Encore un train qui m’emmène au bout du monde. Aurore, sage comme une image, se laisse bercer par le tchouk-tchouk. Elle manque un rêve éveillé. Des millions de lacs éclosent à notre passage sous la garde sévère de la Cordillère des Andes. Quelques petits villages attirés par les richesses et l’inconnu poussent régulièrement le long de la voie. Mon train, baptisé Trochita, semble se mouvoir assez facilement entre tous ces obstacles naturels.
Nous avions débarqué à Buenos Aires, un matin de novembre, sans savoir que là-bas, l’été était à son comble. A la tête d’une fortune moyenne, nous avions rendu immédiatement visite au directeur des Terres. L’homme, sachant reconnaître l’épaisseur d’un sac, nous accueillit avec un peu plus de cérémonial qu’il n’en fallait pour satisfaire un rentier écossais. Il nous attribua une concession de 6000 hectares dans la lointaine Cholila. Située dans la province de Chubut récemment attribuée à l’Argentine, elle nous attirait comme un aimant. Nous nous étions une nouvelle fois présentés comme étant Henry et Etta Place et ce fut peut-être notre première erreur.
Pendant plusieurs jours, nous avons chevauché avec notre bonheur pour seul compagnon. Enfin, on arriva à Ingeniero Jacobacci où on monta à bord du Patagonia Express. En cette époque de découvertes, nous n’étions pas les seuls étrangers à s’aventurer aussi loin de la civilisation. Nous ignorions que le monde sauvage était celui que nous quittions.
Le fait de voyager sous un faux nom et de fuir les limiers de l’agence Pinkerton – ceux qui ne dorment jamais – aurait du m’affoler comme c’est souvent mon habitude. Mais non. J’étais aussi détendu que l’on pouvait l’être. Certes, je n’avais pas abandonné toute méfiance et je ne m’étais pas plongé dans un sommeil de plomb comme le faisait si bien Aurore mais je profitai du voyage en laissant mon regard défiler sur les prairies généreuses et les vallées fertiles. Même pour un pied tendre comme moi, élever du bétail serait un jeu d’enfant. Notre sécurité était sans doute garantie par cet éloignement et par le fait qu’ici, on se soucie que fort peu des affaires des autres. J’espérais de tout mon cœur que les démons qui nous poursuivaient n’avaient eu le temps de monter à bord.
On trouvait de tout dans la Trochita : des colons gallois, des bergers chiliens, des immigrants libanais, de petits éleveurs nord-américains et une poignée d’aventuriers. Ces hommes – comme le rapporteraient plus tard bon nombre de journalistes – étaient tous venus en quête d’aventures. Le 19ème touchait juste à sa fin, un nouveau monde, vierge, s’offrait à ceux qui auraient le courage de l’arpenter.
De tout cela, Aurore s’en souciait peu. Elle savait qu’elle n’aurait pas à exercer tous ses talents là où on allait et qu’elle n’y venait que pour s’enterrer elle-même. Elle m’avait pourtant suivie. Sans doute, voulait-elle me remercier de ce que j’avais fait pour elle après le duel d’Abilène. J’étais pourtant coupable d’un terrible mensonge. Ou alors, avait-elle eu peur de me perdre. Je ne le saurais jamais.
- Gaspard ? A quoi tu penses ?
- Les yeux à demi-ouverts, Aurore s’intéresse soudain à moi. Elle a le sourire d’une enfant timide.
- A rien. A notre voyage.
- T’es heureux ?
- Oui… je crois, oui.
- Alors, c’est parfait.
Elle referme les yeux. Encore cette impression bizarre, de cette puissance dissimulée. Est-ce que le chaman a dit vrai ? Est-ce qu’elle n’est que l’instrument de mon imagination ? Est-ce que je lui prête des pouvoirs qu’elle n’a pas ? Je l’ai pourtant vue dompter une horde de desperados plus cruels les uns que les autres. Je l’ai vue se mouvoir avec aisance dans des braquages de banque sanglants, danser sur les toits de train lancés à toute vapeur. J’avais du mal à la suivre. Aujourd’hui, lascive sur une banquette, elle semble complètement s’être abandonnée à ma volonté.
Elle dort comme une enfant. J’ai envie de faire pareil. Ah, ils sont beaux les deux plus grands bandits du Kansas. Nos têtes mises à prix feraient de bien jolies cibles.
