt. A deux contre cinquante, cernés de toutes parts, notre sort était scellé. Mais Aurore ne l’entendait pas de cet avis. Colts en main, elle tuait avec la précision d’une aiguille. Dans son regard brillait un feu inépuisable. Alors, les Pinkerton perdirent de leur assurance. Ils commencèrent à reculer, déplorant plusieurs pertes tandis que nous ne regrettions que nos balles.

Nos deux péons s’approchèrent de nous et nous demandèrent s’ils pouvaient rentrer un peu plus tôt aujourd’hui. Je leur conseillai de se mettre à la cave, c’était plus prudent.

 

- Ces gens sont des hommes de loi. Ils ne vous feront aucun mal.

 

Et à peine avais-je tourné la tête qu’un cri déchira le ciel. Aurore blessée à la poitrine gisait sur le sol.

 

- J’en ai eu un ! hurla quelqu’un au dehors.

 

Sa poitrine si belle était transpercée. Elle était déjà pale comme un linceul.

 

- Et merde, Gaspard. La bataille aurait pu durer jusqu’au soir et nous étions certains de notre victoire.

- Aurore, je ne veux pas… je ne veux pas.

 

J’étais terrorisé. J’eus l’impression terrible d’avoir déjà vécu cette scène. Je voyais devant moi une femme identique à Aurore qui se jetait volontairement dans le vide. Et je voyais un homme à l’agonie dans un hall de gare semblable au cavalier pale.

 

- Gaspard ! C’est bien toi n’est-ce pas ? Tu es tout seul à présent.

 

Oui, il était là. Le cavalier pale. Armand. Il était dans les rangs des Pinkerton et venait de blesser Aurore mortellement. Je repensai aux paroles du chaman. Aurore n’était victime que de mes démons.

 

- Tue-le Gaspard. Il ne mérite pas de vivre.

 

Pour la première fois, Aurore ne tremblait pas devant lui. Elle me regardait en souriant. Elle avait le même air que dans la Trochita qui nous amenait quelques temps auparavant jusqu’ici. C’était un beau rêve qui prenait fin.

J’armai la winchester d’Aurore. Je n’étais pas très à l’aise avec mais puisqu’il ne me restait qu’un seul tir. Je visai soigneusement et d’un seul coup, d’un seul, fis voler sa caboche à dix pas de là.

 

- C’est fait.

- Bien, mon amour, c’est très bien. On aurait du commencer par là.

- C’est ma faute, Aurore. Le chaman avait raison. Il me l’avait dit.

- Je sais. Je me souviens de tout.

 

Ma petite menteuse souriait.

 

- Aurore… je pensais me sacrifier pour toi. Mais c’est toi qui le faisais. Mes mensonges t’ont menée à ta perte.

- Non, mon amour, ce n’est pas aussi simple. Tu n’as pas encore compris de quoi parler l’Indien. Je souhaite que tu ne le comprennes jamais.

- C’était toi, n’est-ce pas ? La fille qui s’est jetée dans la falaise ?

- Oui, mon amour, c’était moi. Je t’ai fait une promesse ce jour-là. Je te la refais ici. Nous vivrons encore des centaines de vies. Ne sois pas triste. Cette vie-là, même si elle était heureuse et prometteuse ne nous convenait pas.

- Je voulais tant faire pour toi. J’aimais tellement ton sourire.

- Sois tranquille, répondit-elle en caressant ma joue, tu le reverras.

 

Ses yeux se fermèrent pour toujours tandis qu’au dehors se propageait un déluge de feu. A genoux, baignant dans un sang pur, je m’entendis pleurer : « Emma ».

Par Gaspard
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Samedi 7 juillet 2007

Allan Pinkerton était un de ces hommes qui, une fois le pied posé quelque part, ne le retirent pas de sitôt. Surtout lorsque le pied en question est celui de leur cheval. Allan Pinkerton ne quittait jamais son cheval. Ni pour manger, ni pour pisser, ni pour dormir, ni pour forniquer. De cette façon, il avait eu deux fils qui quittaient rarement leurs chevaux.

Allan Pinkerton était connu de la Californie jusqu’à Washington et des Grands Lacs jusqu’aux confins du Texas. Un peu par hasard, avec les quelques sous qu’il possédait, il avait fondé une petite société de détective privé. La légende dit à présent qu’il a été le premier détective privé de toute l’histoire. Ce serait enterrer Sherlock Holmes un peu vite.

L’Agence Pinkerton avait fait ses classes dans les compagnies de chemins de fer mais s’était rendue célèbre en déjouant un complot contre le tout nouveau président Abraham Lincoln. A présent, l’Agence Pinkerton disposait de trois bureaux dispersés à travers les Etats-Unis et employait des milliers de personnes. C’étaient pour la plupart des aventuriers, parlant plusieurs langues, voyageant sur tout le territoire et ne reculant devant aucun sacrifice pour traquer leurs proies. Leur nom suffisait à faire trembler le plus terrible des desperados.

L’Agence Pinkerton avait décidé, on ne sait pas trop pourquoi, d’envoyer ses plus fins limiers à nos trousses.

 

 

 

Aurore avait repris du poil de la bête. La pluie avait cessé.

Nous nous étions égarés en sortant de la grotte du chaman. Il nous aurait fallu prendre à droite après le séquoia et nous avons pris à gauche. Nous avons donc galopé pendant un moment croyant aller dans la bonne direction tandis que nous nous éloignions. Ce n’est qu’au bout de millions de foulées que Aurore envisagea de tirer sur ses rennes.

 

 

 

- Gaspard, je ne crois pas que nous arriverons quelque part en continuant ainsi.

- C’est possible. Je crois que cette route ne mène même pas à Rome.

