Les Enquêtes d'un buveur de bière

Samedi 6 octobre 2007

C’est arrivé par la poste, ce matin. Expédiée par Maître ***, notaire dans la capitale, me priant de venir au plus tôt, la lettre était expéditive, lapidaire même. Cela avait un rapport avec Gaspard. Il fallut donc que je prenne cela comme des nouvelles de mon écrivain, les premières depuis qu’il m’avait foutu à la porte de sa chambre, il y a tout juste une semaine.

Depuis le temps, je commençais à connaître le bonhomme. Et je l’imaginais mal faire appel aux services d’un notaire. Bien entendu, je m’y dirigeai quand même à ce rendez-vous, servi dans mon vieux costume, comme un chat dans la corde qui l’étrangle.

C’était une petite porte en vieux bois qui ne payait pas de mine. Sur le mur, une plaque dorée indiquait « Maître ***, notaire ». Ce fut une secrétaire identique à la mienne qui m’accueillit et me demanda d’attendre dans la salle d’attente. Enfin, c’était juste quelques chaises à côté de l’entrée. Sur une table, quelques journaux, l’un annonçant la morte de Mao, l’autre, l’arrivée de la couleur à la télévision et le troisième, l’absolution de la peine de mort en France. Les magazines, eux, parlaient de la Haute Volta et de l’URSS, pays aujourd’hui disparus. Les mots fléchés, évidemment, avaient passé la date de péremption depuis belle lurette. A la définition « nouveau président de la république », on ne trouvait que quatre cases remplies du mot « Coty ». « Champion du monde de Formule 1 » était suivi de « Fangio » et le « présentateur télé préféré des Français était « Zitrone ».

La secrétaire me dit que Maître *** va me recevoir. On me fait alors entrer dans une grande pièce, où les murs sont garnis de livres et où une table m’attendait, fièrement gardée par des chaises sérieuses.

 

 

 

- Excusez-moi de vous avoir fait patienter si longuement, me dit un petit homme au crâne presque chevelu, mais nous avons un dossier important à traiter qui nous prend tout notre temps.

- Ce n’est pas grave, mentis-je.

- Bien, je vous ai fait venir parce que le dénommé Gaspard a déposé chez nous un testament un peu particulier.

- Un testament ? Est-il donc mort ?

- Pas que je sache mais il l’a déposé il y a un an, jour pour jour nous demandant de le lire en votre présence à la date du samedi 6 octobre.

 

 

 

J’imaginais une enveloppe kraft déposée sur la banquette d’un café et sur laquelle il était inscrit : pas avant le samedi 6 octobre.

 

 

 

- Cette procédure est un peu inhabituelle mais elle est tout à fait légale. Le dossier, confié à nos soins par le dénommé Gaspard, ne contient que deux choses : un livre qu’il aimerait, je cite, « que vous lisiez avec beaucoup d’attention » et une lettre que je vais à présent vous lire.

 

 

 

Je pris le livre qu’il me tendait, c’était un livre au cuir brun qui, au moment où je le touchais,  me procura des frissons partout dans le corps.

 

 

 

- Euh…un instant.

- Oui ?

- Comment ça se passe ? je veux dire… Gaspard a déjà fait un testament et d’après ce qu’il m’en a dit, il ne me léguait rien.

- Comme je vous l’ai dit, il ne s’agit pas d’un vrai testament. Gaspard n’est pas mort. Il n’y a donc pas d’héritage ni de droits de succession, si c’est bien là, le sens de votre question.

 

 

 

Effectivement.

Si Gaspard voulait me transmettre le livre, pourquoi ne s’est-il pas contenté comme d’habitude de le déposer dans ma boite ? Pourquoi cette envie de formalisme, tout à coup ? Le notaire déplia la lettre et je compris.

Ils étaient tous là, telles des ombres, à avoir pris place à la même table que moi. Antonin, Béryllium, les frères Bellegrave qui ne tenaient pas en place, l’homme qui ne vieillissait pas qui se dissimulait dans l’ombre du coin de la pièce. Tous. Et une multitude d’autres inconnus. Tous étaient venus et remplissaient la pièce pour saluer le grand homme, à l’instant où nous refermerions le livre pour la dernière fois. Tous, dans un silence de cathédrale, attendaient de savoir si leur sort dépendrait de ce que Gaspard avait écrit en guise de conclusion.

 

 

 

«  J’aurais voulu commencer cette lettre par une de ces phrases dont les films ont le secret. Mais, évidemment, je n’ai pas l’once d’un talent. Ma vie n’aura été que la votre, lentement distillée au hasard des rencontres. Je me voulais voyageur, baroudeur, machine errante mais je n’ai même pas été un oiseau de passage. Un oiseau de passage se contente de passer, il ne chamboule pas la vie des compagnons avec qui il partage une ligne à haute tension. Moi si.

Je me suis pris pour le personnage principal de vos vies et je m’en excuse. Je n’aurais pas du m’y sentir chez moi mais plutôt les laisser se dérouler comme elles l’entendaient. A toute la bande de la Perruche verte, je demande pardon. J’aurais du vous laisser la liberté de choisir votre prison. A Rufus, pardon de n’avoir fait de vous qu’un chien policier lancé à mes trousses. Je vous ai réservé à tous, des vies figurantes et à l’ombre de la mienne, si indifférente, si monotone. Je voulais savoir ce que ça faisait d’être un héros, d’être le personnage principal pour une fois.

Je vous demande pardon également, parce que je ne regrette rien. Le voyage a été agréable. J’ai voulu jouer à l’apprenti sorcier, ressasser une histoire vieille de mille ans et bouleverser le tout comme l’on cuisine un ragoût dans une vieille marmite avec tout ce qui nous reste dans le frigo. Parfois, je n’ai pas su me tenir à ma place derrière les fourneaux et me suis plongé dans la sauce. Certains d’entre vous, d’ailleurs, ont eu du mal à le comprendre, ont prétendu que ça partait dans tous les sens, et qu’on avait du mal à suivre. D’autres n’ont pas essayé et se sont contentés de suivre le train de loin. Quelques uns, cependant, ont agi, malgré l’ambiguïté de leur rôle et ont su deviner où j’ai voulu en venir. L’ermite et Batave en tête. A vous aussi, je n’ai réservé qu’une petite place, ridicule récompense de votre intelligence. Vous aviez compris le fin mot de l’histoire, bien avant Gaspard.

Je me suis perdu bien des fois, c’est vrai. Quand je disais « je », c’était un « je » à plusieurs têtes. C’est étrange. Pendant toute la durée du voyage, j’ai cherché une réponse, une évidence, que je perçois seulement maintenant. Comme s’il m’avait fallu revenir pour le découvrir.

Oui, j’ai enfin découvert ce qui me tenait à cœur. J’ai fouillé, fouiné pour cela. J’ai fait des choses dont je ne suis pas fier. J’ai abandonné certains d’entre vous, j’ai délaissé des projets importants et j’ai menti la plupart du temps. Mais je ne regrette rien. J’ai avancé là où j’ai voulu et je suis revenu, rien à redire.

L’épais volume de cuir brun qui a pris tant de place dans mes lignes ne contient à présent plus qu’une seule histoire. Son épaisseur n’est plus que d’un centimètre. Lorsqu’on l’aura lu, qu’adviendra-t-il ? Disparaîtra-t-il ? Ou restera-t-il blanc en attendant qu’une plume, plus délicate que la mienne vienne y tremper son encre ? Il est clair en tout cas qu’on ne parlera plus de moi.

«  La Disparition de Gaspard », c’était un bon titre, Rufus. Merci d’avoir pris soin de mes lignes, comme de la prunelle de mes yeux. Merci à vous tous de m’avoir hébergé ».

 

 

 

 

FIN.

Par GOIDH
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Samedi 1 septembre 2007

Sans trop savoir comment, je me suis retrouvé dans une chambre d’hôtel. Emma doit dormir dans la pièce à côté. Mon mal de tête est devenu si intense qu’il ne veut plus partir. Il fait partie de moi, à présent. Il flotte devant mes yeux, me picore depuis l’intérieur, me ronge les entrailles, m’empêche de respirer.

Que s’est-il passé avec Batave ? Ces paroles échangées avec Emma me reviennent en mémoire comme des phrases tirées d’un rêve. Je ne comprends plus rien.

 

 

 

*****

 

 

 

Gaspard m’a ouvert la porte. J’ai failli ne pas le reconnaître. Il est horriblement amaigri, il a des cernes sous les yeux et est en proie à une minuscule toux régulière. Depuis quand n’a-t-il pas vu le jour ? S’est-il enfermé ici après avoir déposé la première enveloppe au Café Royal ? Voilà presque un an qu’il me raconte son voyage. Et vous êtes bien placés, fidèles abonnés, pour savoir qu’il n’a pas été sans repos. Mais que s’est-il passé depuis ? Comment a-t-il fait pour déposer chaque semaine une enveloppe dans ma boite aux lettres sans que je ne m’en aperçoive ? C’est pour trouver une réponse à toutes ces questions qui m’obsèdent que je me suis lancé à sa poursuite.

 

 

 

- Gaspard ? Vous m’entendez ? Gaspard ?