Le Patagonia Express ne va pas jusqu’à Cholila. Il se contente de le croiser sans le saluer. Il nous a donc fallu nous arrêter à La Cancha sur le kilomètre 353 et faire le reste du chemin à cheval. J’aurais préféré rester dans le train jusqu’au terminus plutôt que de chevaucher au milieu de cette végétation austère, de ce sol rocheux. Je n’imaginais pas le Chubut comme cela. Mais je ne le montrai pas. Depuis longtemps, je n’avais vu Aurore si heureuse. Il fallait que ça dure le plus longtemps possible.
Sur nos terres, nous construisîmes un ranch comme on savait le faire, c’est-à-dire comme l’on en trouve en Utah ou au Kansas. Planté au milieu d’une petite surélévation, donnant sur le ruisseau qui traverser nos terres, notre nouveau royaume avait de la gueule. Avec l’or que nous avions apporté, on s’acheta nos premières têtes de bétail. Nous bâtîmes ensuite une grande écurie et quatre étables en bordure du ruisseau. Quelques lunes plus tard, le ranch Place possédait 300 bovins, 1500 brebis, 28 chevaux de selle, 2 péons qui travaillaient pour nous, une maison de quatre pièces, des hangars, une étable et quelques poules. Le tout réparti sur 6000 hectares.
La vie semblait vivre son cours. Aurore ne s’appelait plus Aurore mais Etta. Je ne m’appelais plus Gaspard mais Henry. Ce qui au départ n’était qu’un jeu pour nous : « Etta, peux-tu me passer la corde ? », « Bien sûr, Henry » était devenue plus qu’un réflexe ou une habitude, c’était devenu la seule façon de faire.
A Cholila, nous étions connus également. Je traînai régulièrement dans une taverne où l’on servait du maté à toute heure de la journée. Ces hommes ne posaient jamais aucune question ou alors des questions de bergers. « Comment va ta chèvre ? Celle qui a mis bas ? » ou « T’as bien couvert ton étable pour l’hiver ? Car il va être rude cette année ». Nous étions plus riches qu’eux, beaucoup plus. Mais nous avions été accueillis comme des membres de la famille. Nous avions enfin trouvé un endroit où nous poser à des milliards de lieues de notre bande d’Abilène. Alors, quand le moment fut venu, je montai un magasin qui devint le rendez-vous incontournable des hommes de Cholila. On venait y parler des événements les plus cruciaux de la région : le bétail, les affaires et les femmes. Ces femmes, justement, qui, sous la houlette de Aurore devenaient de vraies aventurières. Toutes montaient à cheval et savaient tirer au revolver. Elles étaient impressionnées par les deux colts que portait Aurore à la taille.
- Une femme de l’Ouest doit être préparée à élever ses enfants, cuisiner et défendre sa terre, sa personne et son homme, leur répétait-elle inlassablement.
Un jour, pendant une fête locale, Aurore impressionna son monde en plaçant deux bouteilles vides sur les deux piliers du portail de notre ranch et, tenant entre les dents les rennes de son cheval lancé au grand galop, un revolver entre chaque main, elle les fit voler en éclats en une seule fois.
Ce paradis dura le temps que dure un paradis. Loin d’une éternité. Au bout du cinquième ou sixième prudent, les Pinkerton retrouvèrent notre trace. Ils envoyèrent d’abord en éclaireur, un vieux shérif fatigué qui aurait très bien pu voler son étoile à un ivrogne et qui accepta de nous laisser tranquille en l’échange de quelques lingots.
- Je leur dirai que je ne vous ai pas trouvés et que je rentre dès que possible. Et je ne rentre pas. Ils m’oublieront vite vous savez.
On apprit plus tard que l’homme avait rencontré la veille une jolie femme du village dont il était tombé amoureux et à qui il avait promis le mariage. Notre or servit donc tout naturellement à payer leurs noces.
Cependant, il s’était trompé. Il ne fallut pas un mois avant de voir revenir les infatigables détectives, aussi collés à nous qu’un chien affamé à son os. Ça commença par un seul, puis par trois, puis une dizaine. Bientôt, c’est à cinquante au moins qu’ils encerclèrent la maison.