- J’en ai assez de ta bonne humeur.

- Hein ? Pourquoi tu dis ça ?

- T’es toujours de bonne humeur en ce moment. Qu’est-ce qui se passe ?

- Rien. Je suis content d’être sur les routes avec toi.

- Tu es content que nous soyons perdus, c’est ça ?

- J’ai failli te perdre et… être ici avec toi me fait penser à tout ce que j’aurai raté si… alors je suis content. Oui.

- Gaspard, dit-elle après un long soupir, t’es le desperado le plus sensible que la terre ait jamais portée.

 

 

 

Aurore vivait au jour le jour. Elle arrivait à passer d’un état d’esprit à un autre en moins d’une seconde. C’était parfois déroutant mais dans l’immédiat, c’est plutôt salvateur.

Tout à coup, une silhouette furtive attira mon regard.

 

 

 

- Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

- On est suivis.

- Oui, cela fait deux jours maintenant. Depuis que nous sommes revenus dans la plaine.

- Qui est-ce ?

- Qu’est-ce que tu veux que j’en sache ?

 

 

 

Effectivement, ma question pouvait paraître stupide. Mais en réalité ce que je voulais lui demander était : Est-ce que cet homme qui semble s’attacher à nous est le cavalier pale ?

Aurore n’avait pas le moindre souvenir de notre arrêt chez le Chaman. C’était comme si cet épisode avait été effacé de sa mémoire. Se souvenait-elle encore d’avoir vu le cavalier pale ? Je lui avais juste raconté que j’avais trouvé un médecin dans un petit bled des montagnes qui l’avait opérée avec brio. Devais-je lui dire toute la vérité ? Ce serait aussi lui révéler que d’autres ennemis se pressaient à notre porte, que celui qui nous suivait était comme un corbeau qui annonçait les mauvaises nouvelles et que tout ce foutoir pourrait bien être tout droit sorti de ma cervelle.

 

 

 

- Vaut mieux partir. Ca ne me dit rien qui vaille.

 

 

 

Et nous reprîmes notre route.

 

 

 

- Il nous suit toujours ?

- Oui.

 

 

 

Comment faisait-elle ? Jamais je ne la voyais se retourner et pourtant elle n’ignorait rien de ce qui se passait dans son dos.

 

 

 

- On est stupides de continuer par là. Vaudrait mieux faire demi-tour.

- On perdrait du temps. Et puis on ne sait même dans quelle direction aller.

- On a qu’à demander à notre ange gardien. Il sait peut-être.

 

 

 

L’Agence Pinkerton avait été contactée par un mystérieux client. Il leur avait demandé de nous arrêter morts ou vifs. Etait-ce Wyatt Earp ? Le gouvernement ? Tout ce que l’on savait, c’est que Allan Pinkerton avait envoyé en éclaireur Jack DiPaccio, une nouvelle recrue prometteuse. Sa mission était toute simple. Trouver notre trace, ne pas nous perdre et indiquer régulièrement notre position au bureau le plus proche. Et surtout ne pas essayer d’entrer en contact avec nous.

Il n’avait échoué que sur ce dernier point.

 

 

 

- Les Pinkerton savent donc où nous nous trouvons. Il va falloir jouer serré.

- On doit s’attendre à les trouver partout où nous irons.

- De quand date ton dernier contact avec eux ?

- Il y a deux jours.

- Donc ils nous croient encore dans ce désert. A quelle distance est le prochain village ?

 

 

 

On vit DiPaccio hésiter. Il venait sûrement de comprendre que nous étions complètement perdus.

 

 

 

- La dame t’a posé une question.

- A une journée, vers le sud.

- C’est quoi, comme ville ?

- Un petit patelin. Mais ils ont le télégraphe et le chemin de fer.

- Parfait, on va s’y rendre. De combien est la prime sur nous ?

- 5000 $, vous. Et 2000 $ pour vous.

- Je te l’avais dit, Gaspard. Tu es trop sensible.

- Tu bénéficies de la surprime de 1000 $ de chef de bande.

- Ca fait quand même un écart de 2000 $ !

- Ca ne veut rien dire.

- Si tu le dis… Et combien on vous paye, vous ?

- Je n’en sais rien. Notre commanditaire a conclu un accord avec M. Pinkerton, Robert et William. Je ne suis qu’un employé.

- Vous toucherez la prime ?

- Oui, sans doute.

- Alors pourquoi tu ne le fais pas ? A nous deux, ça fait 7000 $, c’est une jolie somme. Pas autant que Billy the Kid, c’est sûr mais nous débutons à peine.

- Vous n’y pensez pas… si je fais ça, je serais le gibier à mon tour.

- Le gibier ? C’est nous, c’est ça ? J’aime pas trop qu’on me traite de gibier.

 

 

 

Aurore avait sorti son arme et le pointait sur le front de DiPaccio.

 

 

 

- Tu te crois à la chasse, c’est ça ?

- Non… c’est le terme qu’on utilise entre nous… c’est comme…comme…

- Oui ?

- …comme…un code !

- Oui, vous aimez bien jouer. Vous vous croyez les maîtres du monde, c’est ça ? Vous ne dormez jamais. Vous ne connaissez pas l’échec. Ecoute bien ce que je vais te dire : l’Agence Pinkerton va connaître son premier échec. Elle ne nous attrapera jamais. Nous allons disparaître de la surface de la terre. Et nous y coulerons des jours heureux et aucun d’entre vous, les Pinkerton, ne nous attrapera. C’est clair ?

- Non, personne ne peut échapper à Allan Pinkerton et à ses fils. Nous sommes partout à la fois. Vous ne pourrez pas vous échapper. Nous vous traquerons jusqu’à la mort.

