Entrevues avec le diable

Vendredi 2 février 2007

Mon nom de baptême, c’est Bertrand mais dans mon petit bled des confins de l’Aveyron, tout le monde m’appelle Monsieur Bertrand. Parce que pour les gens du coin, je suis quelqu’un, moi. Déjà quand j’étais petit, j’étais célèbre dans tout le patelin sous le sobriquet de Bébert-trompe-la-mort. Il n’y avait pas un danger que j’eusse affronté, pas un défi qui put me résister.

Très vite, j’ai compris qu’un talent comme le mien pouvait me rapporter gros. Je pris donc l’habitude de ponctuer chacune de mes nouvelles expériences de quelque pari.

C’est ainsi que je me découvris un deuxième talent. J’avais le don de délaisser le peuple de ses économies.

Plus ma réputation augmentait plus ma fortune s’épaississait.

 

 

 

Les années passèrent, j’étais marié, j’habitais une grande maison sur la colline et ma renommée suffisait à m’ouvrir les portes les plus closes.

 

 

 

Or, un jour que je passai à un carrefour, Satan, sans doute attiré par mon orgueil, m’accosta.

 

 

 

- De quelle périlleuse aventure rentres-tu donc ?

- Mais d’aucune. Mon or me suffit largement pour vivre et j’ai plus besoin de tromper la mort ou de défier le hasard pour remplir ma bourse.

- Tromper la mort ? Défier le hasard ? Ne parle pas de choses que tu ne connais pas.

- Parce que tu les connais peut-être ?

- Moi ? Ignores-tu que, comme celui qui règne Très-Haut, je connais toutes les choses ?

- J’avoue que je l’ignorais. Et pour tout t’avouer, j’en doute.

- Tu en doutes ? Mais, petit présomptueux, j’ai condamné aux cercles de l’Enfer pour moins que ça.

- Ne te fache pas, noble Satan. Je voulais juste de faire remarquer que tu ne connaissais pas toutes les choses. Je suis même prêt à le parier avec toi.

- Faire un pari ? Avec moi ? Et quels en seraient les enjeux ?

- Mon âme, je suppose. C’est ainsi que tu procèdes d’habitude, non ?

- Tu es bien au courant… Et j’imagine qu’en échange, tu voudras la jeunesse éternelle ou la pierre philosophale ?

- Pacotilles que cela ! Je veux de l’or.

- De l’or ? Mais il parait que tu n’en manques pas.

- Qu’importe ! Si tel est mon désir !

- Soit. Et comment me prouveras-tu qu’il existe une chose que j’ignore ?

- Je te montrerai un animal que tu n’as jamais vu.

- Impossible ! Depuis le temps que je me promène à la surface, j’ai rencontré tout ce qui vit, qui rampe, qui marche et qui vole.

- Tu refuses donc de parier ?

- Bien sûr que non puisque tu y tiens. Tope-là.

- Tope-là. Rendez-vous ici demain soir.

- Hé là ! Pourquoi ce délai ?

- Il faut bien me laisser le temps de chasser, mon Seigneur !

- Soit. A demain, donc.

 

 

 

Il disparut aussi sûrement qu’il était venu et je rentrai chez moi. Ma femme me fit la leçon, elle n’aimait pas que je rentre tard.

 

 

 

- Si je te disais… J’ai fait le pari le plus audacieux de ma vie.

- Encore ! Tu vas y perdre ton âme un de ces jours !

- Tu ne crois pas si bien dire. Mais cette fois, c’est différent. Car la réussite de l’entreprise ne dépend que de toi.

 

 

 

Comme on s’en doute, j’avais déjà mon idée. Le lendemain, j’expliquai à mon épouse la situation en quatre mots et lui ordonnai sur le champ de se déshabiller. Puis à l’aide d’un grand pinceau, je l’enduis entièrement de miel, de pied en cap. Je la conduisis au poulailler où je la roulai sur un tas de plume. Ensuite je me munis de la plus belle corde que je pus trouver et la nouai autour du cou de ma bien-aimée. Elle se mit à quatre pattes et je l’emmenai comme une chèvre que l’on va vendre au carrefour pour le rendez-vous. Le diable était déjà là, assis, les ailes bien écartées, occupé à je ne sais quelle besogne.

Quand il vit mon épouse, le diable fut surpris. Il la contempla sous toutes les coutures et dut admettre la vérité.