 

 

 

*****

Une voix parle dans ma tête. Elle semble m’appeler. Elle répète sans cesse mon nom et c’est une torture à chaque fois. Comme si la pointe aigue d’une cuillère me raclait le fond de la caboche. Que me veut-on ? Ne peut-on pas me laisser tranquille ?

Batave a dit qu’il savait qui j’étais. Ne suis-je pas moi ? Ne suis-je pas le mieux placé pour savoir qui je suis ? Et comment sait-il ? Je ne le connaissais même pas avant que Emma me parle de lui. Il a parlé des cercles. Je ne comprends pas. Je sais que j’ai tendance à radoter mais comment quelqu’un que je ne connais pas peut savoir des choses que je ne lui ai jamais dites ? Il connaissait Rochefort. En ai-je parlé à Rochefort ? Oui, ce soir-là, dans le café philo. Je l’avais rencontré à l’Hôtel des Familles de Lac-aux-sables, il m’avait paru étrange. Je l’avais recroisé dans le train pour la capitale, il m’avait semblé curieux. Je l’avais retrouvé dans la bibliothèque centrale, il m’avait paru suspect. Je l’avais suivi jusqu’au café philo, je l’avais trouvé sympathique. Nous avions échangé quelques paroles tandis qu’un orateur de piète qualité nous lisait un livre sans talent. Je lui avais parlé de ma théorie des neuf cercles. Non, non, non ! Je ne suis entré que le lendemain de mon agression chez le vendeur d’escrime. Donc c’était aussi le lendemain de ma rencontre avec Rochefort. Ce n’est pas Rochefort qui en a parlé à Batave. Qui donc ? Jack et Louis ? Je leur en ai parlé, je m’en souviens. Connaissaient-ils Batave ? Ou l’ont-ils dit à Rochefort qui l’a ensuite répété à Batave ? Quel imbroglio !

 

 

 

*****

 

 

 

Je veux savoir. Je suis un lecteur pénible. Lorsque l’auteur laisse quelques mystères insondés, je suis terriblement frustré. Je jette le bouquin, le revends à un chiffonnier ou le fous à la Seine. Ce que j’aimerais, c’est pouvoir débusquer un de ces auteurs et le faire cracher des aveux comme un suspect. Je suis un détective après tout. Et pour une fois, j’en tiens un de ces auteurs et je ne vais pas le lâcher. J’ai ramé comme un diable pour lui mettre la main dessus.

Par quoi vais-je commencer ? Le livre, évidemment. Mais après ? Il y a les neuf cercles. Ca m’obsède. C’est un truc un peu trop théorique pour moi. Je me souviens que lorsqu’il a vaincu ce type à la boxe, ce André, là, j’ai pas trop compris pourquoi la magie de la rue des pendus avait cessé tout d’un coup. Parce qu’il venait de passer un cercle ? Parce qu’il DEVAIT passer au suivant ? C’est étrange. Dans le dernier chapitre, Batave révèle à Gaspard qu’il est son huitième adversaire. Qui sont les autres ? André fut le premier. Et ensuite ? Rochefort ? Antonin ? Béryllium ? Emma ? Et qui sera le dernier ?

 

 

 

- Gaspard ? Vous m’entendez ?

 

 

 

*****

 

 

 

La voix continue à me parler dans la tête. Elle m’appelle. J’ai appris à répondre aux voix, à les écouter, à prendre soin d’elles. Elles ont des exigences, sont parfois plus exigeantes que la plus avide des femmes. Celle-là, pourtant, n’attend pas grand-chose. Elle veut juste que je lui réponde. Alors je le fais.

 

 

 

*****

 

 

 

- Gaspard ? Vous m’entendez ? Oui, je sais que vous m’entendez.

 

 

 

Un signe de sa tête me le prouve. Gaspard a l’air d’être complètement perdu mais ses oreilles fonctionnent.

 

 

 

- Vous voulez savoir comment je vous ai retrouvé ?

 

 

 

Comment il m’a retrouvé, comment il m’a retrouvé, qu’est-ce que ça peut bien me faire ? Je dois être un nom dans les pages blanches.

 

 

 

- Je suis Rufus Célestin. Vous vous souvenez de moi, n’est-ce pas ?

 

 

 

Je connais un Rufus, moi ?

 

 

 

Gaspard semble chercher dans ses souvenirs.

 

 

 

- Je me souviens de vous, Rufus.

 

 

 

A la bonne heure ! Gaspard n’est pas si fou que ça.

 

 

 

Je me souviens de l’avoir rencontré dans le square des frères Malandins. Et puis je lui ai donné des enveloppes.

 

 

 

- Les enveloppes Gaspard ? Vous vous souvenez ?

- Elles contenaient mon histoire.

- Oui, chapitre après chapitre, j’ai suivi votre voyage avec intérêt. Et je ne suis pas le seul. On a eu jusque là, environ 6000 lecteurs. C’est pas mal, vous savez, pour un roman-feuilleton.

- Je ne m’en rends pas compte.

- Moi non plus. Je ne suis pas plus du métier que vous, vous savez. Je navigue entre les lignes.

- Je sais, vous êtes mon personnage préféré.

- Personnage ? Vous voulez dire, « personne » ?

- Non. Personnage.

- Vous confondez, Gaspard, je ne suis pas un personnage de votre livre, je suis un homme de chair et de sang. Touchez-moi vous verrez. Et cette odeur ? Quel personnage fictif sentirait autant le tabac ?

 

 

 

Il me regarde fixement, comme s’il attendait une réponse, je ne sais pas laquelle. Je le regarde fixement pendant un moment en espérant une réponse, sans trop savoir laquelle.

 

 

 

- Nous sommes à Londres, vous vous souvenez ?

- Londres ?

- Vous avez pris le bateau depuis New-York en compagnie de votre amie Emma.

- Emma ? Elle a été blessée par Batave.

- Oui. Dans votre livre. Mais en vérité, elle s’est jetée des falaises dans le Nouveau Continent mais elle a survécu. Je ne sais pas comment. J’ai trouvé des billets de train et des réservations d’hôtel à son nom, d’un océan à l’autre. C’est comme ça que je vous ai suivi jusqu’à Southampton puis jusqu’ici.

- Si vous le dites. Mais elle a été tuée en Patagonie, puis blessée grièvement par Batave. Elle se repose dans la pièce à côté. Et ensuite, elle se jettera des falaises.

- Non, elle s’est déjà jetée. Vous l’avez écrit.

- C’est possible, mais cela n’a pas encore eu lieu. Nous ne sommes pas encore partis, que je sache.

- Mais Gaspard, je croyais que ce que vous mettiez dans votre livre était la pure vérité !

- C’est le cas.

- Alors pourquoi avez-vous écrit qu’Emma se jetait dans les falaises.

- Parce qu’elle l’a fait. Ou elle va le faire. C’est du pareil au même de toute façon.

 

 

 

Je suis perplexe, je n’ai rien compris à son explication. Il en reste perplexe, il n’a rien du comprendre à mon explication.

 

 

 

- Emma est à côté, c’est cela ?

- Oui.

- Et vous rentrez de New-York.

- De New-Amsterdam, oui.

- Où allez-vous ensuite ?

- Je pense que je vais faire une ellipse. Et puis, comme vous êtes là, je vais nous faire nous rencontrer. Dans le square des frères Malandins, par exemple. Vous connaissez ce square ?

- Oui, il est à côté de mon bureau, mais…

- Je pensais à une rencontre insolite. A une rencontre, sous la neige, par exemple. Avec moi, à regarder un truc que je garderais secret. Et vous, passant par là, horriblement pressé, avec une sacoche sous le bras. Que pourrait-elle contenir ? Des manuscrits ! C’est toujours très lourd un manuscrit. Les jeunes auteurs veulent toujours en faire plus, ils ne savent plus où s’arrêter. Et comme vous êtes pressé, et vous avez du mal à marcher à cause de la neige, vous grommelez dans votre barbe. Et là, vous me voyez ! En plein milieu du square, occupé à ne vous ne savez pas trop quoi et vous vous dites : Voilà un bien étrange quidam ! Oui, ce sera très drôle.

 

 

 

Je rigole, je rigole mais je suis bien le seul. Il se met à rire seul et bruyamment.

 

 

 

- Mais, Gaspard. Cette scène a déjà eu lieu. Puisque nous nous connaissons. Et si vous pouvez aussi bien la décrire, c’est qu’elle a déjà été publiée. C’est l’introduction de votre roman-feuilleton. C’est moi-même qui l’ai rédigée. J’espère que vous ne m’en voulez pas trop d’ailleurs ? Je me suis parfois permis de raconter un peu ma vie. Parce que je suis parti à votre recherche depuis que j’ai trouvé la première enveloppe dans le Café Royal.

- Vous êtes sûr ? Ne serait-ce plutôt pas l’inverse ?

- Que voulez-vous dire ?

- C’est fou, je n’ai plus mal à la tête. Ca me fait du bien de parler avec vous. C’est Emma qui va être contente.

- Justement. Ne parle-t-on pas trop fort ? Je ne voudrais pas la réveiller.

- Elle ne se réveillera que lorsqu’il sera nécessaire. Et puis, elle se repose mais elle n’a pas besoin. Elle est immortelle.

- Immortelle ?

- Oui. Puisque vous avez tout lu, vous n’avez pas remarqué qu’elle mourrait constamment ? Vous n’êtes pas un lecteur très attentif, mon vieux.