- Comme du vulgaire gibier, c’est ça ? Instinctif et cruel ? C’est ce qu’il faut faire pour survivre, hein ? C’est ce que nous ferons.

 

 

 

La balle traversa la tête de DiPaccio de part en part. Ce fut le premier agent de Pinkerton que nous descendîmes.

L’Agence Pinkerton comprit rapidement que nous avions accepté leur déclaration de guerre. Retrouvèrent-ils leur éclaireur ? C’est peu probable. Aurore refusa que je l’enterre, les vautours s’en sont sûrement chargés.

Après avoir passé une nuit à l’hôtel de San Fernando, nous avons pris le train pour la Californie. Deux Pinkerton nous y attendaient. Nous avons pu nous en débarrasser et nous rendre facilement au port.

 

 

 

- Nous voudrions deux billets s’il vous plait.

- Oui. A quels noms, je vous prie ?

- Henry et Etta Place, éleveurs.

- Parfait.

 

 

 

L’immense vapeur flambant neuf baptisé Soldier Price, nous attendait frétillant et impatient de partir. Une nouvelle vie commençait.

 

 

Par Gaspard
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Samedi 30 juin 2007

Aurore vaincue, la pluie ne cessa de tomber. J’avais installé Aurore sur son cheval du mieux que je pouvais. Mais honnêtement, je n’aurais pas voulu être à sa place. En plus de sa blessure et de la fièvre qui s’était déclarée, elle devait résister à l’envie de vomir à chaque cahot. Depuis bientôt une heure, j’avais pris la route des montagnes, espérant ainsi semer nos ennemis. Qui serait le premier à nous tomber dessus ? Earp, les chasseurs de primes ou les desperados ? J’étais résolu à vendre ma peau au prix fort.

La nuit vint et mon cheminement se fit des plus difficiles. Il me fallait trouver un abri, soigner Aurore avec les rudiments de médecine que j’avais appris en attendant de trouver mieux. Au matin, je chercherai une ville et un toubib.

J’aperçus une lueur se détachant au milieu de la roche. Je me souvins que c’était ainsi que nous avions rencontré le cavalier pale au fin fond des rocheuses. Etait-ce lui qui nous attendait encore ? Après tout, rien de ce qui s’était passé dans la cabane de l’ermite n’apportait la preuve tangible de la disparition d’Armand. Nos sens nous avaient très certainement trompés. Je serrai de toutes mes forces la crosse de mon revolver. Il allait payer.

Il n’y avait pas cette fois de cheval superbe qui se reposait dans un coin ou de couchette de fortune. Il n’y avait qu’un vieil homme à la peau rouge dont les rides de son visage indiquait les siècles qu’il avait traversés. Il était habillé d’une peau d’ours qu’il portait autour de la taille et qui lui couvrait une épaule. Lorsque son regard me transperça de part en part, je sentis toute la colère de mon corps s’évaporer.

 

- Mon amie est blessée… elle a pris une balle.

- Cette blessure n’est pas importante. Ce n’est pas ce qui la fait souffrir.

 

L’homme s’avança vers nous et prit Aurore dans ses bras. Comme si elle eut été faite de paille, il la jeta sur le sol.

 

- Hey ! Faites attention !

 

L’Indien m’adressa un regard dédaigneux et entreprit de déchirer la chemise de Aurore.

 

- Arrêtez ! criai-je en lui braquant mon arme sur la nuque.

- Laisse…Gaspard…j’ai confiance.

 

Aurore, dans un effort qui semblait lui coûter une part importante de la vie qui lui restait me regardait fixement.

 

- Laisse…Gaspard…j’ai confiance…

 

Sans me regarder, l’homme attendit ma réaction. Lorsqu’il sentit mon arme s’éloigner et se rengainer, il reprit ce qu’il était en train de faire. Il se saisit d’une bourse en cuir dont il saupoudrer tout le contenu au-dessus d’Aurore. Aussitôt, elle fut prise de convulsions.

 

- Qu’est-ce que vous lui faites ?

- Ce que vous auriez du faire depuis longtemps. Je la soigne.

- Je ne suis pas médecin, dis-je pour me justifier.

 

Mais le chaman ne m’écouta pas. Il commença une longue incantation dans une langue qui me restait totalement hermétique. Aurore semblait à présent être plongée dans un sommeil profond où elle luttait contre des forces invisibles.

La cérémonie – puisqu’il faut bien l’appeler ainsi – dura jusqu’au petit matin. Sans relâche, sans même montrer le moindre signe de fatigue, l’homme déclama son incantation en un seul souffle. Enfin, toujours sans se retourner, il déclara :

 

- Les démons sont nombreux autour d’elle. Ils se dissimulent dans l’ombre, se dessinent le long des crêtes, se font aussi silencieux que les arbres mais ils sont toujours là, guettant la moindre faiblesse.

- Elle en a vu un l’autre jour… si je vous lis entre les lignes.

- Oui, un seul. C’est possible. Mais il est très puissant.

- Je pensais qu’on s’en était débarrassé, n’existe-t-il pas que dans sa tête ?

- Non. Il n’existe que dans votre tête.

- Qu’est-ce que ça veut dire ?

- Que les souffrances de votre amie ne sont que le reflet de votre faiblesse.

- Je ne comprends rien à ce que vous me dites.

- Plus tard, plus tard. Je dois me reposer à présent. Votre amie est loin d’être tirée d’affaire.

