Saudade : Emma

Samedi 25 août 2007

Rien n’a changé. La nouvelle ville ressemble point par point à l’ancienne. La plupart de ses habitants n’ont rien remarqué. Pas même les malfrats. Les uns obéissent, les autres payent, seul le nom diffère.

Batave.

Il était venu d’Europe, à ce qu’on disait. D’Amsterdam. Là-bas, il y avait appris le crime, le recel et tout un tas d’autres choses particulièrement utiles. Un jour, il avait décidé de faire comme ses ancêtres, de partir à la conquête du Nouveau Monde. Il s’était donc embarqué sur un paquebot – il avait tenu à faire le voyage par la mer pour faire comme ses ancêtres mais je pense que c’était pour éviter l’humiliation d’acheter deux places d’avion pour y coller ses monstrueuses fesses. Un matin du mois d’avril, le voilà donc à New York, parlant difficilement quelques mots d’Anglais et avec en poche le butin de son dernier casse : une mallette pleine de diamants. Car Batave s’y connaissait en diamants. Plus que quiconque. C’était son unique don. Il n’avait donc pas eu le choix, il était prédisposé au crime.

Malgré sa taille volumineuse dont tout le monde se moquait et son Anglais hésitant, Batave avait réussi la transaction du siècle en fourguant ses cailloux. Deux heures à peine après avoir débarqué, Batave était déjà célèbre. Aujourd’hui la ville lui appartient. Ma ville. Notre ville. Emma ne m’en a jamais rien dit.

 

- Ce n’est pas ma ville, Gaspard. Elle ne l’a jamais été et ne le sera jamais. Ce n’est pas parce que nous avons vécu quelques moments agréables que c’est notre ville. Tu as vraiment le cœur d’une midinette.

 

L’attaque était un peu facile pour que j’y réponde. Nous avions donc débarqué à Amsterdam par une nuit froide. Une voiture nous y attendait. Elle était conduite par un porte-flingue sec comme du vieux pain. Le genre de type qui se disperse sous tes doigts lorsque tu appuies un peu trop fort. Quand il m’a vu, il a fait style de ne pas comprendre.

 

- Monsieur ne peut pas venir. On m’a dit la jeune femme. C’est tout.

- Il n’y a pas de problème. Il m’accompagne.

- Je vois bien. Mais il n’est pas prévu. Il ne peut pas monter.

- Ta voiture a pourtant plus de deux places.

- Arrête, Gaspard. Ecoute. Tu sais qui je suis ?

- Oui, madame. J’ai entendu parler de vous.

- Tu sais qui t’envoies ?

- Aucune idée.

- Ne fais pas l’imbécile. Tu as forcément une petite idée.

- Oui, madame.

- Tu crois que Batave serait ravi de savoir que tu as laissé une de ses amies dans le froid, dans un quartier aussi mal famé par une nuit de pleine lune ?

 

Effectivement, la lune était belle et haute. Le porte-flingue esquissa une goutte de sueur. Il ouvrit la porte et nous fit monter à bord de son carrosse.

 

- Tu ne perds pas ton temps à discuter d’habitude.

- Il y a des règles, Gaspard. Partout dans le monde, je suis libre de faire ce que je veux. Ici, nous sommes chez Batave. Dans sa république, comme il l’appelle. Ce petit accrochage lui sera répété. Et notre chauffeur risque de finir sa carrière au fond de son coffre.

 

Emma n’avait donc pas menti lorsqu’elle m’avait dit de me méfier. La cruauté de Batave était loin d’être une légende. Je serrais contre ma hanche le Smith & Wesson que j’avais passé en fraude, prêt à une folie. Mais Batave avait quitté sa république. Il ne vivait plus qu’à New York. Cela aussi, Emma le savait. On eut affaire à son second, un Italien bouffé par la vérole qui parlait peu et qui la connaissait, évidemment.

 

- Voilà la mallette. Batave l’attend dans deux jours, tu sais où.

- Oui, Vincenzo. Pourquoi avoir fait appel à moi ?

- …

- Allez, tu peux me le dire. Nous sommes de vieilles connaissances.

-…

- C’est un piège, c’est ça ? Et je vais me retrouver en taule ou au fond de l’océan ?

-…

- Il y a quoi là-dedans, une bombe ? Les flics vont m’attendre à la frontière ? Ou c’est Batave lui-même qui va me flinguer ?

 

Emma pétait les plombs. Sa voix était tremblante, hésitante. C’est la première fois que je l’entendais parler ainsi à un client. Je lui saisis le bras. Elle se calma.

 

- Bon. Cette fois-ci, Vincenzo, c’est la dernière fois que l’on se voit. Pas trop tôt.

- Adieu, Emma.

 

Une fois de retour dans la voiture, Emma se prit la tête dans les mains.

 

- T’étais où, Emma, là ?

- Dans mes cauchemars. Je ne veux pas en parler.

 

Nous avons donc repris l’avion en silence et nous avons traversé l’océan. La Nouvelle-Amsterdam nous tendait les bras, alors, nous lui avons fait plaisir, nous sommes rentrés dans l’antre de l’ogre.

 

- Emma ! Ca me fait plaisir.

 

Batave était aussi gros que la rumeur le laissait supposer. Peut-être même plus.

 

- Salut, Batave, dit Emma d’une voix peu assurée.

- T’es venue accompagnée ? T’aurais pu me prévenir.

- Gaspard me seconde. Pour tout ce qui est administratif.

- Oui, sans doute.

 

Le dédaigneux regard qu’il me lança ne dura que l’espace d’une seconde.

 

- T’as les cailloux ?

 

Emma avança la mallette jusqu’à Batave et l’ouvrit. On crut alors que le jour venait de se lever en pleine nuit. Je n’y connais pas grand-chose mais à vue de nez, il devait y avoir un rubis, une émeraude, un saphir, un diamant, une topaze, et sans doute une pierre de chaque. Toutes plus grosses les unes que les autres. Le visage de Batave rayonna.

 

- Superbe. Vincenzo s’est pas foutu de ma gueule. J’en suis content, tu sais ? Vincenzo a bien su te remplacer.

- Je n’ai jamais été ton bras droit, Batave.

- T’aurais pu, tu sais ? Aujourd’hui, tu aurais la puissance d’un baron d’empire. Tu n’aurais pas à courir la planète comme un vulgaire coursier.

- C’est pour ça que tu m’as fait venir ? Pour me faire la morale ?

- Non, non, je ne suis pas comme ça, tu sais.

 

Il s’intéressa de nouveau à moi.

 

- C’est ton adjoint, c’est ça ? Il fait les taches administratives, c’est ça ?

- Oui, quelque chose comme ça.

- Il porte un flingue.

- Evidemment. Tu sais ce que c’est, l’administration, tous des pourris.

 

Batave partit d’un grand rire qui résonna dans la pièce et fut bientôt suivi par ceux de la demi-douzaine de types sérieux qui nous surveillaient.

 

- Ca me manque tes blagues, tu sais ? Et lui, il te fait rire ?

- Ca arrive.

- Oui, oui, c’est ça. Bon, passons aux choses sérieuses. Combien me dois-tu ?

- Combien me dois-tu, tu veux dire.

 

Emma, malgré une nervosité inaccoutumée, restait concentrée pour ne pas laisser aller sa rage.

 

- Non, non. Cette petite commission ne te sera pas payée. C’était un petit service. C’était sur ton chemin de toute façon. Tu rentrais de Kyoto, c’est ça ?

 

Emma avait toujours mis un soin infini à protéger ses arrières et à garder le silence sur ses destinations. A part moi et l’employeur qui l’avait envoyé à Cipango, personne ne savait. Batave venait de l’attaquer dans son amour-propre.

 

- Peut-être…

- Peut-être ? Non, évidemment. C’est un ami à moi qui me l’a dit. Un ami que tu as rencontré là-bas. Tu n’as pas été gentille avec lui. Il parait que l’on cherche encore ses restes.