- C’est justement un des points dont j’aurais aimé discuter avec vous.

- Vous voulez savoir qui elle est vraiment, c’est ça ?

- Oui.

 

 

 

Il est sincère, j’aime bien. Gaspard a l’air d’apprécier ma sincérité.

 

 

 

- Vous savez ce que c’est que ça.

 

 

 

Je lui montre le livre qui se trouve sur la table de nuit. Il me montre un livre se trouvant sur la table de nuit.

 

 

 

- C’est…

- Oui.

 

 

 

C’est le livre.

 

 

 

- Que fait-il là ?

- C’est Emma qui l’a récupéré. Vous ne vous souvenez pas ?

- Si, mais…

 

 

 

Il commence à s’embrouiller dans les dates et dans les chapitres. Je ne sais plus où donner de la tête avec tous ces changements de points de vue, d’espace et de temps.

 

 

 

- Elle l’a trouvé dans une boutique de New-York. Antonin avait certainement du le vendre après avoir débarqué.

- Vous croyez ?

- C’est la seule explication possible. Il est en parfait état. Donc il n’a pas pris l’eau, donc il est arrivé en état sur le Nouveau Continent. Antonin n’a pas eu la chance, comme ce fut mon cas, de goûter à la douceur de l’eau américaine.

- Il n’avait pas le même compagnon de voyage.

- Et sur lui ? Vous ne me poser pas de question ?

- J’allais y venir. Mais Emma ?

- Parler d’Emma, c’est comme parler de Rochefort.

- Et de vous aussi, n’est-ce pas ? Du haïku.

- Ca c’est autre chose. Que savez-vous sur ce livre ?

 

 

 

Juste pour savoir son opinion. Il me teste pour connaître mon intérêt pour son histoire.

 

 

 

- Qu’il a un étrange pouvoir.

- Mais encore ?

- Vous dîtes qu’il…qu’il peut créer des personnages qui se trouvent à l’intérieur. Comme pour le cavalier à la lance. Comme pour Atlantic Railways.

 

 

- Exact. Et si je l’ouvre et que j’y lis une histoire ?

- Si vous la lisez en entier, le héros de l’histoire disparaîtra. Comme Batave.

- C’est parfait.

 

 

 

Il a compris, je n’ai plus rien à rajouter. Il se tait et se contente de me regarder.

 

 

 

- Et Emma, dans tout ça ?

- Emma ? Que croyez qu’elle soit ?

- Vous voulez dire que… Ca alors ! Et Rochefort ? Mince !

- Vous comprenez à présent.

- Oui, je comprends beaucoup de choses. Quand ma secrétaire va savoir ça !

- Vous avez une secrétaire. C’est bien ça. Si j’en avais une, je l’appellerais Madeleine.

- La mienne s’appelle effectivement Madeleine.

- C’était sûr. Vous ne me demandez pas pour les neuf cercles ?

 

 

 

Je suis certain qu’il a des millions de questions à me poser, il va en oublier J’ai des millions de questions à lui poser, il ne faudrait pas que j’oublie.

 

 

 

- Batave vous a dit que vous aviez passé sept cercles. Huit maintenant.

- Oui, il faudrait que je refasse le compte. Mais il avait l’air sûr de lui.

- Plutôt, en effet. Vous savez d’où il tenait toutes ces informations sur vous ?

- J’y réfléchis.

- A la fin, il vous dit qu’il sait qui vous êtes. Le savez-vous aujourd’hui ?

- Ma foi, je crois que je suis moi et c’est déjà pas mal. J’ignore ce que Batave a voulu dire par là. Il y a de gros morceaux dans cette conversation que je n’ai pas saisis. J’attends que Emma se réveille pour qu’elle me renseigne.

- Puis-je attendre avec vous ?

- Je ne pense pas que ça va être possible. Notre entrevue s’achève. Il va vous falloir rentrer.

- Il est tard. Et je ne sais pas quand est le prochain bateau.

- Prenez le train. Depuis le professeur Béryllium, il est courant que les trains traversent les mers et les océans.

- La Manche est quand même plus étroite que l’Atlantique !

- Oui, personne ne réitérera l’exploit de Béryllium avant longtemps.

- Qu’est-il devenu ? J’ai fait des recherches sur lui à l’Académie des Sciences, personne ne l’a vu. Je crois même que personne ne l’a jamais connu.

- Evidemment puisque tout le monde l’a oublié. Donc c’est comme s’il n’avait jamais existé. Tout ça par la faute d’Antonin.

- Votre compagnon de cabine ? Il a lu le livre.

- Il a été mon adversaire le plus sournois. L’histoire d’Atlantic Railways s’est effacée à jamais. Elle n’existe plus que dans ma mémoire et dans la votre.

- Et dans celle de nos lecteurs. Ils ont été nombreux à apprécier ce passage de votre voyage.

- C’est pourtant un des plus terribles. La communauté scientifique y a perdu quantité de ses plus brillants chercheurs.

- Qu’importe ? Ils sont déjà oubliés !

 

 

 

Je lui jetai un regard noir, il était sans cœur. Gaspard me fusilla du regard, j’étais allé trop loin.

 

 

 

- Excusez-moi. Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça, je…

- Laissez, vous avez sans doute raison. Ceux que l’on oublie n’ont plus d’importance. C’est comme s’ils n’avaient jamais existé. Je pourrais lire ce livre en entier sans que je ressente la moindre tristesse, la moindre colère pour ces milliards de vies qui s’échappent et qui ne reviendront plus.

- Non, Gaspard, ne le faites pas. Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça. Un trait d’humour un peu stupide.

- Si, si, puisque vous y tenez. Voyez, je l’ouvre. Cric-crac !

Par Gaspard
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Samedi 21 juillet 2007

La pluie fine qui déborde sur mon galurin ne confirme qu’une seule chose : l’été n’est pas encore là. Il se fait attendre le bougre, tandis que le corps des badauds s’enduit de crème solaire à tout va, espérant quelque accalmie où il y pourrait bondir.

Depuis des semaines, je vis là, dans la rue, dans les estaminets, dans les halls de gare. Je ne me souviens plus de quand date la dernière fois où j’ai mis les pieds au bureau. Madeleine doit être dans tous ses états. Quand je pense que je l’avais recrutée pour son manque de professionnalisme et son incapacité chronique. Recrutée au dépit de jeunes femmes bardées diplômes, gonflées d’expériences. Je voulais une incapable. Car les incapables ne vous ennuient pas. Les incapables veulent bien faire et ont tellement peur de mal faire qu’elles travaillent plus que quiconque. Evidemment, on arrive parfois à certaines déconvenues. Mais avec du travail et de l’assiduité, Madeleine était parvenue à un rythme de croisière des plus honorables. Elle me surprenait souvent. Je suis sûr qu’à l’heure actuelle, elle s’est très bien occupée de mes affaires et que, lorsque je rentrerai, ce sera comme si je n’étais jamais parti.

Dans ma poche, je pris la liste qu’elle m’avait rendue. On pouvait lire sur l’en-tête : ATLANTIC RAILWAYS. Elle m’avait été envoyée par Gaspard, il y a plusieurs mois, après le prétendu naufrage du transatlantique. Soixante noms y étaient inscrits. Parmi eux : Gaspard, bien sûr, le professeur Charcot et le professeur Béryllium. Tous étaient passagers à bord du train de l’Atlantic Railways. J’avais chargé Madeleine de retrouver la trace de chacune de ces personnes tandis que, de mon côté, j’essayais d’en savoir plus sur Charcot.

On se souvient sans doute que j’avais fait chou blanc. Pendant l’année où il aurait du se trouver à bord du train, le célèbre hypnotiseur n’avait rien fait d’extraordinaire. Une année passée, sans doute, à la recherche et aux travaux divers. Le professeur Béryllium avait tout simplement disparu de la surface de la terre et je doutais même qu’il ait existé. Douze de ces passagers étaient des célébrités, publicité oblige, et que Béryllium avait ironiquement placées dans le wagon dit des « pique-assiettes ». Nul d’entre eux n’apparaissait dans le bottin mondain. De cela, j’en étais sûr. Mon informateur était le plus sûr qu’il soit. Je me souviens encore du jour où Madeleine me déclara :

 

- Monsieur le directeur ! Je n’ai identifié personne du wagon des pique-assiettes.

- Allons bon ! Vous êtes sûre ? Vous avez fait le tour de Paris-Match et des autres magazines de ménagères ?

- Oui, je suis moi-même abonnée à l’un d’entre eux… je ne vous dirai pas lequel, bien entendu.

- Ah ? Comme vous voulez. Et pas un de ces noms ne vous est familier ?

- Aucun. Mais je suis une vraie tête de linotte quand je m’y mets. Peut-être devriez-vous essayer vous-même.

- L’ennui, c’est que moi, à part le nom des chevaux, je ne retiens rien.

 

Je laissais passer un temps pour montrer que je réfléchissais mais en vérité j’avais déjà prévu, depuis belle lurette, une solution de secours. J’avais un joker dans ma manche.

 

- Je sais ! Madeleine, recopiez-moi cette liste. Et continuez votre recherche. Passez aux scientifiques. L’Académie des Sciences a forcément leurs noms quelque part dans leurs fichiers. L’important est que nous en trouvons un. Un seul !