 

L’Indien s’allongea dans un coin et s’endormit presque aussitôt. Je m’approchai d’Aurore. Son teint avait retrouvé quelques couleurs et il n’y avait plus sur son front cet air d’inquiétude qui la défigurait lorsque nous sommes entrés dans la grotte. Comble de stupeur, sa blessure ne saignait plus et était en bonne voie de cicatrisation. A quel moment, le chaman avait-il fait ça ? Je n’avais rien vu. M’étais-je endormi ? Ou était-ce le résultat de son incantation ?

Il dormait dans un coin. Aurore semblait aller bien. Certes, elle était fatiguée mais il n’y avait rien d’insurmontable. Je n’arrivais pas à expliquer l’inquiétude du chaman. Pourquoi avait-il parlé de démons dans ma tête ? C’est elle qui avait vu le cavalier pale tandis que je commençai à l’oublier. Après tout, je n’étais que le suiveur, le faire-valoir d’Aurore. Elle était le personnage principal de nos deux vies.

 

- C’est faux.

 

Quoi ? Qui a parlé ?

 

- Je n’aime pas que l’on me dérange en plein sommeil.

 

L’Indien ? Mais je n’ai pas pu le réveiller, je n’ai rien dit !

 

- Peut-être mais tu penses si fort que ça me fait mal aux oreilles. J’ai veillé toute la nuit et j’ai loin d’avoir ton âge.

- Pardon…

- Tu râles, tu pleurniches… « C’est la faute à Aurore. C’est elle qui va là. C’est elle qui fait ça. Moi je ne fais que suivre comme un chien docile et bientôt je vais me mettre à aboyer ». Tu es trop lâche pour comprendre que les hommes ne sont pas des chiens. Ils ne vont que là où leurs pas leur disent d’aller.

- Peut-être, oui… Peut-être que j’ai choisi volontairement de suivre Aurore. Mais c’est elle qui prend les décisions. Je ne fais que les accepter.

- C’est là que tu te trompes. C’est Aurore qui attend les tiennes. Tu es le seul personnage principal de cette histoire. Ce sont tes ennemis, tes amis, tes démons. Aurore souffre aujourd’hui des mensonges dont tu as bâti ta vie. Maintenant, laisse-moi dormir.

 

Décidément, cet homme savait mener les conversations. Je me retrouvai encore avec pour seule compagnie mes questions et mes doutes. Comment aurais-je pu lui forcer à apercevoir le cavalier pale ? Nous n’en parlions jamais. Plus depuis la cabane de l’ermite. Notre vie à Abilène a été guidée par son envie de s’arracher à tout cela, de retrouver ses marques. Peut-être que je n’ai pas été assez à l’écoute. Peut-être qu’elle avait envie d’en parler et que je n’ai pas été assez présent. J’ai supposé que comme moi, elle souffrait mais que maintenant qu’il avait disparu, nous taire suffirait à effacer jusqu’au moindre souvenir. En réalité, je faisais son jeu, le jeu des démons. Je n’aurais jamais du accepter que l’on s’arrête à Abilène. J’aurais du forcer Aurore à me suivre plus loin, vers le sud.

Mais ce n’est pas dans ma nature.

Aurore a toujours eu une plus forte personnalité. Le chaman a raison. Je me suis contenté de suivre comme un chien docile. Lorsque le cavalier pale nous a forcé à l’accompagner, elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. Si j’avais pris les choses en main, elle ne serait pas ici aujourd’hui. C’est ma lâcheté qui a nourri sa peur. Si elle pense encore à lui, c’est parce que mon silence a nourri chaque jour sa peur. Pardonne-moi, Aurore, pardonne-moi. Si c’était à refaire, je te jure sur mon âme…

 

- Bon, puisque il est décidé que l’on ne laissera pas dormir..

 

Le chaman s’était levé d’un bond.

 

- Tu fais fausse route. Tu as compris des choses, c’est bien. Mais tes conclusions sont mauvaises.

- Non, je pense avoir compris. Je n’étais pas assez présent, je l’ai délaissée lorsqu’elle attendait du soutien.

- Arrête-toi là, tu vas recommencer à pleurnicher. Tes réponses, je les connais mais ce n’est pas à moi de te les donner. Tu es encore loin du compte. Je vais vous débarrasser du démon qui vous guette, pour cette vie du moins. Mais il y en a encore beaucoup qui viendront. Il vous faudra faire un choix, ne le ratez pas.

- Tu parles par énigmes, je ne comprends rien à ce que tu dis.

- A l’heure du choix, tu comprendras. Je vais échauffer l’esprit de ton amie. Elle sera l’alliée puissante que tu as toujours connue mais cet artifice ne durera pas très longtemps. Son esprit tourmenté en proie aux démons que tu as toi-même créés ressurgira bientôt. Dans cette vie ou dans une autre. Il faudra que tu te tiennes prêt.

 

Le chaman se pencha sur Aurore et murmura quelque chose à son oreille.

 

- Voilà. A son réveil, ton amie aura oublié qu’elle est venue ici. Elle gardera juste un mal de tête. Invente ce que tu veux. A présent, va-t-en. Les démons qui te suivent sont puissants et je n’ai pas dormi de la nuit.

 

Je replaçai Aurore sur son cheval et partis sans poser aucune des questions qui se bousculaient à ma bouche. Dehors, la matinée naissante annonçait bien des malheurs.

Par Gaspard
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Samedi 23 juin 2007

Pendant les semaines qui suivirent l’arrestation de Jack Spenbrow, le nouveau shérif Wyatt Earp occupa son temps à faire preuve de son pouvoir et de son dévouement envers la justice. L’interdiction de porter une arme à feu finit par être acceptée par la quasi-totalité de la population. Les éleveurs, dont l’influence n’était plus à prouver, arborèrent fièrement le non-port du revolver et furent bientôt suivis par divers desperados. Notre bande fut bientôt la seule à se soustraire à la loi. Ce qui ne manquait de susciter de multiples réactions houleuses.