 

Rochefort ! Batave avait envoyé Rochefort à nos trousses ? La révélation me cloua sur place. Mais elle laissa Emma stoïque.

 

- Où veux-tu en venir, Batave ?

- Où je veux en venir ? Tu l’as déjà deviné, c’est ça ? Et ton ami, il a compris lui ?

- Il n’est pas comme nous.

- Oui, oui, c’est ça. Comment s’appelle-t-il déjà ?

- Gaspard.

- Oh, il parle. Et il sait répondre à son nom. C’est bien, il ferait un bon écolier.

 

Emma me lança le regard le plus brûlant qu’elle m’ait jamais lancé. J’avais promis de ne pas parler.

 

- Gaspard a-t-il compris pourquoi j’ai envoyé Rochefort à Cipango ? Et pourquoi je vous y ai envoyé tous les deux ?

- Laisse-le en dehors de tout cela.

 

Cette phrase déchira les lèvres d’Emma. Elle savait qu’en montrant de l’intérêt pour moi, elle me poussait vers la mort.

 

- Je vous aurais fait faire tout ce chemin pour lire un haïku ? C’est ça ?

 

Mon mal de crâne me reprit subitement. J’entendis une voix dans ma tête. Un bourdonnement.

 

- Approche, Gaspard, approche.

 

Emma était au bord de l’explosion. Je m’exécutai.

 

- T’as déjà été à Amsterdam, petit ?

- Jamais.

- C’est un tort. Déjà, tu ne m’es pas trop sympathique. As-tu entendu parler des neuf cercles concentriques ?

- Oui, vaguement.

- Il répond bien, hein ? Il ne veut pas montrer qu’il sait alors qu’il sait, c’est ça ?

 

Il y eut un silence. La demi-douzaine de types qui nous surveillaient semblait prête à me foncer dessus. Emma, quant à elle, cherchait un moyen de tuer Batave le plus rapidement possible en le faisant souffrir au maximum.

 

- La théorie des neuf cercles, dis-je.

- Parfait. Comment t’as dit, déjà ? Tu es dans un cercle et tu dois affronter un adversaire pour passer un autre cercle, c’est ça ?

- C’est ça.

- Et combien t’as passé de cercles jusqu’à présent ?

- Un seul.

- Un seul ? La belle affaire ? Tu n’as donc, selon toi, affronté qu’une seule personne ? C’était qui déjà ? Ah oui, le type de la rue des pendus. Un formidable match de boxe, garçon.

- Mais comment…

- Mais comment savez-vous ? C’est ça ? Oui, je suppose qu’on peut se demander. Sache que je n’ignore rien de toi et de ta théorie. J’ai fait le calcul, moi. Et tu as passé sept cercles, mon garçon. Ici, nous sommes donc dans le huitième et je suis ton avant-dernier adversaire.

- ASSEZ !

 

Emma venait d’hurler comme une furie. Elle sortit deux revolvers et, en moins de dix secondes, abattit la demi-douzaine de types qui nous surveillaient.

 

- J’adore, j’adore. Tu sais que t’es la tueuse la plus impitoyable que je connaisse ? C’étaient mes meilleurs employés.

- A quel jeu tu joues, Batave ?

- Mais au jeu de la vérité, tout simplement. Gaspard se promène dans le monde depuis bientôt un an. Il tourne en rond, il vole par ici, il vole par là. Il retrouve des amis qu’il n’avait jamais vu auparavant, il te voit mourir puis revenir à la vie. Il faut quand même qu’on lui dise la vérité, un jour ou l’autre.

 

Un marteau-pilon venait de m’éclater la tête par l’intérieur. Sous la douleur, je tombai à genoux.

 

- C’est ton cerveau, c’est ça ? Il a mal.

- Batave, arrête.

- Tu ignores des choses, Emma. Tu crois tout savoir, comme Rochefort. Mais tu ignores des choses. Tu crois être le mystère de sa vie mais c’est Gaspard qui est le mystère de la tienne. Sais-tu qui il est réellement ?

- Pourquoi m’as-tu fait venir, ici, Batave ? Pour payer une dette que tu auras inventée ? Dis-moi combien je te dois et je disparais.

- Tu as compris que c’était moi, c’est ça ? Quand tu as lu le haïku, les souvenirs te sont remontés, comme par enchantement. Ca a fait la même chose à Rochefort, sans doute. Alors, quand tu as su qu’il fallait venir à Amsterdam, tu n’as pas hésité. A cause de ça, à cause du lien qui vous unit.

 

La douleur était si atroce que je n’arrivais pas à me relever. Une voix criait dans ma tête. Elle m’appelait. Elle toquait à ma porte.

 

- Qu’est-ce que tu me veux, Batave ?

- A toi, rien. Je savais qu’en vous réunissant tous les trois devant le haïku, les souvenirs vous remonteraient. Comme ça a été le cas dans la maison sur la colline, ou dans la rue des pendus, ou dans le train, ou sur les falaises, ou dans la maison de l’ermite ou en Patagonie. Lorsque vous êtes tous les trois, vous vous emmêlez les pinceaux.

- Mais comment ?

- Je sais beaucoup de choses que tu ignores, Emma. Je vous ai réunis à Cipango pour provoquer les choses comme je l’avais fait dans la maison de l’ermite. Mais cet imbécile de Gaspard a tout fait rater. Il est trop amoureux de toi pour raisonner logiquement. Je savais que Rochefort essaierait de tuer Gaspard et que tu l’en empêcherais. Tu as toujours été plus forte que lui. Après cela, je savais que tu ne trouverais aucune raison pour refuser de me voir. Pour ce que tu avais appris et parce qu’il te faut sans cesse une raison de te battre.

- Arrête ! Tu ne peux pas savoir tout cela ! Tu ne me connais pas !

- Est-il si difficile d’imaginer que tu sois venue pour me tuer, Emma ?

 

Je jetais un œil vers Emma. Toujours l’arme à la main, elle était en larmes. La dernière fois que je l’avais vue pleurer, c’était en Patagonie et elle s’appelait Aurore.

Qu’est-ce que je raconte ? Je ne suis jamais allé en Patagonie. Et elle s’appelle Emma pas Aurore.

 

- Tu vois, Gaspard n’arrive plus à suivre.

 

Mais qui est ce Batave ? Comment sait-il des choses qui ne sont arrivées qu’à moi ? Et Emma ? Est-elle vraiment venue pour le tuer ?

Elle pointa son arme vers lui. Ses mains tremblaient.

 

- Puisque tu as lu le haïku, tu dois savoir que rien ne peut me tuer. Surtout pas toi.

- Je sais ce qui peut te tuer. Et je sais où le trouver.

 

Pour la première fois, Batave ne sut que répondre. Il sembla perdre tout contrôle et toute assurance.

 

- Menteuse ! C’est impossible ! L’ermite l’a perdu.

- Non. Rochefort savait très bien où il se trouvait. Je ne sais pas qui tu es, Batave mais je peux le deviner. Et puis, tu n’as pas autant de pouvoir que moi.

- C’est impossible !

- Lorsque l’ermite a envoyé Rochefort dans cet autre endroit et qu’il a disparu devant nos yeux, il l’a emporté avec lui. J’ignore ce qui s’est passé par la suite mais Rochefort a réussi à revenir, grâce à ce lien dont tu es jaloux. Oui, Gaspard, Rochefort et moi sommes liés comme le témoigne le haïku. Est-il si improbable que Rochefort l’ait récupéré avant de revenir ?

- Tu ne peux pas l’avoir. Ce n’était pas dans la même histoire.

- Non, évidemment. Lorsque Rochefort est revenu de la maison de l’ermite, son identité de cavalier pale a repris le dessus. Et ce cavalier nous détestait tellement, Gaspard et moi, qu’il a préféré se lancer à nos trousses, sans soucier de cet objet qui se trouvait dans sa sacoche et qu’il avait toujours rêvé de posséder. Oui, la haine de Rochefort est si grande qu’il en a oublié son désir le plus profond. Dans sa folie, il s’est précipité en Patagonie où il m’a tuée. Et si, à son tour, il n’avait pas été descendu par Gaspard, nous serions pas là, ni toi, ni moi, pour en parler.