- Bien, monsieur le directeur. Mais…et vous ?

- Je vais aller voir un de mes informateurs avec la liste des pique-assiettes. Croyez-moi si cette fois encore nous faisons chou blanc, c’est qu’aucune de ces personnes n’existe.

 

J’enfilai mon imperméable et plongeai dans l’escalier. Là, je m’arrêtai à l’étage en dessous. Je sonnai trois fois. Madame Ramirez, sourde comme c’est l’habitude chez les vieux qui vivent seuls.

 

- Ah ? C’est vous, entrez donc.

- Je vous remercie, madame Ramirez.

- Ca fait longtemps que vous n’êtes pas passé, me lança-t-elle comme un reproche qui n’en était pas un.

- J’étais très occupé, répondis-je comme une excuse qui n’en était pas vraiment une.

- Vous allez vous tuer à la tache, mon pauvre ami.

 

Madame Ramirez habitait dans un appartement identique en tous points au logement que j’occupais au-dessus. Elle avait fait son séjour là où j’avais mon bureau, sa chambre là où Madeleine avait son bureau, sa lingerie là où Ploupiot avait ses habitudes, son salon là où nous avions notre rédaction, sa montagne de Paris-Match là où nous rangions nos archives, sa salle de bains et sa cuisine là où nous avions les nôtres, tuyauterie oblige.

Elle m’offrit un siège dans son séjour et ouvrit une bouteille de poire qui avait passé là les meilleurs siècles de sa vie.

 

- Voilà…je suis venu…

- Buvez d’abord. Cul sec !

 

J’obéis. Ma gorge ne s’en remettra sans doute jamais.

 

- J’ai ici une liste de célébrités que je ne connais pas et comme je sais votre intérêt pour ces choses-là, je…

- Faites voir. Connais pas. Connais pas. Connais pas…

 

J’épargne ici au lecteur la répétition des douze injonctions.

 

- C’est tout ?

- Hélas, oui. Vous ne connaissez donc aucun d’entre eux ? Même pas les deux militaires ?

 

Il y avait dans la liste un lieutenant-colonel et un amiral.

 

- Non.

- Et ce John-John Jackson III, ne serait-ce pas le fils de cette famille qui avait eu tant de soucis ?

- Non. Lui, il s’appelait John-Jack.

- Effectivement. Ils ont le chic pour trouver des noms à coucher dehors.

- Les gens d’Hollywood, ils font rien comme tout le monde.

- Hé oui.

 

Ma déception était grande. Madame Ramirez était la spécialiste incontestée de tout ce qui concerne les gens du monde. Si elle ne connaissait aucune de ces célébrités, c’était soit parce qu’elles n’étaient pas aussi connus que ça, soit qu’elles n’existaient pas.

 

- Tant pis. Excusez-moi de vous avoir dérangé. Il faut que je retourne travailler.

- Comme vous voulez. Revenez me voir à l’occasion.

- Ce sera avec plaisir.

 

Elle me raccompagna à la porte.

 

- Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi vous avez modifié ces noms.

- Comment cela ?

- Vos noms là. Ce sont des transformations. Comme pour John-Jack en John-John.

- Mais je n’ai rien fait.

- Vous vous fichez de moi. C’est facile, vous savez, je joue aux mots mélangés tout l’après-midi dans mes magazines. Là, par exemple, c’est Frédéric Bourgeon-Pascole et pas Rougeon-Pazole. Rougeon-Pazole ! Je vous demande un peu ! Quel nom idiot !

- Et celui-là ?

- Etienne Arigot-Ceylan ? C’est Antoine Marigot-Ceylan. Facile aussi !

- Et l’Amiral Jean de Picardie ?

- Là, c’est un peu plus dur, c’est parce que je ne connais pas les militaires. Mon mari, lui, il aurait trouvé, vous n’auriez pas réussi à l’avoir, avec vos malineries. Mais je crois bien qu’il y a un commandant Jean d’Artois ou quelque chose comme ça… Je me trompe ?

- Je ne sais pas. Ce n’est pas moi qui ai écrit cette liste.

- Qui donc alors ?

- Un ami me l’a envoyée.

- Hé bien, vous direz à votre ami qu’il n’est pas très doué pour les énigmes. On dirait le jeu d’un enfant.

- Mme Ramirez, ça vous ennuierait de me mettre toutes les réponses ? J’ai peur de les oublier.

- S’il vous l’a envoyée à vous, c’est pour que ce soit vous qui les trouviez. Sinon c’est trop facile.

- Mais sans vous, c’est impossible. S’il vous plait ! Il va se moquer de moi !

- Je veux bien, parce que ça vous rend service. Mais ne lui dites pas que je vous ai aidé. Pour qui je passerais, moi !

- N’ayez aucune crainte. Je serais aussi muet qu’une bouteille vide.

 

Quelques minutes plus tard, je fis irruption dans le bureau de Madeleine à l’instant précis où elle raccrochait le téléphone.

 

- Madeleine !

- Monsieur le directeur. J’ai appelé l’Académie des Sciences et je suis tombée sur quelqu’un d’adorable, une sorte de concierge. Il connaît tout le monde. Vous n’allez pas le croire : aucun des noms de la liste de M. Gaspard n’a jamais mis les pieds à l’Académie, ça il en est sûr.

- Très bien.

- Mais, il y a une petite curiosité…

- Oui.

- Je ne sais pas si… enfin si vous permettez…

- Faites.

- Le monsieur que j’ai eu au téléphone a beaucoup ri quand j’ai parlé du Professeur Tomate, vous savez, celui qui…

- Oui, oui.

- Il m’a dit qu’il n’y avait pas de Tomate à l’Académie mais qu’il y avait un Pastèque.

- Tiens donc.

- Oui. François Pastèque. J’ai trouvé cela étrange, vous comprenez.

- Alors, vous avez demandé au concierge si aucun des autres noms de la liste ne lui rappelait pas quelque chose.

- Voilà.

- Et il vous a donné une nouvelle liste, semblable ou presque à la première.

- Absolument.

- Je le savais.

- A deux exceptions.

- Comment cela ?

- Le professeur Charcot existe bel et bien et cela nous le savons.

- Exact.

- Il y a aussi l’autre.

- L’autre ?

- Le professeur Béryllium. Il est inconnu à l’Académie des Sciences et son nom ne rappelle rien au concierge.

- Voilà un nouveau mystère sur lequel, il faudra nous pencher. Mais plus tard. Pour le moment, Madeleine, entrez en contact avec tous les noms de cette nouvelle liste ainsi qu’avec ceux de la mienne. Pendant ce temps, je vais essayer de voir ce que cache celle des journalistes.

 

Evidemment, nous faisions fausse route. Les noms des journalistes avaient bien été modifiés comme ceux des pique-assiettes et des scientifiques mais aucun d’entre eux ne fut en mesure de nous révéler le moindre indice. Tous ignoraient – ou feignaient d’ignorer – l’existence de l’Atlantic Railways et d’un train transatlantique. Certains d’entre eux étaient trop étonnés pour être malhonnêtes. Nous en revenions donc à notre seconde hypothèse : Gaspard avait tout inventé. Sans doute avait-il lu les noms des scientifiques dans des revues et ceux des journalistes dans divers articles. C’était un peu enfantin.

Madeleine ne voulait pas laisser tomber pour autant. Elle était décidée à retrouver chaque nom sur la liste des invités. La plupart pourtant, d’après Gaspard, étaient des hommes rencontrés par hasard, comme il l’avait été lui, et sans aucun lien entre eux. Mais cela ne la découragea pas. Je la vois encore rentrer chez elle avec sa liste sous le bras et son orgueil dans les yeux. Il faudra quand même que je pense à l’augmenter.

Une chose m’intriguait depuis le début. Gaspard ne m’avait jamais dit son nom. Ce n’était pas par oubli ou par manque de temps, comme on pourrait le croire, mais tout simplement, parce qu’il n’en avait pas. La liste le prouvait. Chaque passager était réparti suivant son wagon et sa cabine et son nom de famille ainsi que son prénom étaient indiqués. Le professeur Béryllium, pour ses collègues, s’était contenté de marquer leur nom car il les connaissait tous pour les fréquenter régulièrement. Il était donc étrange que pour des inconnus, rencontrés par hasard, il accepte que deux d’entre eux donnent seulement leur prénom. Quand on s’inscrit quelque part, quand on ne veut pas donner son prénom, le patronyme suffit. Mais le prénom ! Ca avait pourtant suffi pour Béryllium qui les avait inscrit sur la liste des passagers. Liste qui serait ensuite transmise à ses mécènes, aux assurances, aux journaux peut-être, quand on réalise l’ampleur du projet et la publicité qui aurait été faite s’ils avaient réussi. Il y avait donc deux prénoms égarés au milieu de passagers anonymes. L’un était Gaspard, l’autre était Antonin qui, par le plus grand des hasards, se trouvait précisément à partager la même cabine que celui-ci.

Les hasards dans mon métier n’existent pas.

 

- C’est sur lui qu’il faut concentrer nos recherches, Madeleine, ai-je dit de tout mon aplomb.

- Mais comment retrouver un prénom orphelin ? On ne va quand même pas faire tous les Antonin de France !