 

 

 

- Eh bien, je n’ai jamais encore vu de ces volatiles ayant la queue aussi verte en cette saison.

 

 

 

Il me remit un épais sac d’or et se retira, confus d’avoir perdu. Et tandis que je comptais mes louis d’or, assis sur le dos de ma femme toujours à quatre pattes, celle-ci n’osait bouger et serrait le derrière de crainte que le poireau ne s’en échappât.
Par Raoule de Vénérande
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Dimanche 7 janvier 2007

Ars n’est pas une grande cité mais lorsque l’on doit visiter plusieurs de ses ouailles, on rentre fourbu et lessivé. A peine la porte de ma chambre passée, je me suis mis au lit et je me suis endormi, certain de dormir du sommeil du juste. Et alors que j’avais juste fermé les yeux, j’entendis le bruit caractéristique du clou que l’on enfonce dans un mur.

En temps normal, j’aurais congédié le charpentier sur le champ mais il était de ceux que l’on ne congédie pas, du moins par les moyens conventionnels. Car ce charpentier là était le Grappin.

 

 

 

- Alors, petit curé, dit-il, on n’arrive pas à dormir ? Veux-tu que j’enfonce du persil dans l’oreille.

- Laisse-moi, le Grappin, va donc torturer quelqu’un d’autre.

- Toi, tu veux que j’aille torturer une de tes chères ouailles ? Ce n’est pas très chrétien, curé.

 

 

 

Et le Grappin continua à enfoncer un clou dans un mur.

Mon père était menuisier et j’avais passé la plupart de mon enfance à supporter ces coups sourds qui faisaient trembler les murs de ma chambre. Ce n’est pas ça qui m’empêcherait de dormir. Je rabattis donc ma couverture sur moi et m’enfonçait le coussin sur la tête. Sitôt après les coups de marteau cessèrent.

Depuis le temps qu’il hantait mes nuits, j’avais appris à le connaître. Il n’était pas de ceux qui abandonnent facilement.

Il se passa quinze minutes avant qu’il revienne monté sur un cheval de son imagination.

 

 

 

- Tagada, tagada, tagada, hue ! fit-il en déambulant autour de la pièce mimant un cavalier la jambe en l’air et tenant des rênes invisibles.

 

 

 

Je n’avais pas vécu dans un haras. Je ne pus trouver le sommeil.

 

 

 

- Tagada, tagada, tagada, hue ! Je te prends en croupe petit curé ?

- Non merci. Il n’y a pas de place dans mon humble chambre pour une cavalcade. Si tu pouvais aller continuer dehors.

 

 

 

Ce n’était qu’une simple tentative que je ne pensais pas voir aboutir. Il stoppa net son cheval et fit une moue déçue. Il ouvrit la porte et la claqua derrière lui.

L’avais-je vexé ? S’était-il lassé ? Je n’osais l’espérer.

Je me retournai dans mon lit et fermai les yeux.

 

 

 

Dix minutes plus tard, ma chambre fut prise d’assaut par un corps de cavalerie tout entier.

 

 

 

- Tari tari tari ! Taïaut ! Sus à l’ennemi ! Formez le bataillon !

 

 

 

Assailli par la surprise, je tombai de mon lit. Les cris des cavaliers et les bruits de sabots venaient de partout dans la pièce. Il n’y avait pourtant que le Grappin qui avançait en sautillant et le bras tendu comme s’il avait tenu un sabre.

 

 

 

- Pourquoi fais-tu tout cela ?

- Mais parce que je t’aime bien, petit curé. Il faut bien te distraire, ta vie est tellement triste.

- Elle n’est pas triste. Je suis dévoué à mon Seigneur.

- C’est bien ce que je dis, c’est triste. Je suis quand même un Seigneur plus amusant que le tien.

- Je n’ai pas à entendre ça. A présent, si tu voulais bien partir, j’ai eu une journée harassante et j’ai grand besoin de sommeil.

 

 

 

Je fis mine de m’endormir tandis qu’il partait en faisant peser lourdement ses jambes sur le sol. Je profitai enfin de quelques temps de solitude. Comme je n’avais plus sommeil, j’eus recours à la méthode habituelle et je commençai à compter les moutons. Je devais en être à vingt ou vingt-cinq quand j’entendis le bêle de plusieurs moutons. J’ouvris les yeux, certain d’être en proie à une hallucination et je découvris le Grappin assis à quatre pattes au pied de mon lit et bêlant à tue-tête.