 

Batave n’en revenait pas. Moi non plus. Emma, Aurore. Je me souviens à présent. Je la vois, cette fille mystérieuse qui apparaissait et disparaissait à sa guise, qui me sauva la vie avant de se suicider dans l’Ouest lointain. Je me souviens de sa promesse folle de vivre des centaines de vies. Je me souviens de notre vie de desperados, de notre ranch d’El Bolson. Rochefort, Armand, le cavalier pale. Je me souviens également de lui. De ce voyageur mystérieux à Lac-aux-sables, de cet assassin aux pouvoirs étranges dans la rue des pendus, de ce traître infâme qui m’a balancé hors de notre sous-marin dans l’Atlantique, qui m’a attaché sur des rails, qui a fait de nous ses esclaves, qui a tué Aurore en Patagonie et qui a voulu me tuer, il y a trois jours à peine. Rochefort et Emma cherchaient un livre tous les deux. Le livre. Il renferme des pouvoirs effrayants, donnant la vie à ses personnages de papier et la reprenant sans la moindre pitié. Ce livre que j’ai tant cherché et qu’Emma tient entre ses mains.

 

- Impossible ! Où l’as-tu trouvé ? s’écria Batave hors de lui.

- Je suis identique à Rochefort. Mon amour pour Gaspard est si grand que j’ai renoncé à m’en servir. Le plus ironique dans tout ça, c’est que je l’ai trouvé ici, dans ta propre ville. La Nouvelle-Amsterdam, comme tu aimes à l’appeler. J’ignore pourquoi tu as tant de pouvoir, Batave, comment tu as pu gérer cette histoire depuis le début mais c’est terminé.

- Que veux-tu dire ?

- Que tu as perdu, Batave.

 

Emma se rapprocha et ouvrit le livre qu’elle me colla sous les yeux.

 

- Vas-y, Gaspard, lis ! Lis, bordel…

 

Trois balles l’empêchèrent de finir sa phrase. Elle s’écroula.

 

- Non ! Emma !

- D’où crois-tu que viennent tes maux de têtes, Gaspard ? Il suffit que j’évoque les mots haiku ou Aurore ou Armand pour que la douleur grandisse. Tu veux savoir pourquoi ? Parce que ce sont des mots de ton passé, de la réalité que tu cherches à oublier. Tu es lié à Rochefort et à Emma mais pas comme ils le croient. Tu es différent d’eux ! Je sais qui tu es ! Je suis le seul à savoir. Je peux te dire la vérité, tu sais ?

 

Emma bougeait encore mais elle perdait beaucoup de sang. Je me souviens des falaises et de la Patagonie. Et si cette fois, elle mourait pour de bon ?

 

- Ne veux-tu pas savoir, Gaspard ? Pourquoi tu es sur les routes, pourquoi je sais tout de toi ? Même les choses que tu as pensé ?

- Je m’en fiche, Batave. Je ne veux qu’Emma.

 

Le livre était ouvert à un chapitre intitulé « La République Batave ». Je le lus en entier.

Par Gaspard
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Samedi 18 août 2007

C’est autre part cette fois que l’avion nous conduit. Nous retraversons la mer impériale et les plaines interdites. Nous nous rendons vers la patrie des marchands, des tire-laines et des colporteurs. Nous voyageons vers la république batave.

Emma ne m’a rien dit. Pas même lorsque la Grande Muraille s’est esquissée sous nos pas. Elle m’entraîne une nouvelle fois sans rien dire et sans que je ne demande rien.

Rochefort est mort. C’est certain, à présent. J’ai écouté les derniers battements de son cœur. Sur ça non plus, Emma n’a rien dit. Ce n’est pas le premier homme qu’elle tue, évidemment. Mais je ne sais pas, à moi, ça m’a fait quelque chose. C’est comme si nous avions perdu la raison de nous battre. Avoir un pire ennemi n’est pas donné à tout le monde. Il faut de l’entraînement. C’est une aventure quotidienne, une vie faite de luttes, de doutes et de peurs. Un pire ennemi, il faut savoir le garder pour ne pas qu’il se lasse, qu’il aille voir ailleurs s’il n’y a pas d’adversaire à sa taille. Emma et moi avions réussi à le garder. Rochefort nous détestait mais nous respectait. Avoir un pire ennemi, ca crée des liens. On devient presque intimes. Le découper en petites rondelles laisse forcément des traces.

 

 

 

- Emma ?

- Oui ?

- Tu veux qu’on parle de Rochefort ?

- Non, pourquoi ?

- Je ne sais pas…je m’étais dit que peut-être…tu voudrais en parler. Enfin, c’est ce que je m’étais dit…

- Tu t’es trompé. Je ne tiens pas à en parler. C’est de l’histoire ancienne. Et puis, on a fait ce qu’il faut.

 

 

 

Elle faisait sans doute allusion à la sépulture de fortune qu’on avait aménagée à son égard. Encore une chose que je n’avais pas comprise. C’est elle qui l’avait zigouillé et c’est moi qui creusais sa tombe.

 

 

 

- Je ne sais pas… si c’était moi qui l’avais tué… je crois que j’aurais envie d’en parler.

- Et bien parles-en ! Mais ne m’en veux pas si je ne t’écoute pas.

- Qu’est-ce qui t’arrive ?

- Rien. Absolument rien.

 

 

 

Si Emma était une prisonnière et moi son compagnon de cellule, je pense qu’elle m’aurait sauté dessus et qu’elle m’aurait poignardé avec son stylo bille.

 

 

 

- Rochefort…

- Mais t’as fini avec Rochefort ? Il est mort ! S’il te manque tant t’avais qu’à te prendre un souvenir. Sa moustache brune, par exemple !

 

 

 

Non. Je ne veux pas m’imaginer la scène. Merde. Trop tard.

 

 

 

- Je ne comprends pas ta colère. Tu n’es jamais en colère sans raison.

- C’est toi qui m’agaces avec ton calme olympien.

- Je n’ai aucune raison d’être énervé.

- Moi si.

- J’aimerais connaître cette raison.

 

 

 

Si j’étais un épis de blé et elle une faux, je crois que je n’aurais pas fait de vieux os.

 

 

 

- Où as-tu appris à être aussi chiant ?

 

 

 

Un temps. Gênant.

 

 

 

- Disons que je n’aime pas l’endroit où nous allons.

- On dit pourtant que la ville est superbe.

- C’est pour les touristes ça. L’endroit où nous allons n’est marqué sur aucun guide.

- Pas même le routard ?

- Arrête.

 

 

 

Excellente suggestion. Elle n’avait pas envie de rire.

 

 

 

- Je vais devoir revoir quelqu’un que j’avais exclu de ma vie.

- Qui ?

 

 

 

Grossière erreur.

 

 

 

- Tu n’as pas à le savoir. Sache juste qu’il te faudra te tenir prêt. La moindre erreur pourra nous être fatale. Comment va ton crâne ?

- Parfait. Je n’ai pas eu d’attaque depuis le nouvel an.

- Il ne faudrait pas que ça t’arrive pendant la transaction.

- Quelle transaction ?

- Il ne faudrait pas que ça t’arrive pendant le boulot.

- Quelle transaction ?

- Je veux pouvoir compter sur toi. A chaque instant. Y aller seule serait du suicide.

- Quelle transaction ?

 

 

 

Si j’étais une Valstar vide et elle un supporter de foot, ma caboche se serait dispersée sur un mur de brique.

 

 

 

- Gaspard, je n’ai pas envie d’écouter tes questions. Je ne supporte plus tes questions. Surtout en ce moment.

- Tu me promets du grabuge, m’énervai-je soudain. Tu parles de suicide, d’erreur fatale et tu voudrais que je me taise ? Ce silence a failli me coûter la vie avec Rochefort !