 

- Un seul homme ! Un seul petit shérif de la ville a réussi à réduire à néant les gachettes les plus rapides de l’Ouest !

- Tu aurais du nous laisser le descendre quand on en avait l’occasion, Aurore !

- Maintenant, toute la ville est derrière lui ! Il a interdit les armes ! Bientôt ce sera l’alcool, le jeu, et je ne sais quoi encore.

- Ce n’est qu’une question de jours avant qu’une armée ne débarque ici et nous envoie au pénitencier !

- Il n’y a que deux solutions : Le descendre maintenant ou fuir et recommencer ailleurs.

- Fuir ? Tu n’y penses pas ! Notre réputation serait salie à jamais.

- Et le descendre ! Qui va le faire ? Toi ?

 

Aurore écoutait en silence les réprimandes de la bande. Jamais je n’avais vu une telle discorde régner parmi ces hommes. Ils partageaient toutefois le même point de vue : Aurore ne pouvait être que la cause de tout. Ils oubliaient que c’est elle qui les avait fédérés et les avait menés sur le chemin de la gloire. Ils ignoraient également la force qu’elle renfermait au plus profond de son cœur. En la faisant éclater, elle aurait pu se débarrasser d’eux avant qu’un seul ne sorte son arme.

 

- Tu restes là à nous écouter. Tu trembles sans doute !

- Tu cherches un plan pour t’enfuir. Tu vas nous abandonner à ce shérif !

- Maintenant, ça suffit ! hurlai-je de toutes mes forces. Vous oubliez à qui vous parlez ! Vous ne seriez qu’un ramassis de voleurs de poules si elle n’était pas là !

 

La colère m’avait trahi. J’avais oublié que ce qui les empêchait de s’attaquer à Aurore était un profond respect mêlé de crainte. Deux choses qu’ils n’éprouvaient pas à mon égard. J’en vis deux porter leurs mains à leur revolver. Au fond de la grotte, Jack s’approcha de sa winchester posée contre un rocher. La situation devenait critique. J’avais eu beau m’entraîner pendant des mois, je n’étais pas assez rapide pour affronter vingt ennemis. Mon heure était-elle arrivée ?

 

- Ca suffit, Gaspard.

 

Aurore s’était décidée à intervenir.

 

- Qu’est-ce que vous me reprochez au juste, tous ? De ne pas vous avoir débarrassé de Wyatt Earp ? Mais je ne vous ai jamais interdit de le faire. Pourtant, aucun de vous n’a osé, ne serait-ce que, le regarder en face. En vérité, la seule chose que vous me reprochez, c’est votre lâcheté. Vous attendez que j’agisse à votre place. Je ne l’ai jamais fait et je ne le ferai jamais. Tu as raison, Frank, lorsque tu dis que nous n’avons que deux options : fuir ou l’abattre. Ces options, c’est vous qui les avez. Que ceux qui veulent fuir, fuient. Que les autres aillent abattre Earp. Ceux qui resteront, ne verront pas la fin de la journée.

 

C’était plus qu’une menace de mort, c’était une véritable déclaration de guerre. Aurore, malgré sa fureur enfouie, était résolument calme. Cherchait-elle, par cette folie, à les soumettre à sa volonté ou était-ce encore un de ces défis stupides qu’elle s’imposait ?

Il y eut des regards échangés, des perles de sueurs, des cœurs prêts à craquer mais aucun n’osa lever son arme leur chef. La peur et la raison l’emportèrent sur leur fierté. Un par un, Frank, Jack et les autres quittèrent pour ne plus revenir. La plupart d’entre eux partirent vers le sud mais il s’en trouva quelques uns pour se diriger vers Abilène.

 

- Ouf, j’ai bien cru que cette fois…

- Ce sont des lâches, Gaspard. Tu n’as pas assez fait de virées avec eux pour t’en rendre compte.

 

Je faillis dire : « A qui la faute ? » mais je me retins.

 

- A présent, il faut nous tenir prêts, à chaque seconde. Nous risquons de payer très cher mes paroles.

- Tu ne me demandes même pas si je t’accompagne…

- Bien sûr que non, Gaspard. Tu es mon seul ami.

 

Trois jours passèrent. Aurore et moi ne dormîmes que très peu. Nous passâmes notre temps à mettre notre butin en lieu sûr et à prendre toutes les dispositions nécessaires pour protéger notre fuite. Car il s’agissait bien d’une fuite, même si Aurore n’employait jamais ce terme là. L’aventure Abilène touchait à sa fin et elle était pour nous synonyme de semi-échec.

 

- Gaspard, il va falloir y aller.

- Ca fait trois jours que je te déconseille d’y aller, tu ne m’écoutes pas ou quoi ?

- Evidemment que je t’écoute. Mais ne pas tuer Wyatt Earp, fuir sans l’affronter, revient à me condamner à mort. Tous les chasseurs de primes du pays se lanceront à ma poursuite. Aucun desperado ne voudra se joindre à moi. Nous vivrons une vie d’errance. Et ça je ne le veux à aucun prix.

- Et tu as pensé à ce qui se passera si tu le tues ? Tu seras recherchée toute ta vie, sans relâche.

- Crois-tu que je n’ai pas posé le pour ou le contre ? J’ai fait une erreur, je dois en assumer les conséquences.

 

C’est dans ces moments-là que l’on pouvait ressentir toute la force qui se cachait dans Aurore. Son œil brillait de mille éclats et était aussi sombre que la nuit. D’où venait-elle vraiment, je ne l’ai jamais su.

 

- Selle les chevaux, nous partons.

- Comme tu voudras.

 

Par cette phrase, j’acceptai de lier mon destin au sien une fois de plus. J’acceptai également les conséquences de son acte. Mais aurai-je pu faire autrement ? Aurore et moi étions liés au-delà du temps et de l’espace, au-delà même de la réalité.

Et c’est ainsi que l’on quitta notre refuge allant au-devant des dangers que nous avions nous-même provoqués.

Comme l’on peut sans douter, notre arrivée fut très remarquée par les habitants. Tous sortirent à leur fenêtre ou sur leur pas de porte. Seul Wyatt Earp ne sortit pas.

 

- Emmène les chevaux à l’écurie. Et tiens-toi prêt. Nous partirons au triple galop.

- Non, je regrette.

- Quoi ?

- Je reste avec toi. Je suis peut-être moins bon tireur que toi mais je peux couvrir tes arrières.

- C’est inutile, tu ne sais pas à quoi tu t’exposes.

- Non, c’est toi qui n’as pas l’air de saisir que nous sommes entrés en plein territoire ennemi.

 

Aurore remplit son regard de gratitude. Alors s’avancèrent nos adversaires mais ce ne fut pas ceux que nous attendions. Frank, Jack, Tom et Jesse, quatre anciens membres de notre bande surgirent hors du saloon et se placèrent à vingt pas.

 

- Vous venez de faire une erreur fatale ! Nous allons vous régler votre compte.

 

Ils avaient bu pour se donner du courage.

 

- Nous ne sommes pas venus pour vous. Nous sommes là pour Earp !

 

La porte de son bureau restait désespérément close.

 

- C’est à nous que tu auras à faire ! Earp ! Tu entends ? Nous allons te débarrassez d’eux ! Et après, on s’occupera de toi !

- Comme vous voudrez, vous n’êtes pas de taille, de toute façon. Gaspard, laisse-moi m’occuper de ça.

 

N’importe quel homme normalement constitué n’aurait pas cédé et se serait rangé aux côtés de celle qu’il aime. Mais la vie d’Aurore était une quête sans cesse. Je m’éloignai de quelques pas.

C’est un spectacle des plus beaux, des plus prenants. Aucun sport, aucune représentation théâtrale ne vous bouleverse comme un duel à mort. On palpe la tension, on touche presque la sueur des combattants, on panique devant la résolution des vainqueurs, on sent la peur des perdants. Nos respirations se calquent sur les leurs, notre cœur bat au rythme de l’horloge qui comme le glas annonce une issue fatale.

A midi pile, les coups de feu retentirent à la vitesse de l’éclair. Frank et Jack tombèrent avant même d’avoir dégainé. Jesse courut se réfugier derrière une immense barrique de vin qui traînait dans un coin. Jack, winchester toujours en main tira sur Aurore mais la balle sembla ricocher sur elle. Elle n’eut qu’à prendre son temps pour bien aligner son tir. Jack s’effondra sur le sable. Jesse, toujours caché derrière son abri, déchargea son revolver sans jamais atteindre sa cible. Aurore s’avança lentement, prenant bien son temps, l’arme à la main. Son adversaire, effrayé, rechargea maladroitement. Il était trop tard, elle allait faire feu. Le revolver était contre son front, l’exécution sommaire allait suivre. Soudain, Aurore leva la tête, horrifiée, au bord de la panique totale. Sans comprendre, Jesse profita de ce miracle pour décocher à Aurore une balle en plein ventre. Elle s’effondra sur le sable. Ivre de douleur, je dégainai et ne laissai pas à Jesse la moindre chance d’y réchapper. Aurore vivait encore, inconsciente. Profitant de la confusion générale, je la hissai sur la selle de son cheval et m’enfuis sans demander mon reste. Enfin, j’aperçus Wyatt Earp sur le pas de sa porte. Nos regards se croisèrent. Comment le définir ? Je n’y lus aucune animosité. Il était froid, dur et fier. Il aurait pu me retenir, m’abattre sans que je puisse me défendre mais il n’en fit rien. Sans doute, pensa-t-il que nous avions assez payé.

Je chevauchai sans m’arrêter jusqu’à la frontière du Kansas. Alors je m’arrêtai sous un bosquet. Aurore était encore inconsciente. Son visage était devenu blanc et perdait beaucoup de sang.

 

- Aurore, tu m’entends ? Aurore !

- Gaspard, souffla-t-elle. Mon amour…

- Ne t’inquiète pas, on a quitté le Kansas, Earp ne peut plus rien contre nous.

- Merci…

- Que s’est-il passé ? Tu tenais Jesse à ta merci. Tu aurais pu…

- Je l’ai vu…

- Quoi ?

- Je l’ai vu, Gaspard…il était là…

- Mais qui ? Qui as-tu donc vu ?

- Lui…le cavalier pale.

Par Gaspard
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Samedi 16 juin 2007

Comme le dit souvent Barnie Hampton, une outre pleine de vin qui ne tenait debout que par la force de l’habitude : « Un shérif, ça va ça va vient ». Celui-là pourtant, avait l’air de vouloir faire son trou à Abilène. Il n’avait emmené avec lui, qu’une petite valise, bien peu pratique pour le voyage mais qui contenait sans doute tout le résumé de sa vie. Il avait abandonné femmes et frères pour s’embarquer vers l’aventure. A Abilène, Wyatt Earp avait rendez-vous avec l’Histoire.

L’apparition m’avait quelque peu bouleversé et c’est en nage que j’arrivai dans notre chambre.

 

- Et bien, Gaspard ? demanda une Aurore surprise. Que t’arrive-t-il ?

- Rien de bon, j’en ai peur. Il y a un nouveau shérif en ville.

- Tiens ? Ils n’ont pas mis beaucoup de temps à le remplacer. L’accident ne remonte qu’à deux semaines.