- Et de Navarre, si ! Mais cela prendrait énormément de temps. Concentrons-nous d’abord sur ce que nous savons de lui. Nous avons déjà une photo.

 

Je ressortais de mon bureau la photographie que Gaspard avait transmise avec son chapitre et où on voyait Antonin de profil dans le bar où ils avaient écrit chacun leur testament sans le savoir.

 

- Cette photo date de plus d’un an. Mais vu l’âge qu’il a, il n’a pas du changer beaucoup. C’est un point de départ. Allons, Madeleine, concentrons-nous. Que savons-nous de lui ?

- C’est un monsieur très poli, je crois et bien de sa personne.

- Oui.

- C’est un intellectuel.

- Certes mais encore ?

- Il lit. Il passe ses journées à lire.

- Bien sûr ! criai-je à m’en décrocher la mâchoire. Il lit ! Il lit le livre ! Le livre que convoitent Rochefort et la mystérieuse Emma !

- Oui, c’est vrai !

- Retrouvez-moi ce chapitre, il faut le relire.

 

Elle courut jusqu’aux archives et me rapporta le numéro 21 de « La Disparition de Gaspard » intitulé : « Chapitre DIX-NEUF : Le Point de non-retour ».

 

- Je me souviens avoir tremblée quand j’ai lu ce titre pour la première fois.

- Ce n’est pourtant que le passage obligé de tout voyage.

 

On le relut. Je nous revois encore concentrés, épaule contre épaule, à décortiquer la moindre des lignes pour chiner la plus petite information qui aurait pu nous être utile.

 

- Les livres ! s’écria-t-elle soudain. Il les a achetés lors d’une vente aux enchères !

- Vous lisez plus vite que moi, je n’y suis pas encore arrivé.

- Le livre de Gaspard devait sûrement se trouver dans un lot !

- Oui, vous avez raison. C’est même assez probable.

- Peut-on retrouver la trace de cette vente aux enchères ?

- L’ennui, c’est que de telles ventes, il y en a tous les jours. Réfléchissons. Où se trouvait le livre lorsque Gaspard s’en est séparé.

- Là où il l’a trouvé. Sur l’étagère de la maison sur la colline.

- On peut donc supposer qu’entre le moment où Gaspard l’a laissé sur l’étagère et le moment où Antonin l’a acheté, il n’y a pas eu d’autre propriétaire.

- Oui, répondit Madeleine, mais je voyais bien qu’elle ne voyait pas où je voulais en venir.

- Donc nous pouvons supposer que la vente aux enchères dont parle Antonin est celle de la maison sur la colline.

- Oui, oui. Mais cette maison, vous l’avez visitée, non ?

- C’est vrai. Une semaine, nous étions restés sans nouvelle de lui et je pensais à l’époque que ses aventures se déroulaient de nos jours. Nous savons à présent qu’elles se sont déroulées l’année dernière, entre le moment où je l’aperçus pour la dernière fois au square des frères Malandins et le jour où je trouvai la première enveloppe dans le Café Royal.

- Vous êtes donc allé là-bas.

- Oui, car Gaspard donnait le nom d’une ville, Lac-aux-sables. J’ai un ami dans le chemin de fer. Il a fait une petite recherche et a facilement retrouvé la gare. Et de là, je n’ai fait que suivre la description de Gaspard.

- Vous êtes entrés dans la maison ?

- Oui.

- Et qu’y avez-vous trouvé ?

- Rien. Elle était vide.

- Vide ?

- Complètement. Les volets étaient fermés, l’électricité coupée. Au village, on m’a dit que les habitants étaient partis et qu’elle était à vendre.

- Non ?

- Je suis donc allé voir l’agence immobilière chargée de la vente.

- Que vous ont-ils dit ?

- Qu’elle leur avait été cédée. Un matin, ils ont trouvé dans leur boite aux lettres l’acte de donation ainsi que le titre de propriété et un trousseau de clefs.

- Impossible !

- Et pourtant. Ils ont fait leur petite enquête mais n’ont pu retrouver les anciens propriétaires. Sans doute n’étaient-ils pas pressés de les retrouver car nous conviendrons que lorsque pareil colis arrive dans votre boite aux lettres, mieux vaut ne pas poser de questions de peur qu’on vous le reprenne.

- Tout de même. La malhonnêteté des gens, c’est quelque chose.

- Il n’y a rien de malhonnête là-dedans, Madeleine. Tout est parfaitement légal.

- Et le mobilier ? Ce sont eux qui l’ont vendu ?

- L’agence ? non. Un cabinet privé s’en est occupé.

- Vous les avez rencontrés ?

- Bien entendu. Ils m’ont dit que les propriétaires avaient décidé de vendre tous leurs biens et qu’ils souhaitaient organiser une vente aux enchères. Le cabinet a donc dépêché un commissaire-priseur sur place, publié une annonce et voilà.

- C’est tout ?

- Oui. Lorsque j’ai su cela, je n’avais plus rien à faire à Lac-aux-sables, je suis donc rentré.

 

Madeleine semblait un peu déçue. Elle débutait dans le monde des détectives. Les déceptions étaient courantes.

 

- Ne peut-on pas retrouver le nom des acheteurs ?

- Peut-être qu’ils ne s’opposeront pas à me le révéler. Il y aura sans doute un Antonin dans le lot, c’est ça ?

- S’il avait deux valises entières de livres et que Gaspard a dit que la maison sur la colline comptait très peu de livres, c’est qu’il les a tous achetés !

- Gaspard a dit ça ?

- Oui, lors de la description de la maison.

- Vous vous souvenez des premiers chapitres ? Moi, j’avoue que j’ai un peu de mal.

- J’ai écouté la lecture qui en a été faite par notre collaboratrice. Ca rafraîchit la mémoire.

- Je peux peut-être convaincre le commissaire-priseur de me révéler le nom de cet acheteur.

 

Madeleine m’impressionnait. Est-ce qu’une jeune fille avenante, belle de surcroît, et bardée de diplômes et gonflée d’expérience aurait pu avoir autant d’esprit ? Absolument pas.

J’enfilai mon imperméable et plongeai dans l’escalier. Je pris un train pour Lac-aux-sables et entrai au cabinet de vente. Contre beaucoup de persuasions et quelques pots-de-vin, ils finirent par me dire ce qu’ils savaient. C’est-à-dire pas grand-chose. Antonin n’avait pas de patronyme. Comme il n’avait pas d’adresse non plus, le commissaire-priseur se refusait à lui céder le lot. Antonin avait donc donné le nom et l’adresse d’un ami chez qui il allait résider pendant quelques temps sur le nouveau continent. J’entrai immédiatement en contact avec cette personne qui me répondit ne pas connaître d’Antonin. Je lui demandai également s’il n’avait pas eu un ami du vieux continent qui aurait séjourné chez lui l’an passé. Il me répondit que j’étais le premier quidam de ce continent à qui il s’adressait. Antonin avait donc donné une fausse adresse. Enfin l’adresse était vraie mais il ne connaissait pas son habitant. Gaspard croisait bien de gens mystérieux.

Lorsque je rentrai au bureau, Madeleine vit à ma mine déconfite que j’avais fait chou blanc.

 

- Ne nous décourageons pas. Il faut que nous retrouvions l’endroit où a débarqué Antonin. Lorsque les sous-marins ont fait surface, ils ont du être dispersés. Il faut ratisser toute la côte.

- La côte en question est immense et le naufrage, s’il a bien eu lieu, s’est déroulé il y a plus d’un an. Il nous faudrait des mois voire des années pour retrouver la trace d’Antonin.

 

Evidemment, la jeune fille s’était prise au jeu. Elle ne voulait pas céder devant la première difficulté.

 

- Et si nous cherchions plutôt la trace des propriétaires de la maison sur la colline ? Comme vous le souligniez, l’enquête pour les retrouver n’a pas été très poussée.

- Oui, peut-être.

- Avez-vous leur nom ?

- Bien sûr. Saint-Bart.

 

L’émotion intense transpira derrière les lunettes de ma secrétaire.

 

- Saint-Bart ? Comme Aurore Saint-Bart ?

- Peut-être je ne sais pas. Qui est-ce, cette Aurore Saint-Bart ?

- La seule femme à être montée à bord du Atlantic Railways.

 

Elle me montrait la liste des passagers. Aurore Saint-Bart partageait bien une cabine avec un certain Patrick Smith.

 

- Il faut être vraiment courageuse pour tenter une traversée pareille !

- Courageuse et intrépide comme l’Aurore qui accompagne Gaspard à travers l’Ouest !

 

Il faut l’admettre. Madeleine m’avait abattu d’une seule balle. Oui, ça ne pouvait être qu’elle. Elle avait pris elle aussi place dans le transatlantique comme Rochefort, comme Antonin, comme Gaspard. Tous quatre, sans forcément se connaître étaient liés par le livre.

 

- Et Rochefort ? Est-ce qu’il y est ?

- Non mais on trouve un Armand, Armand Raynal.

- Le cavalier pale, vous croyez ?

- J’en mettrai ma main au feu.

 

Elle n’a pas eu besoin de le faire. C’était plus qu’une piste c’était une autoroute. Après une brève enquête, je découvris que la famille Saint-Bart avait bien acheté la maison sur la colline cinq siècles auparavant. Elle avait même financé la construction entière de Lac-aux-sables et possédait la quasi-totalité des mines de la région. Je reconnus bien là, la fierté des hommes de montagnes. Aucun d’entre eux ne m’avait révélé ces informations. Pas même l’agence immobilière et le cabinet de vente. Chez nous, Saint-Bart était un nom peut-être rare mais pouvait passer inaperçu. Il l’était moins sur le nouveau continent.

 

- Lorsque le transatlantique a fait naufrage, Aurore a du prendre une chambre dans un hôtel tout proche, dis-je.

- Mais où a-t-elle débarqué ?

- Commençons par la région proche de l’adresse donnée par Antonin, à tout hasard.

 

On dut faire une dizaine d’hôtels avant de trouver le bon. Au Trench Motel, une Aurore Saint-Bart avait séjourné trois jours, il y a plus d’un an.

 

- C’est à peine à quelques kilomètres de la côte. Où est-elle partie ensuite ?

- Ca, ma chère Madeleine, il va falloir y aller. C’est le genre d’informations que l’on glane uniquement sur le terrain.

- Puis-je vous accompagner ? dit-elle pleine d’audace.

 

La pauvre fille était devenue folle. Ou était-ce moi ? Jamais je n’avais remarqué qu’elle était pleine de charme, presque jolie. Mon cœur fatigué pouvait-il battre la chamade à nouveau ?

 

- Vous me serez plus utile ici, Madeleine. « La Disparition de Gaspard » doit continuer et vous connaissez Ploupiot.

- Oui, monsieur le directeur, vous avez raison. J’ai été sotte de vous le demander. Pardonnez-moi.

- Non, vous avez bien fait. Et c’est parce que j’ai confiance en vous que je vous confie la direction.

 

J’enfilai mon imperméable, plongeai dans l’escalier. En arrivant sur le nouveau continent, je fis les hôtels, les gares. Je retrouvai la trace d’Aurore Saint-Bart. La suite vous est connue. Elle sauve Gaspard du piège tendu par Rochefort, elle tue ce dernier et s’enfuit vers les falaises. Commence alors la partie que Gaspard a nommé « Saudade ». Devais-je suivre leurs traces jusqu’en Patagonie ? J’ai préféré continuer à fouiner dans la région. J’ai trouvé une nouvelle piste. Une réservation d’hôtel, toujours au même nom. Et de là, par sauts de puces, je suis retourné sur la côte est. Aurore Saint-Bart a acheté deux billets pour le vieux continent. Pour Southampton, en Angleterre.

Me voilà donc, poireautant sous un réverbère avec la pluie qui me dégouline sur le galurin. Je guette la fenêtre d’une chambre d’hôtel. A l’intérieur deux amants, lui et elle. Voilà deux jours qu’ils ne l’ont pas quittée. Peut-être ont-ils remarqué que j’étais là. Peut-être pas. Sur leur lit, ils se reconstruisent, parlent d’amour et de mort. De vies à venir, de vies précédentes. Je pense avoir compris ce qui pousse Gaspard. Je crois avoir compris le mystère qui les entoure. Depuis deux jours, je ne cesse de me rabâcher ce que je vais leur dire. Enfin, je me décide. J’entre dans l’hôtel. Le réceptionniste pique un somme. Je monte un escalier sans bruit et sans âge. Je devine que leur porte doit être celle du fond.

Je reste là.

Et si je me trompais ? Si le bout du chemin qui s’annonce n’était qu’une illusion ? Aurais-je encore le courage de faire marche arrière ?

Je frappe à la porte.

On me répond.

 

- Gaspard ? C’est Rufus Célestin, du GOIDH.

Par GOIDH
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Dimanche 25 mars 2007

L’enveloppe envoyée par Gaspard contenait beaucoup plus de choses qu’à l’accoutumée. Outre le chapitre de la semaine – le vingt-et-unième – on trouvait une photo du professeur Charcot et une liste de passagers estampillée « Atlantic railways ». A l’époque où Gaspard dit avoir vécu son aventure, les travaux de Charcot n’intéressaient qu’un petit groupe de blouses blanches. Aujourd’hui, il est connu et est en passe d’être reconnu. Gaspard l’avait-il réellement rencontré ? C’est possible. Mais je n’avais jamais entendu dire que l’homme avait échappé à une catastrophe ferroviaire. Pour tout vous dire, je n’avais jamais entendu parler d’une catastrophe ferroviaire au beau milieu de l’océan !

Certes, à l’époque, je n’étais que très rarement chez moi, occupé à voyager par tout dans le monde pour le bien d’une affaire. Certains événements – comme un célèbre enterrement – s’étaient déroulés sans que je le sache.

Mon typographe, Léonard Ploupiot, vint à passer par là à ce moment précis.

 

 

 

- Ploupiot, venez un peu par ici.

- Oui, monsieur le directeur. Qu’y a-t-il ?

 

 

 

La politesse de cet homme depuis sa cure me surprenait parfois. Lui qu’autrefois ne parlait qu’avec sa presse et qui ignorait toutes les règles de la courtoisie.

 

 

 

- Vous étiez dans le coin, l’année dernière ?

- Dans le coin ? Vous voulez dire, par ici ?

- C’est cela même.

- Non. Comme je venais d’être licencié, mes petits enfants m’avaient offert un voyage à l’étranger où je restai pendant plusieurs mois. Pourquoi donc ?

- Je me demandais… N’avez-vous pas entendu parler d’une voix ferrée ralliant le vieux continent au nouveau ?

- Un transatlantique sur rails ? N’est-ce pas là une idée digne d’un Jules Verne ?

- Sans doute.

- Hé bien, monsieur le directeur, je ne pense pas. Mais je vous le dis, j’étais absent plusieurs mois et…

- Très bien. Je vous remercie Ploupiot. En sortant, pouvez-vous dire à ma secrétaire de venir ?

- Bien, monsieur le directeur.

 

 

 

Ploupiot me salua et sortit en oubliant la raison initiale de sa venue. Madeleine ne tarda pas à entrer à son tour dans mon bureau.

 

 

 

- Vous m’avez fait demander, monsieur le directeur ?

- Oui. Madeleine, dites-moi, étiez-vous sur la capitale, l’année dernière ?

- Non, monsieur. Monsieur le directeur oublie sans doute que l’année dernière, je vivais dans ma famille d’outre-manche.

 

 

 

Oui, j’avais oublié. Elle me l’avait dit pourtant. Son invisibilité était telle que je l’oubliais elle aussi. L’autre jour, je suis sorti de mon bureau, je suis passé devant elle sans la voir et j’ai fermé la porte à clef derrière moi. Le lendemain, je la découvris allongée au pied de son bureau. La pauvrette n’avait pas osé téléphoner chez moi.

 

 

 

- Et si je vous demande si vous avez entendu parler d’une compagnie de transport ayant inauguré un train qui roule au fond des océans, vous me répondez…

-… que je ne m’intéresse que très peu à tout ce qui touche de près ou de loin au ferroviaire, monsieur le directeur. Les voyages en train me donnent des hauts le cœur.

- J’en suis navré pour vous. Ca ira, vous pouvez me laisser.

 

 

 

Il était clair que je n’arriverai à rien comme cela. Il fallait que je retourne sur le terrain. J’ouvris le tiroir de mon bureau, pris mon moleskine, enfilai mon imperméable, dévalai quatre à quatre les escaliers de mon immeuble et m’engouffrai dans le boulevard.

 

 

 

Depuis ce jour, il y a quelques mois où j’avais pris la direction du GOIDH, j’avais remisé ma vie de détective privé dans un grenier où je ne mettais jamais plus les pieds.

Les réflexes ne revinrent hélas pas aussi vite que je l’aurais espéré. Une fois dans la rue, je ne sus pas par où commencer.

Je décidai d’entrer dans le premier estaminet venu et de prendre une décision une fois le ventre bien tassé.

 

 

 

- Un sandwiche au pâté et un distingué, lançai-je comme une bouée de sauvetage au malheureux qui se noie.

 

 

 

Il me fallait d’abord mettre en place mes idées. Plus je lisais les chapitres de Gaspard, plus je me disais que son histoire était tout bonnement incroyable. Au sens propre du terme. Certes, j’ai vu des choses dans ma vie qui m’auraient condamné au bûcher à une autre époque et je croyais à la magie des choses. Mais les dernières aventures de Gaspard étaient plus qu’extraordinaires.

Il y avait pourtant un moyen bien simple d’en prouver la véracité. Un événement aussi révolutionnaire avait forcément laissé sa trace dans les journaux. Et si cela n’apportait rien, je ne savais plus quoi faire d’autre. Enfin, c’était un début. J’enfournai mon sandwiche droit dans la gueule, bus mon distingué d’une traite et me dirigeai vers la bibliothèque.

Du temps ou j’y venais souvent, je connaissais presque tout le monde. L’un d’entre eux, un certain Georges avait toujours eu un faible pour moi. Sans doute, comme le barman du café royal, avait-il trop lu de romans policiers. Ou peut-être était-ce mon charme, tout simplement. Lorsqu’il me vit, il se jeta sur moi, en faisant de grands gestes avec les bras.

 

 

 

- Vous voilà donc de retour ?

- Oui, il me semble. Et je viens…

- Consulter les archives ? les journaux ? la liste des abonnés ? des emprunts ?

- Des journaux, oui. Ceux de…

- Du mois dernier ? De l’année dernière ? D’il y a dix ans ?

- De l’année dernière, cela ira. Je cherche…

- Un meurtre ? un kidnapping ? un vol ?

- Une catastrophe ferroviaire.

- Oh !

- Je ne vous le fais pas dire.

 

 

 

Georges m’ouvrit une petite salle de consultation et apporta sur ma demande, l’année entière de L’Information, journal que je ne lisais jamais mais que je savais renfermer tout ce qu’il y avait d’utile à savoir ou pas.

Pendant un instant, Georges resta planté là à me regarder. Je devinai dans son œil, une pointe de nostalgie.

 

 

 

- Ca fait du bien de vous revoir, monsieur.

- Merci, Georges. Ca me fait du bien, moi aussi.

 

 

 

L’Information reposait sur une formule simpliste. Un gros titre illustré par une image choc, des phrases courtes, percutantes et un parti pris à la limite du raisonnable. J’imaginai fort bien la composition de leur rédaction : une bande de jeunes fouines et de chacals prêts à mordre et à gaver comme des oies les lecteurs compatissants.

Je perdis toute l’heure du déjeuner à passer en revue les unes les plus absurdes, les plus fraîches, les plus monotones. Je rattrapai mon retard et je m’apercevais de ce fait que je n’avais pas raté grand-chose. Difficile de croire que dans une année où rien d’important ne s’était produit – mis à part ce célèbre enterrement – l’histoire de ce train voyageant sous les mers soit passée inaperçue. Et pourtant, il fallut me rendre à l’évidence : pas une ligne n’évoquait cette prétendue ATLANTIC RAILWAYS. M’étais-je trompé de date ? Dans sa seconde lettre, Gaspard m’informait que son aventure avait commencé le lendemain de sa disparition du square de frères Malandins. Soit il y a un peu plus d’un an. Si on compte le temps passé dans la rue des pendus, Gaspard n’a pu monter à bord du transatlantique qu’en début de l’année dernière.

Tout laissait donc supposer qu’il avait menti. Mais je ne pouvais pas m’y résoudre. Il me fallait une preuve, une vraie. Ses aventures étaient loin d’être les délires d’un solitaire. Il croisait beaucoup de gens qui auraient pu témoigner en sa faveur. Surtout l’un d’entre eux que je connaissais. Le professeur Charcot.

 

 

 

- Georges, je chercher des informations sur la vie privée du professeur Charcot. En avez-vous ?

- Hé bien, répondit l’intéressé après un moment de réflexion, je crois me souvenir d’avoir vu un article ou deux dans quelques journaux, il faudrait consulter l’annuaire. Oh ! Mais j’y suis ! La Revue des méninges lui a consacré un numéro spécial, il y a deux ou trois mois. On y trouvait une biographie récente.

- C’est exactement ce qu’il me faut !

- Je vous apporte ça immédiatement !! cria-t-il presque avec plus d’entrain que je n’en eus jamais dans toute ma vie.

 

 

 

Il me ramena en moins de cinq minutes la revue où Charcot de profil semblait avoir le regard fier et généreux des grands hommes. Les vingt premières pages étaient consacrées à sa biographie. Je lus directement la dernière page où j’appris qu’on lui avait remis un prix il y a deux ans et qu’il serait président cet été de je ne sais quelle congrégation. Entre les deux, rien. Une année insignifiante.

 

 

 

Désappointé, déçu, je remerciai Georges de ses charmantes attentions et pris la direction du bureau. Ainsi donc, Gaspard avait tout inventé. Son histoire n’était pas plus vraie que le sucre de mon café. Je savais que lorsque je rentrerai, ma secrétaire me tendrait avec émotion une enveloppe kraft contenant un ou plusieurs autres chapitres des aventures de Gaspard. Allai-je faire semblant d’y croire ? Je n’en savais rien. Pour me changer les idées, je décidai d’entrer dans un estaminet que je connaissais autrefois.

 

 

 

- Ah bin tiens, v’la un revenant !

- Salut Michel, dis-je avec un sourire difficile.

- Bin, mon vieux, t’en fais une de ces têtes. Quelqu’un est mort ?

 

 

 

Michel avait le chic pour poser des questions directes. Il aurait fait un très bon flic. Ses questions alliées à sa carrure de déménageur auraient fait sa renommée dans toutes les salles d’interrogatoire du monde.

 

 

 

- Tu me sers un petit cognac, s’il te plait.

- Avec joie. Alors raconte.

 

 

 

Ce n’était ni un souhait ni un ordre. C’était une prévision de ce qui allait se passer. Michel était un peu devin.

 

 

 

- J’édite un roman-feuilleton, La Disparition de Gaspard. Je publie chaque semaine un chapitre que je reçois par la poste, expédié par le Gaspard en question.

- Ouais. Continue.

- Il m’a dit que les aventures qui y étaient relatées étaient vraies. Et aujourd’hui, j’ai beaucoup de raisons de croire que tout est inventé.

- Et alors ? Ce n’est pas si grave.

- Non bien sûr. Mais il avait l’air si sincère et si désespéré.

- Tu le vois plus ?

- Non, il a disparu.

- Et t’as pas de preuves ?

- De son affabulation ? Si des tas. Et aucune qui dise le contraire, à part mon instinct, peut-être.

- A une époque, ça t’aurait suffi.

- Peut-être.

 

 

 

Michel et moi, on resta pendant longtemps à discuter du passé, à boire quelques verres, à lancer quelques dés. Puis comme la journée touchait à sa fin, je pris congé.

 

 

 

- Hé Rufus, tu oublies ta facture !

- Pour quelques verres, ce n’est pas grave, t’inquiète.

- Tu ne fais plus de notes de frais ?

 

 

 

A ces mots, je sentis peser mon carnet de moleskine au fond de ma poche. Je me souvins des repas pris sur le coin d’un comptoir et qui étaient dignes d’un roi. Des nuits de veille, du café froid, de la pluie qui ne cesse jamais de tomber. Du whisky bon marché que je m’enfilai dès la tombée de la nuit.

Alors, je souris à Michel et partis en courant vers mon immeuble. Ma secrétaire, évidemment, me tendit une enveloppe kraft.

 

 

 

- Laissez, Madeleine, nous nous en occuperons demain.

- Mais demain, c’est dimanche, monsieur, et le chapitre d’aujourd’hui…

- Le chapitre d’aujourd’hui, c’est moi qui vais l’écrire.

- Encore ? Ne croyez-vous pas que les lecteurs vont se lasser de vos aventures ?

- Cela se peut, Madeleine. Ou peut-être est-ce vous qui vous lasser de voir votre nom dans nos pages ?

- Pas du tout, monsieur le directeur, répondit-elle en rougissant. Je me disais juste que Gaspard…

- Nous verrons cela demain. Ce n’est pas grave si un chapitre parait dimanche au lieu de samedi. En attendant, prenez la liste des passagers que nous a envoyé Gaspard et retrouvez moi toutes les personnes qui y sont mentionnées. Je veux des noms et des adresses.

 

 

 

Madeleine, éberluée, s’assit à son bureau et entama sa lourde tache. Alors, je m’enfermai dans mon bureau et me servis un verre de whisky bon marché que je m’enfilai dès la tombée de la nuit.

 

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Par GOIDH
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Samedi 25 novembre 2006

Il va falloir que je vous raconte. Nous sommes le samedi 14 octobre, j’entre au café royal, je trouve l’enveloppe kraft et la mention « Pas avant samedi 21 octobre ». Le barman à mes côtés est aux anges. N’ayant que faire d’un avertissement écrit au bic sur une enveloppe, je m’apprête à l’ouvrir d’un geste vigoureux. Le barman retient mon bras.

 

 

- Mais que faites-vous ? Vous n’avez pas lu la consigne ?

- Je n’ai que faire de ce genre de consigne.

- Vous ne devez pas. Pas avant samedi 21 octobre.

- Ne soyez pas ridicule ! Que va-t-il m’arriver ? L’enveloppe va exploser ? Un tourbillon va s’ouvrir à mes pieds et m’emporter et vous resterez là à supplier pour votre pourboire ?

 

 

Cette dernière phrase fit un flop. Apparemment, Emma Bovary ne lisait pas de théâtre.

 

 

- La consigne, c’est la consigne. Je vous interdis de le faire.

- Je vous demande pardon ? Cette affaire ne vous concerne pas il me semble !

- Et bien si. Je fais partie des seconds couteaux, ces personnages invisibles dont on ne soupçonne même pas l’importance capitale dans la trame. Si le destinateur de cette lettre a cru bon de vous prier de ne pas l’ouvrir avant une semaine, c’est qu’il a ses raisons. Vous ne devez pas chercher à les comprendre ni à les deviner mais à les accepter.

- Il suffit ! Je n’ai pas le temps pour ce genre de stupidité !

- Moi si, justement. Surtout à cette heure où les clients se font rares. Il faut que vous compreniez que les événements s’harmonisent les uns les autres. Il faut leur laisser le temps de se mettre en place. Ce que vous trouverez dans cette enveloppe ne signifiera sûrement rien, aujourd’hui, mais dans une semaine, le contenu fera sens. Je vous en conjure, monsieur, attendez une semaine.