- Quoi ? dit-elle d’une voix basse mais ferme.

- Si tu m’avais dit qu’il était un ronin, je ne l’aurais jamais provoqué.

- Je te signale que je t’ai sauvé la vie.

- Oui, je te remercie pour cela. Mais il y a quelque chose que tu ne veux pas me dire. Si ce type était autrefois un samouraï, il devrait avoir plusieurs centaines d’années ! Ce qui est loin d’être le cas.

- C’est sans importance.

- Ca a de l’importance pour moi. Je veux savoir.

 

 

 

Si j’étais une petite maison dans la prairie et elle un ouragan, j’aurais vue sur la mer à présent.

 

 

 

- Il y a des choses qui dépassent l’entendement. Enfin, celui de la plupart des gens. Et même si je sais que tu pourrais comprendre, je ne tiens pas à te le révéler. Pas pour le moment, en tout cas.

- Il y a eu quelque chose entre vous, n’est-ce pas ?

- Oui, ca je peux enfin te le révéler. Armand et moi avons été amants, autrefois.

- Armand ?

- C’est son prénom.

- Armand Rochefort ?

- Je ne sais pas si Rochefort est son vrai nom de famille. Je ne l’ai jamais su. Mais son vrai prénom est Armand, ça j’en suis sure.

- Vous avez donc… ?

- Oui. Dans une autre vie.

- Et ça ne te fait rien de l’avoir tué ?

- Bien sûr que si, pour qui tu me prends ? Mais à une époque, Armand et moi avons pris une voie différente. Nous savions parfaitement, l’un et l’autre que ça finirait ainsi. On ne tue pas son meilleur ennemi sans en ressentir le manque.

 

 

 

Emma avait morflé dans cette histoire. C’était rare mais ça lui arrivait. Dans ces cas-là, elle s’isolait complètement dans un lieu inconnu de tous, même de moi. Des jours, des semaines, parfois des mois entiers, s’écoulaient avant que je ne reçoive à nouveau de ses nouvelles.

 

 

 

- Pourquoi as-tu accepté cette mission ? Nous aurions pu rentrer à New-York et tu aurais pu prendre quelques vacances.

- Je sais. Mais j’ai accepté sans réfléchir.

- Je ne crois pas.

- Quoi ?

- Tu as accepté parce que tu voulais revenir là-bas. Et revoir cette personne.

- Arrête de parler sans savoir. Sache que je règle mes problèmes seule et que personne ne me dicte ma conduite. Personne, même pas toi.

 

 

 

Le silence fut long et gêné, enfin, pour ma part. Emma était un puits à secrets. Je voulais vivre intensément notre histoire, la vivre sans relâche, sans contrainte. Mais j’oubliais que je ne lui avais pas demandé son avis. Elle avait d’autres raisons, d’autres secrets. Et surtout, elle ne nous voyait pas comme je nous voyais. Nous sommes donc restés comme deux idiots avec nos reproches pour nos silences et les quelques regards qui se croisaient suffisaient pour se taire.

Enfin, on arriva.

 

 

 

- Gaspard ?

- Oui.

- Méfie-toi de Batave. Il est pire que Rochefort.

- Batave ? C’est de lui que tu as peur ?

- Je n’ai pas peur puisque je sais à quoi m’en tenir. Batave est un homme mauvais. 150 kilos de cruauté pure. La ville lui appartient et peut-être même tout le pays. C’est un fou qui fait tout ce dont il a envie, même le pire. Il pourrait te tuer juste pour savoir quelle serait ma réaction.

- Et quelle serait ta réaction ?

 

 

 

Un nouveau silence mais ponctué d’un sourire celui-là. L’avion amorça sa descente. Déjà, une hôtesse nous souhaitait de revenir dans un haut-parleur grésillant.

 

 

 

- Gaspard, si je devais mourir aujourd’hui, qu’est-ce que tu ferais ?

Par Gaspard
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Samedi 11 août 2007

- Les gens comme vous ne meurent-ils donc jamais ?

- Je pourrais très bien vous demander la même chose, Gaspard.

 

 

 

 

 

 

 

 

Rochefort impeccable dans son costume clair et sa chemise en soie a l’air plus vivant que jamais.

 

 

 

- Comment avez-vous fait ?

- Quelle importance ? Je ne suis pas mort, voilà tout.

- Ah non ! m’écriai-je. Vous ne pouvez pas ! Je veux savoir.

- Pourtant, je ne vous le dirai pas. Ca vous énerve les mystères, hein ? Vous ne supportez pas les choses sur lesquelles vous n’avez pas de poids ? Comme votre démon personnel, permettez-moi de rajouter un peu de moi sur votre balance. Je ne suis pas mort, certes. Mais ne trouvez-vous pas que Emma n’a pas l’air surprise le moins du monde ?

 

 

 

Emma, derrière moi, ne bronchait pas d’un poil.

 

 

 

- C’est…que nous nous en doutions. Les cafards ont la vie dure.

- Tss-tss-tss. Je vous ai connu plus volubile, plus…imaginatif. Vous me décevez.

- Rochefort ! Ne vous amusez pas avec moi !

- Ne voyez-vous pas que ce vous appeliez doute chez vous, est une certitude pour elle ? Elle sait parfaitement que je me trouverais ici. Même si, comme moi, elle ignore pourquoi. La force de l’habitude, sans doute.

- Que voulez vous dire ? Emma, tu ne dis rien ?

- Laisse faire, Gaspard, il joue. Et nous n’avons pas le temps. Donnez-moi ce papier, Rochefort.

 

 

 

Notre ennemi tenait une feuille de papier. Sans doute était-ce la croix dessinée sur la carte. Rochefort plia le papier en quatre et l’envoya à Emma.

C’était le haïku.

 

 volcan endormi

 neuf provinces réunies

 cri de la guerre

  

 

 

 

 

 

- Où avez-vous trouvé cela ?

- Mais ici. Sur cette pierre.

 

 

 

En plein milieu de la pièce trônait une grosse pierre qui devait se trouver là depuis des siècles.

 

 

 

- Comment saviez-vous qu’il fallait venir ici ?

- Comme vous, je suppose. J’ai une carte.

 

 

 

Rochefort jeta alors un nouveau papier plié en quatre. C’était la réplique exacte de notre carte. A l’arrière, on pouvait lire : « La croix désigne toujours l’endroit, Mr. R ».

Oui, Rochefort avait raison. Il y avait là un mystère de plus. Il n’était pas mort, bon. Il avait toujours eu de la chance. Une chance insolente. On nous avait donné une carte à chacun. On voulait donc nous réunir ici. Mais il n’y avait qu’un haïku.

 

 

 

- Oui, justement !

- Hé bien ? Vous vous croyez où ? Vous criez toujours comme ça ?

- Ca ne colle pas. Il n’y a qu’un seul haïku.

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

- Il y avait deux cartes, non ? Une pour toi et une pour lui. Mais il n’y a qu’un seul haïku. Comme si nous devions…

- Collaborer.

 

 

 

Rochefort avait deviné mes pensées.

 

 

 

- Les cartes avaient pour but de nous réunir et…

- …et le haïku de nous montrer quelque chose.

- Impossible ! Mon employeur n’aurait jamais fait ça !

- Ah oui ? Et quel est-il cet employeur ?

- Ne me prenez pas pour un idiot, Gaspard !

- Silence, Rochefort ! Vous m’empêchez de réfléchir.

- Ma voix ne vous a pas toujours fait cet effet là, très chère.

 

 

 

Une expression perverse traversa le regard de Rochefort.

 

 

 

- Ne me cherchez pas.

- Il faut décoder le haïku, m’empressai-je de dire avant que l’un d’entre eux ne sorte son arme.

- Oui. Les haïku font presque toujours référence à la nature. Ici, c’est « volcan endormi ».

- Nous devons chercher un volcan. Il y en a à Kyushu ?