 

 

 

- Maintenant ça suffit ! Vade retro Satanas !

- Oh là ! Voilà que l’on me sort les grands mots ! Mais pour qui me prends-tu ? Pour un démon de troisième zone ?

 

 

 

Je fus terrifié. Depuis des mois qu’il venait me voir chaque nuit, celui que je nommai le Grappin ne s’était jamais mis en colère. Il m’agrippa par les pieds, me sortit violemment du lit et je tombai lourdement sur le plancher.

 

 

 

- Tu crois que tu peux m’ordonner quoi que ce soit ?

- Non, non, ne te fâche pas. J’ai eu une longue journée…

- Je n’ai que faire de tes excuses. Tu l’auras voulu, tu m’as mis en colère.

 

 

 

Et il partit après avoir donné un violent coup de pied sur mon bénitier qui se fracassa sur le sol.

Je ne revis plus jamais le Grappin. Mes nuits sont maintenant plus silencieuses que jamais.

Je ne dors plus une seule minute.

 

Par Le Curé d'Ars
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Dimanche 3 décembre 2006

C’était un samedi soir pendant l’hiver, je sortais de la veillée d’un de mes amis qui venait de répondre à l’appel du Seigneur. Après lui avoir procuré les derniers sacrements, je saluai sa veuve et m’en allai par le chemin de la Malfontaine qui serpentait au milieu des plaines. La nuit était fraîche et claire et j’avais le cœur à la rêverie. Cet ami que je quittais avait beaucoup compté pour moi et mon cœur était en proie à d’ineffables douleurs.

 

Mais il était dit que je ne pourrais pas consacrer mon chemin à la prière. Alors que j’atteignais le carrefour des quatre entrées, j’aperçus un arbre blanc planté au milieu de la plaine que je n’avais jamais remarqué auparavant. Je commençai par me demander si je n’étais pas en train de devenir sénile puis je me résolus à rattraper la raison par son bon bout.

 

 

 

- Non, décidément, non, m’écriai-je pour le vent et les chouettes, cet arbre n’était pas là tout à l’heure.

 

 

 

Sa couleur était d’un blanc épais. On aurait dit qu’il était fait de frimas.

 

 

 

- Cet arbre n’a rien de normal, me dis-je en moi-même. Il doit être l’œuvre du Malin.

 

 

 

A peine eus-je pensé le nom maudit que l’arbre fut pris de tremblements comme s’il eut été vivant. Ses racines s’arrachèrent les unes après les autres dans des petits hurlements qui me firent penser aux cris que poussent certains rongeurs. Son tronc se scinda en deux et l’arbre enjamba le muret qui le séparait de la route. Le blanc vira alors au noir d’ébène.

 

La peur me tétanisait, je serrai ma bible de toutes mes forces contre ma poitrine tandis que l’arbre prenait forme humaine. Mais il n’avait d’humain que la forme car la créature qui se tenait à présent devant moi était gigantesque. Elle portait une armure noire, son heaume cachait complètement sa figure et à sa taille pendait une épée qui aurait pu fendre une montagne.

 

 

 

- Arrière démon ! criai-je de toutes mes forces. Arrière !

 

 

 

A ma grande surprise la créature s’immobilisa. Son épée disparut comme par enchantement. Son armure devint molle, bientôt liquide et forma une flaque sombre à ses pieds. Mais l’apparition ne resta pas nue comme un ver pendant très longtemps. La matière gluante qui s’était écoulée remonta toute seule sur ses jambes et lui recouvrit bientôt tout le corps. Elle se mit à bouillir, dégageant une odeur plus pestilentielle qu’une mer d’immondices.

 

Cela dura ainsi quelques instants puis l’odeur disparut. La créature était à présent un homme grand et pauvre, vêtu d’un costume sombre et au cou aussi long que maigre.

 

 

 

- Adam, petit, petit Adam, siffla l’homme. Pourquoi as-tu peur de moi ? Ne suis-je pas ton ami ?

 

- Qui es-tu démon pour me parler de la sorte ? Ignores-tu que je suis un vrai abbé ? Je ne suis pas le premier pécheur venu.

 

- Je sais parfaitement qui tu es, Abbé Adam. Je sais aussi que tu me voues une obsession des plus fidèles. Ton maître pourrait en éprouver quelque jalousie.