 

 

Avez-vous déjà essayé de faire changer d’avis un fanatique ? C’est un exercice des plus périlleux. Ils ont pour eux la force de l’immuable. Une résistance absolue à tout ce qui pourrait venir perturber leur irréprochable horlogerie suisse. Cette fois-ci encore, l’intelligence eut raison de la force brutale.

 

 

- Certes, vous devez avoir raison, dis-je en relâchant légèrement l’étreinte de ma main sur l’enveloppe pour laisser croire à Emma qu’il m’avait convaincu. Je vais retourner à mon bureau et mettre ceci dans un tiroir. Je n’y toucherai pas avant samedi prochain.

- A la bonne heure ! Vous m’avez fait peur. Venez, je vous offre un verre.

- Cela m’arrache un bras de refuser, mais non, il faut que j’y aille.

- Allez, pour nous remettre de nos émotions !

- Non vraiment, j’ai du travail et je n’ai que trop tardé.

- Très bien. A très bientôt, monsieur. A la semaine prochaine sans doute.

 

 

Apparemment il espérait que je le tiendrai au courant de la suite de l’histoire.

 

 

- C’est cela. Bonne journée, monsieur.

- Bonne journée.

 

 

Il m’accompagna jusqu’à la sortie et me tint la porte. Il affichait le regard satisfait de l’homme qui a frôlé la crise d’angoisse. Je regagnai mon bureau, ignorai ma secrétaire et m’enfermai dans les toilettes. Puis d’un geste assuré, ouvris l’enveloppe.

Vous vous en doutez, l’enveloppe contenait cinq chapitres. Et ces chapitres vous les avez lus comme moi. Lorsque je les ai eus en main, je n’ai pas su de suite ce que j’en ferai. C’est ma secrétaire qui en a eu l’idée.

Bouleversée par notre récent premier échange verbal, elle n’hésita pas à s’approcher de moi lorsque je fus sorti des toilettes, et voyant ce que je tenais à la main :

 

 

- Ah ! Vous avez reçu un roman par la poste ? Vous êtes abonné à un roman-feuilleton ?

 

 

Vous avez sûrement assez vu de films américains pour connaître ce genre de scènes. Le premier dit quelque chose tout bête comme ça sans réfléchir ; le deuxième obsédé par un problème inextricable reste abasourdi par la réflexion et lui dit : « Quoi qu’est-ce que tu as dit ? » ; et le troisième répète sa phrase comme s’il avait dit une grossièreté ; et le quatrième s’écrie : « Un génie ! Tu es un génie ! ». Il faut reconnaître que ce n’est pas ce que Hollywood a fait de mieux. J’ai toujours eu horreur de ce genre de scènes. Alors je m’en suis passé. J’ai ouvert la porte de mon bureau et je l’ai claquée derrière moi.

Un roman-feuilleton, c’était vraiment une idée de génie.

 

 

J’ai respecté la volonté de Gaspard : je n’ai posté son premier chapitre que le 21 octobre. Au rythme d’un chapitre par semaine, j’ai épuisé les cinq épisodes que je possédais. Voilà un mois et demi que je connais le contenu de l’enveloppe qu’il m’avait adressée, comme c’est votre cas à présent, fidèles lecteurs. Au pire, j’espérais recevoir quelque chose le samedi 25 novembre, c’est-à-dire ce matin mais rien. Voilà un mois et demi que je piste le facteur, lui demandant inlassablement s’il n’a rien oublié. Je vérifie ma boite aux lettres, me rends au Café Royal. Mais en vain, je suis toujours sans nouvelle de Gaspard.

 

 

Gaspard a-t-il été tué ? Je me refuse à le croire. Il a reçu un coup sur la tête, d’accord, mais on n’est pas forcé d’en mourir. Dans sa dernière phrase, il dit tomber dans l’inconscience. Si c’est bien lui qui écrit son histoire, il a bien fallu qu’il se réveille. Dans ce cas, pourquoi ses chapitres n’en parlent pas ? Et s’il ne s’est pas réveillé, qui m’a laissé cette enveloppe ? Je ne pouvais rester là, à ne rien faire qu’attendre. Je suis donc parti à sa recherche.

 

 

A mon tour, j’ai pris le train pour Lac aux sables, j’ai monté la colline et visité la maison, je me suis arrêté à l’hôtel des familles et j’ai pris un bock.

 

 

J’ai interrogé, fouillé, glané, fouiné, décortiqué, épluché, et m’en suis retourné.

 

 

J’ai pris le train pour la capitale, je suis allé à la bibliothèque et visité les allées, je me suis arrêté à l’estaminet et j’ai pris un bock.

 

 

A chacun de mes pas, je pus sentir la présence de Gaspard, comme dissimulée dans les coins et les recoins de la ville. J’eus l’impression que comme moi, Gaspard parcourait les rues en essayant de décrypter ce qui est dissimulé. Mais les cercles qui composent cette ville sont concentriques et nous ne devions pas nous trouver dans le même. Alors nous nous sommes croisés inlassablement, sans jamais nous rencontrer.

Et je me suis lassé.

 

 

Je suis revenu ici. Convaincu à présent que n’est pas détective qui veut. Mais mon voyage m’a servi à quelque chose. Je sais à présent que Gaspard est vivant, quelque part. Et que les ombres qui le guettent l’ont rattrapé.

 

 

J’ignore encore ce qui va se passer. Peut-être que ses aventures vont s’arrêter là, peut-être que je vais recevoir bientôt de ses nouvelles. En attendant, j’ai réuni les textes de Gaspard sous le titre «  La Maison sur la colline ». Tous les lecteurs pourront les consulter à loisir. Et la semaine prochaine, à la même heure, s’il n’y a pas d’enveloppe kraft pour moi, le prochain numéro sera le dernier.

 

 

* * * * *

 

 

On frappe à ma porte. Ma secrétaire s’excuse de m’importuner et m’informe que Léonard Ploupiot, notre ancien typographe, dont nous avons fait part des déboires aux lecteurs à deux reprises, souhaite une entrevue. Après un soupir, je fais signe à ma secrétaire de le faire entrer. Celui-ci ne tarde pas à passer son museau par la porte. Il porte une chemise parfaitement repassée, ce qui dans son cas ressemble à une révolution. Il tient son chapeau à la main et s’avance à pas lents et maladroits vers moi. J’ai l’impression d’être un riche bourgeois recevant les doléances des ouvriers de son usine et visitant pour la première fois un bureau plus grand que leurs mansardes.

 

 

- Excusez-moi de vous déranger, Monsieur, dit-il d’une voix faible. Je vous importune dans votre travail.

- Non, non, Ploupiot, j’avais terminé. Et bien, vous voilà déjà de retour ? Votre cure s’est bien passée ?

- Elle n’est pas encore terminée, Monsieur. Mais je commence à entrevoir le bout du tunnel et c’est grâce à vous.

- Grâce à moi ? Certainement pas. Tout le mérite vous revient, mon vieux.

- J’ai passé ces dernières années à boire, Monsieur le directeur, continue-t-il sans s’être aperçu que je lui avais répondu. J’étais persuadé que cela n’influait pas dans mon travail. C’est vous qui me l’avez fait remarqué. Je vous en remercie.

- Et bien, il n’y a pas de quoi. C’est tout naturel. Et je suis sûr que si vous étiez à ma place vous en auriez fait tout autant. A présent, êtes-vous seulement venu pour me porter votre gratitude ?

 

 

Léonard Ploupiot rougit comme une tomate.

 

 

- N-non, bégaya-t-il, je suis venu vous demander une faveur, si je peux me le permettre…

- Permettez-vous, Ploupiot, permettez-vous.

- J’aimerais savoir si je peux espérer retrouver ma place ici…

- Mais bien sûr voyons. Votre place est à vous et vous ne l’avez jamais perdue. Celui qui vous remplace a été embauché pour une période temporaire et il le sait parfaitement. Je n’ai pas pour l’habitude de jeter mes employés à la rue quand ils traversent une phase aussi difficile.

- Oh, merci, Monsieur le directeur, vous me comblez de joie.

 

 

Ploupiot a les larmes aux yeux. Lui que j’avais toujours trouvé sévère, consciencieux jusqu’au bout des ongles, triste et terne me revenait timide, émotif et…attachant. L’alcool a du bon parfois, lorsqu’il transforme les gens à ce point-là.

J’étais tellement heureux de savoir que je pouvais de nouveau compter sur le talent de mon meilleur typographe que je m’apprêtais à fêter cela en lui offrant de mon meilleur bourbon, quand je me ravisai.

 

 

- Qu’est-ce que je peux vous offrir, Ploupiot, demandai-je un peu embarrassé. Un café, un verre d’eau ?

- Oh, je ne voudrais pas abuser, Monsieur le directeur.

- Mais vous n’abusez pas puisque je vous l’offre.

- Et bien, un café sera parfait.

 

 

J’appelai alors ma secrétaire et lui demandai d’apporter du café à notre charmant collaborateur. A ma grande surprise, elle brisa toutes les règles de la courtoisie et du respect en ouvrant la porte avec fracas. J’allai lui demander ce que tout cela signifiait lorsque j’aperçus ce qu’elle tenait nerveusement à la main.

C’était une enveloppe kraft.

 

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Par GOIDH
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