- Comme partout à Cipango, mon cher Gaspard.

- Et rien ne dit qu’il faut chercher sur Kyushu.

- Ok. « Neuf provinces réunies », ça veut dire quoi ?

- Aucune idée.

- Ne mentez pas, Rochefort. Vous ne pouvez que le savoir. C’est ce que signifie Kyushu. Pour faire référence aux neuf anciennes provinces qui composaient l’île.

- Soit. J’ai fait une erreur. Je vous ai sous-estimée.

- C’est donc bien un volcan de Kyushu qu’il faut chercher.

- Peut-être pas, lâcha Rochefort d’une voix très basse.

- Et le « cri de la guerre » ?

- Ca aussi. Je pense que Rochefort le sait. Mais il ne le dira jamais.

 

 

 

Rochefort était absorbé dans une telle réflexion qu’il n’entendit pas les paroles d’Emma.

 

 

 

- Méfie-toi, Gaspard, il en sait beaucoup plus long qu’il ne veut l’admettre.

- Mais comment toi tu le sais ?

- Ca ne te regarde pas. Tu n’as pas à le savoir. Pour ton bien.

 

 

 

Nous n’étions pas plus avancés. Je ne connaissais absolument rien de ce pays. Et Emma malgré ce qu’elle savait ne devait pas connaître tous les volcans. Les recherches s’annonçaient longues et fastidieuses. Rochefort semblait être notre seul recours. Pour une raison que j’étais le seul à ignorer, il était bien placé pour savoir ce genre de choses. Mais il était toujours dans sa réflexion et rien ne semblait pouvoir l’y soustraire.

 

 

 

- Rochefort ! cria Emma au bout de cinq minutes. « Cri de la guerre » ! Vous savez forcément à quoi cela fait référence. Surtout dans ce pays.

- Je devrais vous remercier, Emma, de me rappeler de si bons souvenirs.

- Assez ! J’en ai plus qu’assez de ces mystères, de ces sous-entendus, de ces non-dits. Qu’est-ce que vous savez que j’ignore ?

- Nous pourrions noyer Cipango en entier avec ce que vous ignorez, mon cher Gaspard.

- Cette fois, c’en est trop !

 

 

 

Ivre de rage, je bondis vers Rochefort et lui assenais mon meilleur crochet du gauche. Le coup fut si violent qu’il tomba à terre.

 

 

 

- Non ! Gaspard !

 

 

 

Il était trop tard. Emma ne m’avait pas prévenu à temps. Rochefort se releva. Il se mit droit comme un piquet et me regarda. Son œil brûlait comme le feu des enfers.

 

 

 

- Tu n’aurais pas du. Il va te massacrer.

 

 

 

Il n’y avait pas de panique dans sa voix, pas de crainte. Pas plus qu’il n’y a de doute dans la voix de celui qui annonce un orage imminent. La colère de mon ennemi était inéluctable.

Il enleva sa veste de costume et la jeta à terre. Puis lentement, bouton après bouton, il défit sa chemise de soie et la jeta sans ménagement.

Son corps était couvert d’idéogrammes japonais tatoués et de cicatrices.

 

 

 

- Emma ? dis-je avec inquiétude.

- J’aurais du te prévenir, Gaspard. C’est ma faute.

- Mais qu’est-ce que ça signifie ? Qui êtes-vous vraiment, Rochefort ?

- Si j’avais eu mon sabre, vous n’auriez pas tenu une seconde, mon cher. Et même si votre mort est imminente, je vous propose de jouer un peu.

 

 

 

Sa voix d’ordinaire si calme transpirait la colère et la haine. J’avais déclenché une tempête qui allait tout emporter sur son passage.

 

 

 

- C’est un rônin, Gaspard. Un véritable guerrier.

- Un rônin ?

- Oui, un samouraï déchu.

 

 

 

Je me souvins d’avoir lu quelque chose là-dessus. Les samouraïs protégeaient un seigneur, un gouverneur ou le roi parfois. Ils lui étaient dévoués corps et âmes. Si leur maître était attaqué, il devait s’interposer au risque de leur propre vie. Jamais il ne devait le laisser se faire blesser ou pire, se faire tuer. Cela représentait un trop grand déshonneur. Et lorsque cela arrivait, lorsque le maître d’un samouraï mourrait, le guerrier devenait un rônin, un samouraï sans maître sur qui le déshonneur s’était penché et ne se relèverait pas. Les rônin devenaient soit mercenaires, soit bandits mais étaient toujours vagabonds.

 

 

 

- Un rônin…

 

 

 

Cela ne pouvait pas être possible. Nous étions en 1970, le temps des samouraïs est celui du Moyen Age.

 

 

 

- Je sais ce que vous vous dites, Gaspard. Je ne suis pas un vrai rônin parce que je n’ai pas l’âge. Rassurez-vous, il y a une explication à tout cela mais vous ne vivrez pas assez vieux pour comprendre.

 

 

 

Rochefort m’assena un direct à l’estomac qui me fit reculer de quelques pas. Le goût du sang me monta à la bouche. Des trempes, j’en avais pris quelques unes dans ma vie. Mais jamais, un seul coup de poing n’avait réussi à me mettre à terre.

 

 

 

- Mais je veux bien vous révéler quelque chose. J’ai compris le haïku.

 

 

 

D’un solide coup de poing dans le dos, il me cloua au sol.

 

 

 

- Le cri de la guerre. Vous voulez savoir ce que c’est ? C’est le chant des samouraïs. Leur unique raison de vivre. Un samouraï qui ne maîtrise pas le cri de la guerre ne peut protéger son maître.

- Alors…vous ne le maîtrisez pas… sinon votre maître ne serait pas mort…

 

 

 

C’est cette insolence de chaque instant, même dans les moments critiques, qui fait mon charme.

Un dernier coup de poing sec et fulgurant s’écrasa sur mon crâne et me laissa pour mort.

 

 

 

Trois coups. Trois petits coups avaient réussi à me terrasser. Dans mes souvenirs, dans les quelques vagues qui tachent le mur blanc de ma mémoire, je me vois me faire tabasser, me faire mettre en charpie, me prendre des dérouillées, des branlées, des corrections. Souvent j’avais été laissé pour mort, comme aujourd’hui. Mais aujourd’hui est différent. Je ne vois pas comment je pourrais m’en sortir. Il est impossible à quiconque de survivre à cela.

Je dois être en train de délirer. Le sang qui monte à mon cerveau me fait sans doute planer. Je ne sens plus mon corps, je n’entends plus rien. Mon mal de crâne a fini par s’envoler. Dommage de finir comme cela. Enfin, je me serais bien amusé quand même.

 

 

 

Un petit chuchotement. Un sanglot. Des pleurs. Quelqu’un pleure sur mon sort. Une voix féminine. Emma. C’est elle. Elle me tient dans ses bras. Elle me berce. Elle dit « Gaspard » et elle pleure. Je suis bien mort. J’ouvre les yeux.

 

 

 

- Gaspard ! Gaspard !

 

 

 

Oui, mon amour c’est bien moi.

 

 

 

- Gaspard, tu m’entends ? Comment tu te sens ?

 

 

 

Je viens de passer sous un rouleau compresseur. Mais je t’entends.

 

 

 

- Regarde-moi, Gaspard, ne ferme pas les yeux.

 

 

 

Non, je ne les ferme pas. Je ne les fermerai plus jamais si tu veux.

 

 

 

- Gaspard, je t’ai cru mort.

 

 

 

Ah ? Je ne suis pas mort ? Mais ce n’est pas possible. Je regarde autour de moi. A côté d’Emma, il y a un sabre, un katana. Il est souillé de sang. Un peu plus loin, un corps ressemblant à Rochefort est couvert de ce même sang. Il tient un katana à la main lui aussi. Mais le sien brille comme de l’argent.

Mon Emma s’est déchaînée comme une furie. Elle a eu peur pour moi. Je la regarde pleurer. Je crois que c’est la première fois. Elle est si belle. Il ne faut pas que j’y prenne goût, je pourrais le regretter.

 

 

 

- Qu’est-ce qui te fait sourire, imbécile ?

- Tu sais…tu ressembles beaucoup à un volcan endormi.

Par Gaspard
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Samedi 4 août 2007

volcan endormi

 

 

L’île de Kyushu n’est pas un problème pour Emma. Elle connaît les routes et la région par cœur. Encore un mystère sur lequel je ne vais pas me pencher.

Nous avons embarqué sitôt le feu d’artifice terminé.  Je me souviens avoir dormi. Ai-je rêvé d’Emma ? Sans doute. J’ai du imaginer qu’elle s’était incarnée dans un samouraï des temps anciens. La présence du sol de Cipango sous mes pas a certainement joué un rôle dans cette interprétation. Mais je n’aurais pas vu Emma en geisha. Ces femmes au sourire figé qui se mettent en quatre pour satisfaire les besoins des hommes. Emma n’est pas une femme de compagnie. Ce serait plutôt moi d’ailleurs. Elle est de ces femmes qui ne se laissent pas dompter, qui savent que, dans un monde gouverné par les hommes, elles doivent être aussi impitoyables qu’eux. A un moment de sa vie, une femme doit choisir entre devenir une geisha ou un samouraï. Ce choix, Emma l’a fait très tôt. Ce qui revient à dire qu’elle n’a jamais choisi. C’est une aventurière née. Au sens noble du terme.

Toute sa vie n’a été qu’une lutte. Tandis que moi, et tous les autres, nous laissions aller dans un confort maternel, elle suivait déjà l’entraînement qui ferait d’elle l’arme cruelle qu’elle était aujourd’hui. Certes, elle était belle, magnifique même. Nombre d’hommes auraient – et avaient – perdu la tête pour un de ses sourires. Certains étaient même prêts à se damner pour elle. J’étais de ceux-là.

Pour ses employeurs, dispersés autour du monde, elle n’était qu’une arme. Mais elle était plus que cela. Elle pouvait se sortir de n’importe quelle situation. Et comme tous les gens d’action, elle était accro au danger. Chacun des contrats qu’elle acceptait lui était adressé dans une boite aux lettres de New York – du moins, je suppose. Cela fait partie des choses que j’ignore. C’est une grande enveloppe kraft. On y trouve en général une photo d’un objet à dérober, du texte lorsque la mission doit être expliquée. Quelque fois, c’est juste la photo d’un homme ou d’une femme. Et cela se passe d’explications. Il arrive aussi, parfois, que se glissent divers accessoires comme une clef, une carte ou de faux papiers. Mais il n’y a jamais d’énigme. Jamais.

Emma n’est pas une femme comme les autres. Elle n’est pas un être humain comme les autres. Elle possède en elle, une puissance inimaginable. Lorsque l’on passe du temps avec elle, on finit par la ressentir. Comment expliquer ? Disons qu’elle garde cachée sa véritable force, ce dont elle est vraiment capable. Pour bien faire, elle est obligée de rester concentrée en permanence. Mais, sans rentrer dans les détails, il y a des moments, dans l’intimité où sa concentration se fait moins soutenue et sa véritable nature refait surface. Emma est un volcan endormi. Lorsqu’elle trouva le haïku, elle ne fut même pas surprise.

 

neuf provinces réunies

 

 

Je me souviens d’avoir dormi sur toute la longueur du trajet. Mais mon mal de tête ne m’a pas quitté. Il était simple de faire semblant, de penser à autre chose et, finalement, d’oublier mon mal pendant quelques instants. Mais toujours, il me rappelait à l’ordre. Je sentais les légions racler délicatement et consciencieusement le fond de ma caboche. Je les voyais à l’œuvre jour et nuit. Ils n’en avaient jamais assez. Ils n’en avaient jamais assez.

Qu’est-ce que je venais faire dans cette histoire, moi ? Je ne correspondais pas au profil. J’avais lu tous les James Bond et vu tous les films à l’exception du dernier. Ce Lazenby ne ressemble pas à James Bond. Paradoxalement, il a trop une tête d’Anglais. S’ils le gardent…hé bien, ma foi, je crois que je n’irais jamais plus voir un seul James Bond au cinéma. Emma me demande si je rêve. Je lui réponds que oui. Qu’est-ce que je peux faire d’autre ? Emma n’est pas le genre de femme à avoir besoin d’un allié. Surtout que je ne sers à rien. Je n’ai pas de compétence particulière. Elle dit que j’ai un esprit d’une logique implacable, que je peux élucider n’importe quelle énigme. C’est vrai que j’ai toujours aimé les énigmes. Je me souviens de ces nuits d’orage où, l’électricité faisant la gueule, nous étions obligés de nous raconter des devinettes pour ne pas avoir peur. Mais depuis trois ans que j’étais à ses côtés, je n’avais pas eu l’occasion de mettre mon savoir à l’épreuve. Je m’occupais de sa chambre, garais sa voiture, réceptionnais son courrier, couvrais ses arrières parfois même si elle n’avait besoin de personne pour s’en sortir. Les balles, en s’approchant d’Emma, faisaient un détour pour ne pas la toucher. Alors, à quoi j’aurais bien pu lui servir ? Non, elle s’était entichée de moi, voilà tout. Pourtant, je ne portais même pas chance. Imaginez James Bond traquant le Spectre accompagné d’un chat noir.

Ce jour-là, j’avais décidé de faire quelques librairies, à la recherche d’un livre. Lequel ? je n’en ai pas la moindre idée. Mais après une nuit de cauchemar, je m’étais réveillé avec une seule idée en tête : « Aujourd’hui trouve un livre rare ». C’est assez curieux en vérité. Mais j’ai du mal à me souvenir de quelque chose de précis. Mon dernier souvenir est la folle poursuite qui s’est terminée par la mort probable de Rochefort. Je ne saurais pas vous dire comment je suis arrivé là ni qui est vraiment Rochefort. Ce ne sont que de vagues impressions protégées par un voile infranchissable. Elles sont en moi mais je ne peux pas donner de date ni être sûr de ne pas les avoir inventées. J’étais donc à New-York, à la recherche d’un livre, j’avais déjà fait plusieurs librairies, lorsque je suis tombé sur un volume de cuir brun, enfoui au fond d’une cave, chez un bouquiniste de Church Avenue. Il n’y avait ni titre ni nom. Mon mal de tête m’a assailli à nouveau. J’ai su que c’était ce livre que j’étais venu chercher. Ne me demandez pas pourquoi. J’en serais incapable. Après, je ne sais pas trop ce qui s’est passé. J’étais en compagnie d’Emma et nous roulions près de Kyoto, poursuivis par Rochefort.

Cette carte dessinée par un gamin puait l’embrouille à 400 mètres. Je le savais. Emma le savait. Alors que faisions-nous en voiture, à une vitesse pas naturelle, en plein réveillon ? Emma aimait tellement le danger que lorsqu’il lui ouvrait la gueule béante, elle y plongeait les pieds joints. C’était une évidence. Ce qui l’était moins, c’était ma présence. Je ne servais à rien, nous sommes d’accord. Je n’étais donc pas obligé de venir. Mais qu’est-ce que serait ma vie sans elle ? Passer mes journées dans un square à fixer ce que tout le monde ne voit pas. Emma et moi étions liés par un lien indestructible. Lorsque nous nous sommes rencontrés, dans des circonstances, hélas, qui me sont aujourd’hui complètement floues, je l’ai prise pour un fantôme. Son visage me semblait connu. Elle m’avouera plus tard que je lui avais fait la même impression. Comment un type comme moi peut faire impression à une fille comme elle ?