 

- Je ne crois que tu sois réellement qui tu prétends être. Tu n’es qu’un démon de second ordre qui doit pulluler dans je ne sais quelle légion infernale.

 

- Et toi qui crois-tu être sinon qu’un brave soldat ? répondit l’apparition tout en se muant en une nouvelle forme. Un brave petit soldat, sans autre solde que celle qu’il vole aux braves ouailles qui garnissent son abbaye.

 

 

 

Un moine pas plus grand qu’un enfant me souriait comme le plus grand des affronts.

 

 

 

- Satan !

 

- Ah, à la bonne heure ! Pour toi qui me voues une passion sans faille, tu en as mis du temps.

 

- Pourquoi es-tu venu me tourmenter ? Cherches-tu à me faire mourir de peur par tes transformations incessantes ?

 

- Te faire mourir de peur ? Quelle idée ! Je veux juste m’amuser pas t’effrayer. Je pensais que tu aimerais que nous discutions comme deux gens d’église doivent le faire.

 

- Tu n’es pas personne d’église !

 

- Bien, bien, apparemment la compagnie des tiens t’importune. Préfère-tu celle-ci ?

 

 

 

Le dos du diable se courba, sa robe de bure disparut et fit apparaître une peau singulière. On aurait dit du cuir noir.

 

 

 

- Et bien comment me trouves-tu à présent ? me demanda un pourceau qui devait peser dans les deux cents livres. Suis-je suffisamment gras pour satisfaire un abbé bedonnant et fort en appétit ?

 

- Monstre, ne cesseras-tu pas de me tourmenter ? Je pleure la mort d’un ami.

 

- Ah ? Je l’ignorais. Je suis impardonnable. Et cet ami t’était cher ?

 

- Très. Nous avons grandi ensemble.

 

- Oh. Et il était pieux ?

 

- C’était l’âme la plus belle, la plus pure que l’on puisse trouver à la surface de notre monde.

 

- Tiens donc. Pardonne mon ignorance mais je ne savais pas que les anges buvaient.

 

- Que dis-tu ?

 

- Et il fumait aussi, comme un pompier.

 

- Quoi ?

 

- Il désirait secrètement sa fille alors qu’il était heureux en mariage.

 

- Infamie !

 

- Il venait uriner régulièrement sur la porte de ton abbaye.

 

- Mensonge ! C’était pour me voir.

 

- Il piochait dans la caisse le soir.

 

- C’était l’œuvre d’un malandrin.

 

- Il a brûlé la grange de son voisin.

 

- C’est une lanterne qui s’est renversée.

 

- Le jeu était son pire forfait.

 

- Il jouait certes mais il était raisonnable.

 

- Il se prostituait dans l’étable.

 

- Ca suffit ! Je ne veux plus rien entendre.

 

 

 

Et je m’élançai sur le chemin bien décidé à mettre le plus de distance entre Satan et moi.

 

 

 

- Attends, attends ne te vexe pas !

 

 

 

Je ne répondis pas.

 

 

 

- L’abbaye est bien trop loin. Tu vas t’user les souliers.

 

- Paul a souffert plus que cela, sur le chemin de Damas.

 

- Ne sois pas idiot, monte sur mon dos.

 

 

 

Je me fis alors doubler par un âne dont les oreilles me dépassaient de quelques centimètres.

 

 

 

- Prendras-tu toutes les formes ?

 

- Toutes. Mêmes les plus farfelues. Ne veux-tu pas venir gambader avec moi ? Tu dois être assoiffé et fatigué après tous ces efforts.

 

- Je peux encore tenir.

 

- Allons ! Tu ne refuseras pas un verre de vin…

 

 

 

Et disant cela, l’âne bondit haut dans le ciel. En retombant, il s’était transformé en un solide tonneau de chêne. Le tonneau roula dans la campagne, fit des allers, des retours, traça des cercles, des arcs, des zigzags puis revint vers moi.

 

 

 

- Alors, que dirais-tu d’une bonne rasade ?

 

- Je n’ai que faire de ton vin, maudit. Je rentre chez moi.

 

- Ah décidément, je te croyais plus drôle. Tu as gagné, je me suis lassé. Vois : je m’en vais et plus jamais tu ne me reverras.

 

 

 

Le tonneau remonta le chemin et disparut dans la nuit.