- Même pas.

- Et ce n’est que ça ? On dirait que tu as vu le diable !

- Le diable, non. Plutôt un chasseur.

- Un chasseur ? Il n’y a que des vaches à Abilène.

- Ne fais pas l’idiote. Ce chasseur là vient chasser le démon.

 

Bien évidemment, mes inquiétudes furent sujettes à commentaires parmi les membres de notre bande. Malgré ma cruauté et ma dextérité lors de nos escarmouches, je restais pour ces bandits sans foi ni loi, l’intellectuel, le pied-tendre qui n’appartenait pas à leur monde. Certes, je tirais au pistolet sans doute mieux que la plupart d’entre eux mais je n’avais pas la moindre chance dans une bagarre aux poings. Et c’était cette deuxième discipline qui prouvait de votre valeur, la première n’étant qu’accessoire.

 

- Il doit être grand et costaud ton shérif, Gaspard, déclara Slowly Pete, pour te filer la frousse.

- Et puis méchant, avec une gueule de monstre, rajouta Tucson.

- Il ne m’a pas fait peur…il m’a impressionné.

 

J’aurais du me taire. Cette phrase provoqua un éclat de rire général.

 

- C’est l’étoile qui brillait trop ? Tu n’en avais jamais vu de près avant ?

- Peut-être que petit, il voulait devenir shérif.

 

Aurore les laissait faire. Elle m’avait expliqué que rien n’était pire qu’un groupe d’imbéciles armés et hors-la-loi. Dans les autres bandes, les rixes étaient courantes et conduisaient la plupart du temps à la mort. Il fallait les tenir, leur faire évacuer la pression. En général, fournir de l’alcool à foison suffit à apaiser les esprits. Mais l’alcool échauffe aussi les cœurs. Pour ne pas que les hommes deviennent fous et s’entretuent, Aurore avait trouvé une solution de maître. Elle en avait fait une bande soudée en se faisant détester par tous et en me livrant comme os à ronger. L’immense respect que toute la confrérie desperados éprouvait à l’égard d’Aurore ne suffisait pas à la rendre adorable. Nombreux étaient ceux qui la détestaient et qui, plus ou moins secrètement, rêvaient de prendre sa place. Ainsi, les vingt hommes aux passés et aux aspirations différents, qui formaient notre groupe, se trouvaient deux points communs de taille : haïr leur chef et se moquer du crétin de service, moi.

J’eus un peu de mal à comprendre ceci au début. Aurore était une grande stratège et même si elle savait qu’elle jouait un jeu dangereux, faisait tout pour faire durer les choses. Je ne pus donc que me joindre à elle et faire confiance à son talent. J’acceptais les quolibets et les moqueries avec le stoïcisme d’une pierre.

Mais pour une fois, j’étais dans mon bon droit. Le shérif n’était pas arrivé depuis une heure qu’il avait déjà arrêté deux de nos hommes. Immédiatement, la guerre fut déclarée.

 

- Allons les libérer et lynchons ce shérif !

- Non ! Descendons-le !

- Non ! Nous n’allons rien faire.

 

Aurore avait parlé d’une voix ferme mais calme.

 

- Comment ? Mais on ne peut pas laisser Frank et Jimmy !

- Et pourquoi pas ? Qu’est-ce qu’on leur reproche ? Une petite bagarre au saloon. Ils seront sortis demain. Une nuit en cellule ne peut pas leur faire de mal.

- Ce n’est pas dans nos habitudes de laisser un shérif dicter sa loi sans rien dire.

- Et moi, ce n’est pas dans mes habitudes de foncer tête baissée dans un piège aussi flagrant. Le shérif cherche à nous provoquer. Si nous débarquons là-bas, nous courons à la catastrophe. A l’heure qu’il est Frank et Jimmy doivent cuver leur whisky. Demain, ils auront les idées claires et ce Earp sera bien obligé de les libérer.

 

La décision fut critiquée mais finalement la guerre s’étouffa dans l’œuf et chacun retourna à sa place. Le lendemain, vers dix heures, les deux absents firent leur apparition. Avant même de donner une explication, ils firent éclater leur rage. Elle ne fut calmée que par l’arrivée de Aurore.

 

- Que vous a dit le shérif ?

- Rien. Absolument rien, répondit Jimmy.

- A part le fait que nous avions troublé l’ordre public et qu’une nuit en prison nous ferait le plus grand bien.

- Il ne vous a pas questionné sur nous ?

- Non.

- Vous voyez tous ! déclara-t-elle à l’assemblée. Il n’y avait aucune attaque de sa part. Il nous a testé et nous avons su lui résister.

- Il va nous prendre pour des faibles.

- Non, il va nous prendre pour des gens sensés. Ce qui va le changer de la population d’Abilène. Et sinon, comment est-il ? Nous n’avons eu que les vagues divagations de Gaspard pour nous faire une idée.

 

Aurore se moquait de moi régulièrement pour montrer qu’elle était un membre de notre bande comme les autres.

 

- Il n’est pas commode.

- Il ne jure pas, il ne boit pas. Il dort à peine.

- Avez-vous essayé de le corrompre ?

- Euh, non…on n’y a pas pensé.

- Ce n’est pas grave. Hé bien, il me plait ce shérif, moi ! Je vais aller le voir. Gaspard, en selle !

 

Vous conviendrez qu’il était difficile pour moi d’occuper une autre place que celle du guignol égaré. On laissa donc la vingtaine de crapules dans la grotte qui nous servait de planque pour galoper vers Abilène.

La circulation fut difficile car un éleveur et ses trois cent têtes de bétail avaient fait escale en ville.

 

- Sales bêtes !

- Ne dis pas ça trop fort, Gaspard. Les éleveurs sont susceptibles. Et ils tiennent plus à leur bétail qu’à leur femme.

- On a un nouveau shérif. Qu’attend-il pour faire la circulation ?

- Sans doute, a-t-il d’autres chats à fouetter.

 

On s’arrêta devant le saloon, bondé à cette heure de la journée.

 

- Il n’a qu’à venir faire un peu de ménage ici. Il y a de quoi remplir toutes les cellules du comté.

- Il t’a entendu. C’est lui n’est-ce pas ?

 

En effet, un homme s’avançait d’un pas décidé vers le saloon.

 

- Oui, c’est Wyatt Earp.

 

Il portait plusieurs rouleaux de papier et un marteau. A l’aide de deux clous, il fixa l’un des rouleaux sur un pilier à l’extérieur du saloon et continua sa route, non sans avoir salué Aurore de son chapeau.

 

- Il faudrait qu’il révise ses avis de recherche. Il ne t’a même pas reconnu. Ou alors, il a eu peur.

- Ni l’un ni l’autre. Il m’a parfaitement reconnu. Ce geste de chapeau n’était pas un salut mais signifiait : « Madame, la guerre est déclarée ». Apporte-moi ce papier.

 

J’arrachai l’annonce et l’apportai à Aurore sans la lire. Bientôt, ses yeux s’enflammèrent de colère.

 

- Que se passe-t-il ?

 

Avant de répondre, Aurore jeta un regard en arrière. Earp avait déjà affiché deux pancartes identiques à celle-ci.

 

- Il veut interdire les armes à feu en ville.

- Quoi ? Il est fou.

- Ou terriblement malin.

- Malin ? Il ne faudra pas une heure avant que la ville se retourne sur lui. Il ne sait pas où il a mis les pieds.

- Au contraire, il le sait parfaitement. Et s’il a eu l’audace de promulguer une telle loi, c’est qu’il a les moyens de l’appliquer.

- Impossible. Il est à un flingue contre mille.

- Gaspard, tu as raison. Je crois que nous allons avoir des ennuis avec ce shérif.

 

Cette nuit-là, nous dormîmes à l’hôtel. Aurore voulait être aux premières loges lorsque Earp prendrait les mesures contre ceux qui ne manqueraient pas de désobéir à cette nouvelle loi.

Lorsque je m’éveillai, Aurore était debout devant la fenêtre. Je ne l’avais pas vu aussi inquiète depuis le jour où le cavalier pale avait fait irruption dans notre vie.

 

- Alors ? C’est l’émeute ?

- Pour l’instant, tout est calme.

- Les gens continuent à se balader avec leurs armes ?

- Oui, il n’est pas assez fou pour confisquer chaque arme à son propriétaire. Ce qu’il faudrait, c’est que quelqu’un ouvre le feu.

- La ville est calme ces temps-ci. Je ne pense pas qu’il y ait de problème.

- Alors, il faut les provoquer. Va au saloon et ramène-moi ce type, Jack quelque chose…

- Spenbrow ? C’est une brute épaisse ! Que veux-tu en faire ?

- Fais ce que je te dis. Et que Earp ne te voit pas !

 

J’obéissais comme d’habitude sans comprendre mais l’esprit confiant. Je trouvai Spenbrow, la bouteille de whisky à la main dans un saloon désert. Contre la promesse de quelques billets, il me suivit jusqu’à notre chambre. Là, Aurore lui promit tout l’alcool qu’il voudrait s’il provoquait en duel, le premier crétin venu. Habituellement, aucune réaction ne passait par le cerveau de l’animal. Il se contentait de stocker les informations et de les appliquer lorsqu’il les comprenait. Mais je vis un éclair passer devant ses yeux. Apparemment, Spenbrow avait quelqu’un en vue. Il sortit immédiatement de l’hôtel, se dirigea vers l’échoppe du barbier, en ressortit avec un type à moitié rasé et l’abattit d’un trait.

 

- Quel imbécile ! Si c’est ça qu’il appelle un duel.

 

Le cadavre traînait au milieu de la rue. Habituellement, personne n’aurait fait la moindre remarque à la bête mais Wyatt Earp ne l’entendait pas de cette façon. Il s’avança d’un pas décidé au milieu de la grand rue, winchester à l’épaule et cria quelque chose qui devait s’approcher de « lâche ton arme et retourne-toi ». Spenbrow obéit à moitié : Il se retourna. Sans doute ne connaissait-il pas notre nouveau shérif et fut surpris par ce petit homme qui lui criait dessus. Il fit comme on lui avait appris. Quand tu ne comprends pas quelque chose, frappe dessus aussi fort que tu peux.

Le coup de poing envoya Earp au tapis et fit voler sa carabine à dix pas. Mais cela ne suffit pas pour le stopper. Il se releva, releva les manches de sa chemise et fonça sur Spenbrow avec la fureur d’un taureau. L’animal n’en crut pas ses yeux. Les coups pleuvaient comme de la grêle. Il essayait bien de frapper le shérif mais ne faisait que brasser du vent. Et soudain, le miracle arriva. Spenbrow s’écroula. Earp, couvert de sueur, alla chercher sa carabine et ordonna à deux passants médusés d’emporter la bête jusqu’à la prison. L’affaire n’avait duré que quelques minutes. Dans les rues, le calme régnait pour la première fois depuis des semaines. Tout le monde fixait le shérif qui retournait à son bureau, son devoir accompli. Mais lui ne regardait qu’une seule personne. Aurore, toujours à son poste d’observation à la fenêtre de l’hôtel, n’arriva pas à soutenir son regard.

Par Gaspard
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