Je suis l’homme de mille théories. Je me satisfais dans l’hypothèse. Il y en a une que j’apprécie plus que tout. Elle dit que la destinée d’un homme est divisée en neuf cercles concentriques, qui sont autant d’étapes à franchir pour se rapprocher du but ultime. Ce but diffère selon chaque personne. Il est contenu dans le neuvième et dernier cercle. Je ne sais plus depuis quand date cette idée. Elle semble si lointaine que j’ai l’impression de ne pas y avoir encore pensé. Mais elle fait partie de moi. J’avais pensé que neuf étapes signifiaient neuf adversaires à affronter. Ils ne seront, je pense, pas aussi nombreux. Il y a des milliers de façons de passer des cercles. Et je n’en ai pas parlé à chaque fois.

J’avais toujours cru que j’étais le personnage principal de mon histoire, je découvrais que je n’étais que le second couteau de la vie d’Emma. Elle est la raison qui me lie à l’existence. Sans elle, je ne serais qu’un vagabond. Pourtant, j’ai regretté quelques fois de l’avoir suivie. Dans ma tête, entre deux attaques fulgurantes des légions, je me souviens de Rochefort. Il m’avait capturé lorsque j’allais récupérer la Mustang. Un homme comme lui ne pouvait pas s’imaginer que Emma laisserait sa voiture à un incapable. Moi non plus d’ailleurs. Mais Emma, allez savoir pourquoi, me faisait confiance. Je suis donc tombé dans le piège tendu pour elle. Très vite, je me suis retrouvé attaché à une chaise dans un entrepôt désaffecté. A l’époque ce n’était pas encore un cliché que le cinéma allait s’user à employer. J’étais donc assis sur cette chaise, avec derrière moi deux ou trois mecs qui s’étaient amusés à me tabasser jusqu’à ce que j’en crève. Mais j’avais survécu. Rochefort, après moi, était le premier surpris. Je lui ai répondu qu’on ne se débarrassait pas de moi aussi facilement. Tournure un peu simpliste qui avait l’avantage de cacher ma terreur. Et Rochefort, moustache en avant, s’est approché de moi et m’a dit : « Gaspard, je vous tuerai autant de fois qu’il en sera nécessaire ». Aussi loin que j’aille dans ce monde, je pense que j’emporterai toujours cette phrase avec moi. Sa mort va laisser un grand vide.

Neuf cercles. Neuf provinces réunies. Le plus étroit contient mon but ultime. C’est une théorie intéressante. Mais ce que l’on ne dit pas, c’est ce que l’on doit faire une fois ce but atteint.

 

cri de la guerre

 

 

Il n’y a pas beaucoup de choses dont je me rappelle. Mais j’ai toujours su qu’Emma et moi étions liés par un lien indestructible et invisible. Ce dont je ne m’étais jamais rendu compte, c’est que ce lien dont j’étais si fier, reliait en réalité trois personnes.

Il ressemblait plus à Emma qu’à moi. Ils partageaient tous les deux un passé dont j’ignorais tout. Je pouvais seulement supposer qu’ils s’étaient affrontés au-delà du monde et du temps. Il était le seul homme qui pouvait faire peur à Emma. A moi aussi, il me faisait peur mais il était loin d’être le seul. Imaginez que vous n’avez plus peur de rien. Plus peur du noir, des parkings souterrains, de votre père, de vos cauchemars et que la seule et unique chose que vous redoutez, c’est un homme. Votre pire ennemi.

Je ne savais pas grand-chose sur lui. Je crois que Rochefort n’est qu’un surnom. Un truc pour paraître cool. C’était une sorte d’aventurier lui aussi. Il recevait des offres de contrat dans un lieu connu de lui seul. Les acceptait ou les refusait. Souvent – plus souvent qu’on l’aurait voulu – ce contrat exigeait précisément le contraire de ce que l’on demandait à Emma. Alors des courses poursuites s’engageaient, de Bornéo à New-York, de Paris à Budapest. Il perdait à chaque fois. Emma se surpassait lorsque Rochefort était à ses trousses. Jamais il n’aurait pu la vaincre. Emma n’avait qu’un seul point faible. Moi.

Lorsqu’il m’a capturé, j’étais terrifié. Pas par lui. Mais par la certitude de ma mort. J’ai pensé immédiatement à Emma. J’aurais voulu lui dire des banalités. Que je l’aimais, que je n’avais aimé qu’elle, qu’elle était la meilleure chose qui me soit arrivée. C’est con quand même, l’amour. Ses sbires m’avaient tabassé. Pas pour me faire parler, juste pour le plaisir. Ils avaient l’intention de me tuer. Ils n’ont pas réussi. Mais ça n’a pas empêché Rochefort de sourire. Je rêve d’une confrontation. D’un combat à mort, comme au cinéma. Et après une lutte inégale, je triompherais de lui comme l’on triomphe de Scaramanga. Mais la vie fait de vous ce qu’elle veut.

Encore aujourd’hui, j’ignore qui a pu dessiner cette carte. Si Emma l’a jamais su, elle s’est tue. Dans tous les cas, Rochefort en a reçu une identique. Il est même arrivé avant nous. Cinq minutes tout au plus. Il a trouvé le haïku. Il a pris le temps de le lire. Comme nous, il ne l’a pas compris. Et à présent, il nous regarde fixement. Dans son œil, hurle le cri de la guerre.

Par Gaspard
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Samedi 28 juillet 2007

La voiture glisse sur les falaises comme une hirondelle. Elle s’envole à chaque courbe, danse sur la ligne blanche. Mais lorsqu’elle rate un virage ou un pas, elle dégringole comme une pauvre petite chose. L’explosion qui s’en suit est très euphorisante.

 

 

 

- Voilà, une bonne chose de faite, déclare Emma.

- Oui. On va enfin pouvoir profiter du paysage.

 

 

 

Depuis que nous avions débarqué à Cipango, 48 heures auparavant, cela n’avait été que bagarre, poursuites, coups de feu, combats d’épée et j’en passe… Mais à présent, notre dernier ennemi se trouvait au fond d’un ravin occupé à fondre avec la garniture plastique de son automobile. Les vraies vacances commençaient.

 

 

 

- Allez, Gaspard, ne traîne pas. Il faut qu’on soit à Kyoto avant une heure.

 

 

 

Emma était déjà au volant de sa Mustang Mach 1 et la faisait ronronner. Je ne sus pas refuser. L’instant d’après nous roulions à près de 200. A ma mine déconfite, elle répondit par un sourire tout en légèreté. Nous ne partagions pas le même engouement pour son V8 351 Windsor.

 

 

 

- Tu as réservé l’hôtel ?

- Bien sûr que non. Tu t’es toujours refusée à…

- Je sais. Je voulais juste savoir.

 

 

 

Ce qu’elle pouvait m’énerver lorsqu’elle ne me faisait pas confiance. C’est sûr, elle en avait bavé beaucoup plus que moi et son expérience lui dictait de se méfier de tout le monde. Mais je lui avais prouvé des tas de fois par le passé que j’étais un allié fidèle.

 

 

 

- Tu fais encore ta tête de lard ?

- Hein ? non. Pourquoi tu dis ça ?

- Je t’entends ruminer d’ici !

- Comment tu peux m’entendre penser avec tout ce boucan ? Moi, je suis obligé de hurler pour te parler !

- Tu as dit « boucan » ? Tu appelles le ronronnement d’un chat, un « boucan » ?

- Je croyais que c’était un cheval !

- Très amusant. Non, je t’assure, c’était très drôle. Beaucoup plus drôle que les conneries que tu racontes d’habitude.

- Tu pourrais tuer pour avoir un humour aussi fin que le mien.

- Possible. En tout cas, j’espère que pour la prochaine décennie, tu oublieras ton sale caractère.

 

 

 

Quarante-trois minutes plus tard, nous arrivions à Kyoto. Ni l’un ni l’autre n’y avions déjà mis les pieds mais il ne fallut pas cinq minutes à Emma pour retrouver son chemin.

 

 

 

- Je te laisse à la gare. Mon rendez-vous n’est pas loin.

 

 

 

C’aurait été stupide de demander de l’accompagner. C’est évident. Mais je l’ai fait quand même. Sa réponse ne mérite pas de figurer dans ces lignes.

Les préparatifs de la nouvelle année allaient bon train. Il était curieux de voir qu’un pays aussi fier que Cipango adoptait sans contrainte les coutumes occidentales. Emma pouvait en avoir pour longtemps, je m’assis sur un banc à l’extérieur. Si elle m’avait fait entièrement confiance, elle m’aurait sans doute emmenée avec elle. Même si son employeur lui avait demandé de venir seule. Grâce à sa réputation, Emma pouvait se permettre de faire quelques entorses au règlement.

Une détonation éclata.

Je saisis mon S&W 60. Ce n’était qu’un gosse qui jouait avec des pétards. Heureusement que personne ne m’a vu.

Je suis encore nerveux. Rochefort est pourtant mort. Sa voiture a plongé dans le ravin. Et il n’a pas pu en sortir. Non, nous ne sommes pas dans un James Bond. Je fais pourtant une cible facile. Emma n’est pas là pour me protéger. Je vois pourtant encore la moustache de Rochefort se rapprocher et me dire doucement : « Gaspard, je vous tuerai autant de fois qu’il en sera nécessaire ».

Ca y’est, ça me reprend. Putain de mal de tête. Ma vue va encore se brouiller. Je vais voir à travers.

Le ronronnement de la Mustang s’approche. Elle descend toute habillée de cuir.

 

 

 

- T’as une sale gueule !

- Merci.

- Toujours ton mal de tête ?

- Oui, c’est atroce.

- Où sont tes médocs ?

- Le tube est vide.

- T’es con ! Faut en acheter un autre.

- Pas la peine. Ils ne me font rien.

- Tu vas quand même pas rester dans cet état ?

- T’inquiète. Je vais assurer…la mission…

- Je m’en contrefous de la mission. C’est toi qui importes.

- Menteuse.

 

 

 

Elle ne mentait pas. Emma m’aimait tellement qu’elle aurait abandonné un contrat d’un million de dollars pour moi. Et pourtant, il n’y avait qui l’excitait plus que l’argent et le risque. C’était le grand mystère de ma vie.

 

 

 

- Ca va déjà mieux… Alors ?

- Alors ? Je vais te dire alors. C’est pas normal un mal de tête comme ça. Tu dois avoir une tumeur ou une saloperie de ce genre.

- Non…c’est pas ça. J’ai plutôt l’impression que quelque chose veut sortir de mon crâne mais n’y arrive pas.

- Ah ? Et qu’est-ce qui le retient d’après toi ?

- Moi. Je ne veux pas que mon crâne explose.

- Charmant.

- Vas-y, dis-moi.

- On a du boulot. Et je vais avoir besoin de toute ta caboche. Donc prends ton temps. Tu ne me sers à rien dans cet état.

 

 

 

La mission qu’on nous…qu’on lui proposait n’était pas comme d’habitude. Habituellement, on avait recours à Emma pour retrouver ce qui avait été perdu ou pour perdre ce qui ne l’était pas. Cette fois-ci, c’était une sorte de chasse au trésor, comme les gosses en font.

 

 

 

- Quand je suis arrivée au rendez-vous, il n’y avait personne. C’était dans un immeuble en construction. Le rez-de-chaussée était absolument désert. Il n’y avait juste qu’un parpaing en plein milieu avec ça dessus.

 

 

 

Emma me tendit une carte qui semblait avoir été dessinée par un gosse. Elle représentait Cipango. Dans le coin à droite, un soleil brillait d’une seule couleur, le jaune, et un dragon digne du Lotus bleu de Tintin nageait tranquillement dans le Pacifique. Une croix rouge, large d’au moins deux centimètres, était apposée sur l’île de Kyushu.

 

 

 

- C’est une blague ?

- Pas sûr. Regarde derrière.

 

 

 

Au dos de la carte, une écriture d’adulte indiquait : « La croix désigne toujours l’endroit, Miss P. »

 

 

 

- Miss P. ? C’est toi, ça ?

- Evidemment ! Qui veux-tu que ce soit ?

- Je ne sais pas…une coïncidence.

- T’as encore mal au crâne ou quoi ? Je ne crois pas aux coïncidences.

- Tu veux y aller ?

- Bien sûr.

 

 

 

Bien sûr. Je pose beaucoup de questions stupides quand même. Elle était venue à Kyoto pour cela. Maintenant qu’elle n’avait plus d’ennemis, elle pouvait tout se permettre. Surtout d’en trouver de nouveaux.

 

 

 

- Je crois que cette fois, tu vas devoir m’en dire plus que d’habitude.

- C’est-à-dire ? demanda-t-elle d’un air réellement étonné.

- Qui t’a contacté ?

- Je l’ignore, évidemment.

- Alors, comment t’a-t-on contacté ?

- Comme d’habitude. Un message à la gare centrale.

- A New-York ?

 

 

- Oui, à New-York ! C’est quoi ces questions Gaspard !

 

 

- Tu ne trouves pas bizarre de faire tout ce chemin pour trouver cela ? Qu’à notre arrivée, Rochefort et ses sbires nous attendent ! Et qu’il…qu’il…

- Oui ?

- Qu’il meure aussi facilement…

- Ah.

 

 

 

Je n’avais jamais harcelé Emma à ce point sur ses contacts. Elle prenait connaissance du contrat, venait me chercher, me disait que le strict minimum, touchait l’argent, me donnait ma part et voilà. Mais cette fois, il y avait quelque chose qui ne collait pas.

 

 

 

- Tu sais, Gaspard. Si ce n’était pas toi, je t’aurais déjà soupçonné de vouloir me trahir et t’aurais descendu. Mais j’ai appris à te connaître. Il n’y a pas plus méfiant et prudent que toi. D’autres appelleraient ça de la lâcheté. Moi j’appelle ça du bon sens. Si je suis aussi douée dans mon métier, c’est parce que je n’ai pas de bon sens. Je me fie à mon instinct et à ma chance surtout. Evidemment que je trouve cela bizarre. Toute cette histoire pue l’embrouille. Mais je ne vais pas abandonner maintenant. Au moment où cela commence à être drôle.

 

 

 

Elle grimpa dans la Mustang et mit le moteur en marche. Je réussis à m’y traîner. L’horloge placée sur le tableau de bord du côté passager, indiquait 23h53.

 

 

 

- C’est la vraie heure, ça ?

- Quoi ?

- C’est l’heure d’ici ?

- Oui, pourquoi ?

- Les années 70 sont dans sept minutes.

- Alors, on va prendre un quart d’heure pour boire un petit saké. On rattrapera le temps perdu sur l’autoroute. J’espère que tu ne vas pas mourir sur mon bois.

- Ton faux bois, tu veux dire ?

- Tu vas vomir ou pas ?

- Je crois surtout que je vais prendre le Shinkansen.

 

 

 

Emma nous conduisit jusqu’à une petite falaise où le panorama était exceptionnel. Loin des tumultes de la ville, on avait une vue sur toute la baie.

 

 

 

- Comment as-tu su ? Je croyais que tu n’étais jamais venue à Kyoto ?

- C’est vrai.

- Alors, comment ?

- Gaspard, cesse cette manie de toujours me questionner au sujet de mes secrets, tu serais déçu.

 

 

 

Elle était belle la femme que j’aimais. Je l’aimais sans limite mais la craignais aussi. Elle était impitoyable avec ses ennemis et n’avait jamais peur de rien.

 

 

 

- Tu trouverais ça con, si je t’embrassais sous les étoiles, au moment de la nouvelle année ?

- Sans doute.

 

 

 

Je l’embrassai évidemment et nous avons eu l’air con.

 

 

 

- Je pense comme toi, tu sais. Rochefort ne peut pas être mort. Tu as survécu à bien pire que ça et il est plus coriace que toi.

- Il va falloir s’attendre à le retrouver sur notre route.

- Oui. Et à l’affronter à nouveau, éternellement.

Par Gaspard
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