 

 

 

- Il était temps, dis-je à voix haute.

 

 

 

Et je repris ma route.

 

Mais à peine eus-je fait quelques pas que j’entendis un bruit qui arrivait dans mon dos. L’épaisseur de la nuit m’empêcha de distinguer quoi que ce soit. Puis soudain, je vis apparaître une roue de charrette deux fois plus grande que de coutume et qui me cria :

 

 

 

- Attention, Adam, mon petit ! Attention, ou je vais t’écraser !

 

 

 

Je n’eus pas le temps de profiter de ce conseil, la roue était déjà sur moi. Elle me renversa sans pour autant me faire le moindre mal.

 

Lorsque je me relevai, je n’entendis qu’un rire qui s’éloignait.

 

 

 

- Me voilà enfin débarrassé. Cette fois, je ne le reverrai plus.

 

 

 

Je ne crus pas si bien dire. J’eus l’occasion maintes fois d’emprunter ce chemin mais jamais le diable ne réapparut. J’acquis alors la certitude que je l’avais déçu et qu’il s’en était allé chercher un autre compagnon de jeu. Dès cet instant jusqu’au moment de ma mort, ce fut mon plus grand regret.

Par Abbé Adam
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Samedi 25 novembre 2006

par Léonard Ploupiot

On devine en haut à droite, le diable essayant de retirer la pierre avec ses doigts

Par Léonard Ploupiot
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Dimanche 5 novembre 2006

Ce projet tombait à pic ! Avant, il y avait une rive gauche et une rive droite et au milieu, une insignifiante rivière. Ce qui était moins insignifiant, c'étaient les cinquante mètres de dénivelé qui reliaient la rive de la rivière. Pour mon plus grand malheur, les gens du coin s'en étaient accommodés et se résignaient à faire un détour par la vallée d'une dizaine de kilomètres. Je dis que c'est pour mon plus grand malheur car je suis constructeur de ponts; Aristide Palapin, pour vous servir ! Et que voulez-vous d'un constructeur de ponts quand personne ne veut de pont !
J'étais donc au chômage technique depuis un petit moment, condamné à faire divers travaux de maçonnerie au black pour payer la popotte et les traites de la maison. Quand l'abbé supérieur de l'Abbaye de Sainte Cunégonde, située sur la rive droite, a failli crever d'une attaque. Son médecin traitant fut intraitable : plus d'effort physique.
En principe, cela ne devrait pas trop poser de problème à un vieil abbé nourri, blanchi et logé sur place, mais l'abbé avait pour habitude de visiter un ami de rive gauche, une fois par semaine, juste après la messe. Mécréant, alcoolique et coureur de jupons, l'ami aimait penser qu'il corrompait l'abbé en l'invitant à sa table et ce dernier pensait que sa présence et son discours l'engageaient sur le chemin du repentir. Bref, tout le monde y trouvait son compte et le diagnostic du toubib venait perturber ce bel arrangement.
On résolut donc qu'il fallait un pont. On s'empressa de piocher dans la collecte pour le toit de l'abbaye et on vint me voir. Il ne fallut pas beaucoup de caresses pour me faire accepter.
Je prévins mes gars, mes fournisseurs et le lendemain matin, l'affaire était engagée.

Au bout de quelques semaines, les travaux allaient bon train et j'espérai avoir un mois d'avance sur mon délai. Quand un matin, je trouvai le chantier dans le même état que la veille au matin, comme si la journée d'hier n'avait pas existé. Les pierres se trouvaient rangées à leur place, le mortier ne manquait pas, les poutres étaient bien alignées sur la rive.

 

 

 

Pendant un moment, je me suis demandé si quelqu’un allait dire quelque chose, mais non. Ils ont repris le boulot et ont fait comme si de rien n’était. En fait, je pense que la situation était tellement incroyable que chacun d’entre nous a cru qu’il avait une hallucination, et de peur de passer pour un fou, a décidé de se taire.

Sauf que le lendemain, les choses se sont reproduites. Et le surlendemain, et le jour d’après, et le jour d’encore après. Finalement, quelqu’un a fini par parler.

 

 

- Je suis le seul à trouver que l’on fait un travail inutile ?

 

 

Hélas, personne n’osa le contredire.

 

 

- Ca va faire une semaine qu’on est là à trimer pour rien.