- Nous voulons Aurore et Gaspard ! Sortez, il ne vous sera fait aucun mal !
- Vous vous trompez, nous sommes Henry et Etta Place, répondit-on en espagnol.
- Vous mentez ! Sortez ou nous ouvrons le feu.
Evidemment, ils ne le firent pas. Enfin, pas avant qu’Aurore ne le fasse. D’un coup de winchester, elle fit valser le capitaine qui dégringola de son cheval et alla s’écraser dans une flaque de boue, mort.
- A la guerre, Gaspard, il fa ut toujours commencer par viser les gradés. Car les sous-fifres n’ont aucun sens de la stratégie.
Ils eurent pourtant le sens de la réponse. Une fusillade digne des batailles célestes s’engagea aussitôt. A deux contre cinquante, cernés de toutes parts, notre sort était scellé. Mais Aurore ne l’entendait pas de cet avis. Colts en main, elle tuait avec la précision d’une aiguille. Dans son regard brillait un feu inépuisable. Alors, les Pinkerton perdirent de leur assurance. Ils commencèrent à reculer, déplorant plusieurs pertes tandis que nous ne regrettions que nos balles.
Nos deux péons s’approchèrent de nous et nous demandèrent s’ils pouvaient rentrer un peu plus tôt aujourd’hui. Je leur conseillai de se mettre à la cave, c’était plus prudent.
- Ces gens sont des hommes de loi. Ils ne vous feront aucun mal.
Et à peine avais-je tourné la tête qu’un cri déchira le ciel. Aurore blessée à la poitrine gisait sur le sol.
- J’en ai eu un ! hurla quelqu’un au dehors.
Sa poitrine si belle était transpercée. Elle était déjà pale comme un linceul.
- Et merde, Gaspard. La bataille aurait pu durer jusqu’au soir et nous étions certains de notre victoire.
- Aurore, je ne veux pas… je ne veux pas.
J’étais terrorisé. J’eus l’impression terrible d’avoir déjà vécu cette scène. Je voyais devant moi une femme identique à Aurore qui se jetait volontairement dans le vide. Et je voyais un homme à l’agonie dans un hall de gare semblable au cavalier pale.
- Gaspard ! C’est bien toi n’est-ce pas ? Tu es tout seul à présent.
Oui, il était là. Le cavalier pale. Armand. Il était dans les rangs des Pinkerton et venait de blesser Aurore mortellement. Je repensai aux paroles du chaman. Aurore n’était victime que de mes démons.
- Tue-le Gaspard. Il ne mérite pas de vivre.
Pour la première fois, Aurore ne tremblait pas devant lui. Elle me regardait en souriant. Elle avait le même air que dans la Trochita qui nous amenait quelques temps auparavant jusqu’ici. C’était un beau rêve qui prenait fin.
J’armai la winchester d’Aurore. Je n’étais pas très à l’aise avec mais puisqu’il ne me restait qu’un seul tir. Je visai soigneusement et d’un seul coup, d’un seul, fis voler sa caboche à dix pas de là.
- C’est fait.
- Bien, mon amour, c’est très bien. On aurait du commencer par là.
- C’est ma faute, Aurore. Le chaman avait raison. Il me l’avait dit.
- Je sais. Je me souviens de tout.
Ma petite menteuse souriait.
- Aurore… je pensais me sacrifier pour toi. Mais c’est toi qui le faisais. Mes mensonges t’ont menée à ta perte.
- Non, mon amour, ce n’est pas aussi simple. Tu n’as pas encore compris de quoi parler l’Indien. Je souhaite que tu ne le comprennes jamais.
- C’était toi, n’est-ce pas ? La fille qui s’est jetée dans la falaise ?
- Oui, mon amour, c’était moi. Je t’ai fait une promesse ce jour-là. Je te la refais ici. Nous vivrons encore des centaines de vies. Ne sois pas triste. Cette vie-là, même si elle était heureuse et prometteuse ne nous convenait pas.
- Je voulais tant faire pour toi. J’aimais tellement ton sourire.
- Sois tranquille, répondit-elle en caressant ma joue, tu le reverras.
Ses yeux se fermèrent pour toujours tandis qu’au dehors se propageait un déluge de feu. A genoux, baignant dans un sang pur, je m’entendis pleurer : « Emma ».