 

 

- Je sais bien mais que veux tu que j’y fasse ? Je n’y comprends pas plus que toi.

 

 

- Et bien moi, je sais, déclara un vieil ouvrier. Cette histoire sent le souffre. C’est l’œuvre du diable !

 

 

- Le diable ! m’exclamai-je. Tu débloques, papy !

 

 

- Ah non, pas du tout, dit une voix derrière moi. Il a parfaitement raison.

 

 

La terreur contraignit mes ouvriers et moi à rester figés sur place. Une petite créature, d’environ quatre vingt centimètres, cornue et rouge de peau, était assise sur le parapet, les pattes ballantes. Dans son dos, une queue fourchue, dodelinait au rythme du vent.

 

 

- Hé bien, dites quelque chose ! Ah ! C’est vrai que vous les humains êtes très impressionnables. Alors tranquillisez-vous, je ne suis pas le diable. Je ne suis qu’un démon rieur. Mais bon, des loqueteux comme vous m’oublieront vite. Vous verrez que dans un siècle ou deux, on appellera ce pont, le pont du diable. Et bibi, nada. Enfin, je ne fais pas ça pour la célébrité.

 

 

La créature sauta sur le pont et s’approcha de moi.

 

 

- Alors, c’est toi l’architecte ? Pas mal, pas mal du tout. Les abbés seront contents. Si je te laisse le finir.

 

 

- Pourquoi m’en empêcherais-tu ? demandai-je puisant des forces je ne sais trop où.

 

 

- Parce que j’ai envie de t’embêter. Tout simplement. Vois-tu, cela fait un siècle que je m’ennuie. J’ai bien provoqué quelques catastrophes ici ou là, mais rien de folichon. Et puis je t’ai vu, toi et ton pont…

 

 

- Que dois-je faire pour que tu me laisses l’achever ?

 

 

- Ah, tu es direct ! J’aime bien ça, moi. On voit que tu as l’habitude de négocier.

 

 

 - Réponds ! Que veux-tu de moi ?

 

 

- En fait, j’hésite. Je pourrais te demander l’âme de tes ouvriers, mais vu leurs gueules, je suis sûr que la plupart doivent déjà être damnés.

 

 

Mes ouvriers tremblèrent comme des feuilles et j’eus pitié d’eux, même si je dois reconnaître que je donne raison au démon.

 

 

- Alors en fait, continua-t-il, je crois que je vais demander la tienne.

 

 

- La mienne !

 

 

- Oui, une âme d’architecte, ça manque à ma collection. J’ai déjà un dessinateur, un ingénieur, un contremaître mais aucun architecte. Promets-moi ton âme et tu auras dans ton équipe le meilleur manœuvre qui soit.

 

 

Je réfléchis un instant. Je sentis peser sur moi le regard lourd de reproches de mes ouvriers.

 

 

- C’est d’accord ! Mais je te préviens, je ne tolère pas les feignants dans mon équipe. Si tu travailles avec moi, tu travailles pour moi ! Et si tu n’arrives pas à nous aider, tu dégages et je ne te devrais plus rien, c’est d’accord ?

 

 

- D’accord ! Il n’y a rien que je ne sache faire !

 

 

Avec un tel manœuvre, les travaux avancèrent vite. Puis vint le dernier jour du chantier et il fallut que je pense à mon âme. Je m’étais avancé un peu trop vite en concluant cet accord avec le démon. Puis j’eus une idée.

 

 

Je m’approchai de mon illustre ouvrier et lui tendis un crible.

 

 

- Aujourd’hui tu vas porter l’eau aux ouvriers pour qu’ils puissent délayer la chaux. Je te rappelle nos accords : si tu ne peux pas m’aider, tu disparais !

 

 

Le démon s’en mordit les doigts mais voulut tenter l’expérience. A chaque essai, il se renversa toute la flotte sur les pattes. Et c’est complètement trempé qu’il vint m’avouer sa défaite.

 

 

- Tu m’as bien eu, architecte, mais je te jure que je me vengerai.

 

 

Et il disparut dans un nuage de fumée.

 

 

Le lendemain, dans la haute tour du milieu, nous remarquâmes une curieuse statue qui n’y était pas la veille. Elle représentait un petit démon essayant d’arracher une pierre en vain car ses doigts y étaient coincés.

Par Aristide Palapin
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander

Présentation

Recherche

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus