La Rue des pendus

Samedi 3 février 2007

Si je n’avais pas été coincé dans la rue des pendus, trois jours auraient passé. Trois jours pendant lesquels je serais resté au lit à discuter avec un plafond peu enclin à répondre à tout répondre à tout mon ennui. Au coucher du troisième jour, je me serais enfin tiré du lit.

Jack et Louis n’étaient pas revenus depuis qu’ils m’avaient installé. Et personne de la compagnie ne m’avait visité pas même l’armoire normande. Où en étaient les recherches ? Avait-on revu Rochefort ? Je n’en savais rien.

En m’habillant, je remarquai pour la première fois, les effroyables cicatrices qui me barraient le corps. J’eus l’impression d’être entré dans la peau de quelqu’un d’autre, plus viril, plus apte à l’aventure, plus courageux. Sans le vouloir, j’étais devenu ce que j’avais toujours rêvé d’être. Hélas, aucune de ces cicatrices n’étaient assez profondes pour demeurer éternelles.

Je descendis et retrouvai le silence qui régnait désormais à la Perruche verte. Et derrière le comptoir, juste à côté de la pompe à bière, sa place fétiche, je retrouvai la maîtresse des lieux.

 

 

 

- Suzie, tu es là ?

- Bien sûr que j’suis là gamin. Pourquoi pas ?

- Mais on t’a cherchée partout !

- Ah ?

- On t’avait même laissé un mot pour nous prévenir au cas où tu rentrerais !

- J’sais, j’l’ai vu.

- Et tu n’as prévenu personne ?

- J’sais pas lire, mon gars.

 

 

 

Suzie avait sa face des mauvais jours, des lendemains de bal des nazes. Elle buvait une suze, les yeux dans le vague.

 

 

 

- Keske tu foutais dans ma chambre ?

- J’étais blessé… c’est Jack et Louis qui m’ont installé…

- Tu t’es battu ?

- Oui.

- Alors ils ont bien fait.

 

 

 

Elle n’avait même pas levé les yeux vers moi. Elle parlait d’une voix grave et lente. Il fallait être fou pour s’adresser à elle à ce moment-là. Fou ou aveugle.

 

 

 

- Suzie ?

- Mmm ?

- T’étais où ?

 

 

 

Enfin, elle leva les yeux.

 

 

 

- J’tais pas loin mon gars, j’tais pas loin.

- Et Rochefort ?

- Rochefort ? Pas vu.

 

 

 

Nous nous étions trompés. Il ne l’avait pas enlevée. Elle était juste partie comme ça, avec ses raisons. Je sus qu’elle ne dirait jamais à personne ce qu’elle avait fait de ce temps interminable ni ce qui l’avait poussé à revenir et qu’elle garderait au fond d’elle ce tas de secrets qui la rongeait à petit feu.

 

 

 

- Gaspard, tu sais le tableau de Botero… je crois que je vais l’accrocher derrière le bar.

 

 

 

 

 

 

* * * * *

 

 

 

Le temps avait passé et rien n’avait changé. Je n’avais pas avancé. Je ris de moi-même et de mon invraisemblable théorie ! Des duels et puis quoi encore ! J’ai cru que j’étais un personnage de roman de cape et d’épée. Mais les voyages ne sont pas pour moi. Je passerai certainement le reste de ma vie coincé ici. Enfin, c’était un beau rêve.

Comme je parlai ainsi avec moi-même, je décidai de me laisser guider au hasard et la rue m’ouvrit un passage inconnu. Je débouchai sur une place circulaire, baignée dans une lumière blanchâtre. Un homme que je ne connaissais pas s’avança de l’autre côté.

Sans comprendre ce qui nous arrivait, nous nous étions rencontrés au centre du cercle.

Il devait avoir à peu près mon âge, une tête assez sympathique, un air détendu. Un mètre à peine nous séparait. On resta là pendant cinq minutes environ.

Soudain, je lui balançai mon poing dans la figure. Il fit un pas en arrière et me balança le sien de la même façon. S’échangèrent alors deux uppercuts, trois crochets et un jab. Ensuite, on s’arrêta quelques instants pour reprendre notre souffle. Son dernier coup m’avait atteint directement à l’arcade et celle-ci s’ouvrit. J’essuyai d’un revers de manche le sang qui avait décidé de s’écouler. J’avais, quant à moi, atteint assez violemment son foie, ce qui, comme chacun sait, est très douloureux.

D’un commun accord, nous reprîmes l’affrontement de plus belle, échangeant comme il se doit autant de politesses que de gnons.

N’étant ni l’un ni l’autre des sportifs aguerris, il nous fallut rythmer le combat par rounds de trois minutes chacun et nous reposer une bonne minute entre chaque. Ainsi, on arriva facilement au petit matin.

Mon corps était en feu, mes poumons prêts à éclater. Je ne sentais plus ma jambe droite depuis un bon moment. Il était en nage, l’effort semblait le tuer à chaque seconde. Mais il tenait bon tout comme je tenais bon.

L’éclairage public finit par se taire et les premiers passants arrivèrent. Ils durent trouver la situation cocasse et vinrent se joindre à nous.

 

 

 

- Et bien les gars qu’est-ce qui vous arrive ?

 

 

 

Nous fumes bien incapable de lui répondre et reprîmes illico le combat. Mon estomac et ma tête étaient si endoloris que ses coups me faisaient l’effet d’une caresse. Lui recevait mes attaques avec un stoïcisme digne d’un pâtre grec.

Nous devions en être au centième round, et les spectateurs affluaient de plus en plus nombreux, lorsque quelqu’un cria : « Je mise trois apéritifs sur Gaspard ! » Immédiatement, des dizaines de cris identiques suivirent. C’est ainsi que j’appris que mon adversaire se prénommait André.

Pour les pauses, on nous porta des tabourets pour que l’on puisse s’asseoir et des bassines et des serviettes pour nous éponger.

 

 

 

- C’est bien Gaspard, tu le tiens ! me dit une voix à côté de moi.

- Jack ? Qu’est-ce que tu fais ici ?

- Je suis venu t’encourager, petit. Louis aussi.

- Salut Gaspard. Courage, tu vas le tenir.

 

 

 

Je ne compris pas immédiatement ce qui était en train de se passer. Mon adversaire était également entouré. Un type de fière allure, aux mâchoires saillantes lui prodiguait de secrets conseils à l’oreille.

 

 

 

- Tu ne bouges pas assez, petit, me dit Louis. Tu dois plus le trimbaler.

- Il est épuisé, il tiendra pas la distance, ajouta Jack.

 

 

 

Une cloche retentit.

 

 

 

- Allez, vas-y ! Utilise ton jab !

 

 

 

Jack m’aida à me relever et j’avançai au milieu du cercle en même temps que mon adversaire. Il était aussi surpris que moi et cherchait des yeux l’arbitre supposé. Je lui jetai un solide crochet du gauche qui, à ma grande surprise, ne le surprit même pas. Il riposta par un uppercut qui vint s’écraser sur ma mâchoire et résonner mes dents. Les cris des spectateurs couvrirent le bruit.

Mes forces étaient à bout, les siennes aussi. Nous nous déplacions comme deux zombies et seule une force mystérieuse nous engageait à continuer. Ce n’était pas la chaleur des spectateurs, l’orgueil démesuré de ne jamais s’avouer vaincu ou l’envie irrépressible de vaincre. C’était autre chose de bien plus profond, indicible et inaccessible. Je sus qu’à présent la victoire ne pouvait m’échapper, que cette force m’avait choisi pour être le vainqueur. Comment dire ? C’était mon heure, voilà tout. Si les conditions avaient été différentes, c’est peut-être André qui aurait gagné.

J’encaissai trois crochets successifs et préparai ma riposte. Je lus dans ses yeux qu’il avait compris comme moi. Je lui envoyai mon uppercut le plus tranchant qui le souleva littéralement du sol et l’envoya s’effondrer dans les cordes.

Alors, quelqu’un compta.

Un, deux, trois, quatre, cinq…

La tête me tournait, quelque chose était en train d’arriver.

Six, sept, huit, neuf, DIX !

Jack et Louis foncèrent sur moi, me portèrent en triomphe sur leurs épaules. La tête me tournait toujours. Je n’entendis plus les cris et les hourrahs mais le murmure d’une vitre qui se brise.

On me reposa à terre. Tous étaient muets, immobiles. André, toujours à terre, avait été laissé à l’abandon. On entendit alors un bruit sourd, lointain, le hurlement de toute une ville. Une voiture remonta la rue des pendus. Mais ce n’était pas celle d’Acajou. C’était un modèle récent. Une autre voiture arriva de l’autre sens. Puis une troisième, une quatrième.

Alors quelqu’un arriva et cria : « La rue s’est ouverte ! Nous pouvons sortir ! » Personne ne voulut le croire. Les plus vieux pleurèrent, Jack et Louis se décomposèrent. Je fus certainement le premier à comprendre. André était mon premier adversaire. J’en avais huit autres à trouver et rien ne pouvait s’opposer à cela, pas même la magie de la rue des pendus.

 

 

 

- Gaspard ! Ce n’est pas possible, dit Jack.

- Hélas, si. Je dois sortir d’ici pour accomplir mon destin.

- Toi oui, mais nous ?

- Je suis désolé.

 

 

 

Aucun des habitants de la rue des pendus ne s’était préparé à ça. Ils s’étaient tous fait une raison. Ils avaient oublié le monde extérieur. Mais le voilà qui faisait irruption et qui les saisissait à la gorge sans leur accorder la moindre chance de se défendre.

 

 

 

- C’est ta faute, cria quelqu’un. Tu as brisé la magie !

- Je n’y peux rien, c’est comme ça.

- Salaud !

- Lâche !

 

 

 

Je reçus un crachat en plein visage. On me poussa dans le dos.

 

 

 

- Calmez-vous.

- Enfoiré !

 

 

 

Nouveau crachat, nouvelle bousculade. La foule s’approche, étend ses mains pour me saisir, ses yeux rouges de sang veulent me dévorer. Je me saisis du tabouret pour les faire reculer.

 

 

 

- Laissez-moi passer.

- Traître !

 

 

 

Je jetai le tabouret au hasard dans la foule et m’échappai. Tous me poursuivirent, lançant des pierres et des insultes. Jack et Louis étaient-ils avec eux ? je ne voulus  pas le croire.

A la limite de l’épuisement, je fis à l’envers le chemin des derniers mois. La place du bal des nazes, La Perruche verte, le banc des deux compères et, arrivé là, je me fondis dans la capitale.

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Par Gaspard
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Samedi 27 janvier 2007

Ce qui pouvait poser problème dans une quête comme celle que j’entreprenais, c’était l’angle d’attaque. Jack et Louis attendaient que je leur fournisse les détails que pour l’instant je ne possédais pas. C’est là que je commis ma première erreur. Cela doit être écrit quelque part dans un manuel de guerre : ne jamais laisser à ses alliés le temps de réfléchir.

Car tandis que je potautournais, Jack et Louis laissaient aller leurs méninges. Sans doute virent-ils qu’ils avaient plus à y perdre qu’à y gagner, car Jack m’interpella en ces termes :

 

 

 

 

 

 

- Gaspard, si tu bats Rochefort, nous ne pourrons plus jamais sortir d’ici.

- C’est possible en effet.

- Alors quitte à choisir, Louis et moi, on préfère rester à ses ordres.

- Si je ne l’affronte pas, on ne retrouvera jamais Suzie.

 

 

 

 

 

 

Il y eut un moment de silence pendant lequel je repassais mon plan d’attaque comme une chemise de flanelle.

 

 

 

 

 

 

- Vous vous souvenez de ma belle cavalière lors du bal des nazes ? demandai-je fiérot.

- Pas vraiment, non.

- On ne voyait que les sœurs Kart.

- Sauf que la mienne est visible 365 jours par an et un jour de plus les années bissextiles.

- Ah bon ? Et on la connaît ?

- Je croyais que vous connaissiez tout le monde ici !

- C’est possible. Elle est belle ?

- Oui.

- Jeune ?

- Forcément.

- Brune ?

- Evidemment.

- De fines jambes ?

- Certainement.

- Alors je ne vois pas.

- Tu ne vois pas ? Et toi Louis ?

- Pas plus.

- Suzie la connaissait !

- Il faudrait que tu lui demandes.

- Mais c’est cette fille qui doit m’aider à retrouver Suzie !

- Ah, effectivement, là tu as un problème.

- Et en quoi elle peut t’aider ?

- Je l’ai rencontrée à l’extérieur elle aussi. Et comme Rochefort, elle a un lien avec ce livre dont je vous ai parlé.

- C’est compliqué ton histoire.

- Parce que vous avez pris le train en marche mais en suivant depuis le premier épisode, c’est facile à saisir.

 

 

 

 

 

 

Ils ne parurent pas très convaincus par mon explication.

 

 

 

 

 

 

- Bon, dis-je d’une voix forte pour les récupérer avant qu’ils ne me lâchent, voilà comment l’on va procéder : Louis tu préviens tout le monde et vous fouillez toute la rue, maison par maison, chambre par chambre, caniveau par caniveau. Toi, Jack, tu récupères les plaques de verre et tu les mets en lieu sûr. Moi, je vais chercher Marie.

- Ok, on fera comme tu veux.

- On se donne rendez-vous dans deux heures à la Perruche verte.

 

 

 

 

 

 

Et on se sépara.

J’errai pendant quelques instants dans la rue puis, contre toute attente, je finis par découvrir une faille dans mon plan génial : par où devais-je commencer ? Je ne connaissais ni l’adresse de Marie ni son vrai prénom. La chance viendrait-elle à mon secours ? Je n’osai l’espérer. Suzie m’a dit un jour que lorsque l’on cherche quelque chose dans la rue des pendus, on finit toujours par y arriver. Tout est une question de volonté. Alors j’ai pensé, fortement, profondément, infiniment et je me suis avancé au milieu des pavés comme l’on se laisse traîner par la foule.

 Point de Marie dans sur les pavés, ni assis au bord des fontaines, ni aux terrasses des cafés. Pas de Marie non plus au fond des impasses et sous les passages secrets.

 

 

 

 

 

 

Je retournai à La Perruche verte où je retrouvai Acajou, l’armoire normande, le pilier, le lampadaire et Jack & Louis, enfin.

 

 

 

 

 

 

- Alors ? Quelles nouvelles ?

- Chou blanc.

- Pareil pour moi.

 

 

 

 

 

 

Je lançai un coup d’œil rapide à Jack qui me fit un signe de la tête. Au moins les plaques du praxinoscope étaient en sécurité.

 

 

 

 

 

 

- On était en train de parler de toi, Gaspard, dit Louis. De ton duel…

- Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? demanda Acajou avec sa vivacité habituelle. Je n’ai rien compris.

- C’est une théorie. La ville est divisée en neuf cercles concentriques, chacun de ces cercles représente un adversaire potentiel. Et pour achever ma quête, je dois affronter chacun de ces adversaires.

- Et c’est quoi ta quête ?

- Je ne sais pas trop.

- Mouais. Tu devais être sacrément secoué lorsque t’as pondu ça, si tu veux mon avis.

- Ce n’est qu’une théorie.

- Et en quoi ça peut nous être utile pour la suite des événements ?

- Gaspard pense que Rochefort est son premier adversaire.

- Ca nous fait une occasion d’enfer de nous en débarrasser.

- C’est si important que ça ? demanda l’armoire normande.

- Ca l’est, répondit Louis.

- Et pour le ravitaillement, on fera comment ?

- J’avais bien une idée, avouai-je, mais ça n’a rien donné.

- Rochefort est mort de trouille lorsqu’il aperçoit Gaspard, peut-être qu’il pourrait le forcer à nous aider.

- Ou du moins à nous révéler son secret. Comment fait-il pour aller et venir dans la rue des pendus ?

- Il a un truc, c’est sûr.

- Il n’y a qu’une façon de le savoir : Gaspard, il faut que tu l’affrontes !

 

 

 

 

 

 

Il n’y a rien de pire qu’une idée lorsque c’est la seule que l’on ait. Affronter Rochefort conduirait peut-être la rue des pendus à la ruine mais les réserves de Jack et Louis étaient suffisamment importantes pour nous permettre de tenir un bon moment. Nous n’avions plus le choix.

 

 

 

 

 

 

- Ton duel, c’est à quelle arme ?

- Je ne sais pas, avouai-je après un long moment de réflexion.

- Au pistolet, au sabre, aux poings ?

- Au pistolet, c’est plus classe.

- Aux poings,c‘est plus viril.

- Au sabre, c’est plus noble.

- T’as déjà tiré au pistolet ?

- Une fois à la foire à neuneu.

- Ca ne suffira pas. Les poings ?

- N’est-ce pas un peu douloureux ?

- Ouille. Reste l’épée.

- Je me suis formé à l’école du capitaine Alatriste.

- Tu ne pouvais pas le dire plus tôt !

- J’ignorais que cela était suffisant…

- Pas suffisant ! Mais tu as toutes les compétences requises ! Les meilleurs de toutes !

 

 

 

 

 

 

Et tout le monde de m’embrasser, de me féliciter, de me louer.

 

 

 

 

 

 

- Parfait, Gaspard, où est ton épée ?

- Je n’en ai pas.

 

 

 

 

 

 

Et tout le monde d’être assez déçu.

 

 

 

 

 

 

- Comment veux-tu te battre si tu n’as pas d’épée ?

- Il y a une minute encore, j’ignorais qu’il m’en fallait une.

- C’est une catastrophe.

- Je connais bien une boutique mais elle est à l’extérieur.

- Autant dire qu’elle n’existe pas.

- Il n’a qu’à aller en face, suggéra quelqu’un.

 

 

 

 

 

 

Et tout le monde de lui reprocher cette initiative douteuse.

 

 

 

 

 

 

- En face ? C’est-à-dire ?

- Rien, Gaspard. C’est une mauvaise idée.

- Pourquoi ? dis-je en jetant un œil à travers la vitre aux quatre carreaux sales.

- Parce qu’il ne vend pas d’épée.

- Alors pourquoi l’a-t-il suggéré ?

- Disons qu’il ne vend pas d’épée pour un duel à mort. Surtout contre Rochefort.

- Que vend-il alors ?

- Des babioles.

- Du bric-à-brac.

- Des gadgets.

- De la pacotille.

- Des vieilleries.

- Mouais, mouais, mouais, fis-je la main sur le menton pour montrer que je réfléchissais, et à part lui, personne ne peut me fournir d’épée dans la rue des pendus ?

- Personne, hélas.

- Alors je vais aller jeter un coup d’œil.

 

 

 

 

 

 

Et de ce pas, je sortis de La Perruche verte et traversai la rue. La boutique ornée d’un pathétique « Caverne d’Ali-Baba » semblait avoir été dessinée par un homme ivre. La façade n’était pas droite, les fenêtres pas alignées et la porte de guingois. Ils n’avaient pas menti. Rien ici n’avait vu la lumière du jour depuis au moins un siècle et demi, deux siècles. Je me rappelai pourtant la phrase de Suzie sur la volonté et les trésors de la rue des pendus et m’avançai d’un pas bien décidé dans la boutique, avec à l’esprit l’image d’un costume de mousquetaire flamboyant et d’une rapière plus aiguisée que la lame d’un rasoir.

Deux minutes plus tard, sans avoir eu le plaisir de répondre à un « je-peux-vous-aider » qui ne vint jamais, je trouvai le pire de mes cauchemars.

Un costume blanc d’escrimeur rapiécé par de la feutrine écossaise pendait négligemment dans un coin de la brocante, entre une armoire sans porte et le tableau d’un chien de chasse intact. Le masque moite comme les murs de la Perruche verte pesait trois fois son poids. Quant à la rapière, ce n’était qu’un vague fleuret d’entraînement, moucheté jusqu’à la moelle.

 

 

 

 

 

 

- Monsieur est connaisseur, fit une voix nasillarde dans mon dos.

- Absolument pas, répondis-je à une grosse barrique emmitouflée dans un pull tricoté par une main douteuse.

- Je pourrais vous conter l’histoire de ce costume pendant des heures.

- Ne le faites pas. Cela m’est égal.

- Désirez-vous l’acheter ? Je peux vous faire un prix.

- J’espère bien. Vous n’avez rien d’autre ? Je veux dire : je cherche une épée. N’avez-vous rien d’autre ?

- Hélas, non. J’attends un arrivage d’un club d’escrime qui a fermé suite à un important dégât des eaux. Mais ce n’est pas avant la prochaine éclaircie.

- Il y a un club d’escrime, ici, dans la rue des pendus ?

- Non, à l’extérieur.

 

 

 

 

 

 

Nerveux, conscient d’en avoir trop dit, le broc tira un paquet de clope de sa poche arrière et s’en grilla une aussi sec.

 

 

 

 

 

 

- Votre fournisseur n’est-il pas un homme élégant, arborant une fine moustache brune ?

- Peut-être.

- Alors, ne vous inquiétez pas, je suis moi aussi dans la confidence. Quand doit-il vous livrer ?

- Une semaine. Peut-être deux.

- Je ne peux pas attendre aussi longtemps. Tant pis, je prends celui-là.

- Le costume entier ?

- Certainement pas ! Le fleuret sera déjà suffisamment lourd.

 

 

 

 

 

 

Lorsque je revins à La Perruche verte, les regards curieux qui m’avaient accompagné se figèrent en moues désespérées.

 

 

 

 

 

 

- Il n’y avait rien d’autre, lançai-je comme une bouée d’explication.

- Nous sommes perdus.

- Peut-être pas. Si je n’ai pas pu trouver d’épée valable, Rochefort n’en trouvera pas non plus.

- Hélas, non, Gaspard. Il en possède une. Une vraie, dissimulée dans sa canne. Nous l’avons vu souvent l’utiliser et il ne la remettait jamais au fourreau sans qu’elle se soit baignée.

- Même s’il n’est pas de première fraîcheur, cela reste quand même une arme.

- D’entraînement.

- D’entraînement, certes. Mais je peux quand même le blesser. Il me suffit d’enlever la mouche.

 

 

 

 

 

 

Et de lier l’acte à la parole.

 

 

 

 

 

 

- Doucement, Gaspard, tu vas t’entailler le doigt.

 

 

 

 

 

 

Effectivement.

 

 

 

 

 

 

- Je vous le dis, persifla Acajou, nous sommes très mal barrés.

 

 

 

 

 

 

Et tout le monde d’être d’accord

 

 

 

 

 

 

- Ne m’enterrez pas trop vite. Je viens de mettre ma lame à nu.

 

 

 

 

 

 

Je montrai mon fleuret libéré de ses chaînes, une goutte de mon sang perlant sur sa pointe.

 

 

 

 

 

 

- Jack, Louis, il est l’heure. Allez chercher Rochefort.

- Tu ne crois pas que tu devrais t’entraîner un peu ?

- Inutile. Je me rappelle parfaitement de tout. De la bataille devant le couvent comme de l’assaut du galion.

- Qu’est-ce qu’on lui dit ?

- Qu’il vienne me retrouver… Où est-ce que le combat peut avoir lieu ?

- Il y a une cour intérieure, suggéra l’armoire normande.

- Parfait. Allez dire à Rochefort de me retrouver ici, au coucher du soleil.

 

 

 

 

 

 

Et je sortis pour m’aérer la tête. Rochefort allait-il répondre à ma provocation ? Peut-être que sa colère surmontera sa peur. Mais le moment n’était pas venu pour penser à ça. Je n’avais que Marie en tête. Si Suzie ne m’avait pas dit qu’elle m’avait vu danser avec elle au bal, j’aurais l’impression de l’avoir rêvée. Et si elle apparaissait à l’instant devant moi, au détour d’une ruelle, je n’y croirais sans doute plus. J’ai tellement de questions à lui poser que je suis sûr de rester de bouche bée.

Comme j’espérais en sa venue, la phrase de Suzie me revint pour la troisième fois. Mais la magie de la rue des pendus n’opéra pas. Peut-être fallait-il y voir un bien mauvais présage.

 

 

 

 

 

 

Lorsque je revins à La Perruche verte, les derniers rayons de soleil n’allaient pas tarder à s’éclipser. Toute la compagnie était là, l’armoire normande avait bien voulu ouvrir une bouteille, mais une de la réserve, car il lui coûtait de passer derrière le bar en l’absence de Suzie. Jack et Louis dans un coin fumaient religieusement un cigare.

 

 

 

 

 

 

- Alors ?

- Il est prévenu. Il viendra.

 

 

 

 

 

 

Je me dirigeai vers la cour intérieure qui apparaissait clairement derrière une porte que je n’avais jamais remarqué. L’endroit était idéal pour un duel. Acajou me proposa un verre de vin.

Je doutai. J’avoue sans embarras que je ne sus pas alors si je devais le boire ou pas. Est-ce que le boire me donnerait du courage ou m’endolorirait les membres ?

 

 

 

 

 

 

- Eh bien ?

- Je ne sais pas. Qu’en pensez-vous ?

- Cela ne peut pas te faire de mal !

- Alors j’accepte.

 

 

 

 

 

 

J’avais à peine porté le verre à mes lèvres que l’armoire normande assise en face de moi releva la tête et colora ses yeux d’une touche d’effroi.

Comme on l’aura compris, l’homme à la moustache brune, la canne à la main, venait de passer la porte. Sa chemise était débraillée, ses cheveux en bataille et son regard était celui d’un fou.

 

 

 

 

 

 

- Je vous ai connu plus en forme, aurai-je sans doute dit si j’avais été plus en verve.

 

 

 

 

 

 

Rochefort s’avança, passa à un mètre de moi, lança un regard à Jack qui lui indiqua du doigt la cour intérieure.

Je ne pouvais plus me dérober. Je laissai mon verre à moitié vide sur la table et le suivis. Rochefort sortit son épée de sa canne et fendit l’air plusieurs fois. Ses gestes étaient peu assurés et je remarquai qu’il avait du mal à se tenir bien droit. Sans doute avait-il bu pour se donner du courage. Et le désespoir l’avait emporté sur la volonté. J’avais donc une chance.

 

 

 

 

 

 

- Messieurs, exposez vos griefs ! ordonna Louis d’une voix claire qui ne lui ressemblait pas.

- Vous m’avez volé quelque chose qui m’appartient, répondit Rochefort d’une voix faible et hésitante.

- Vous avez enlevé Suzie, déclarai-je. Il faut nous la restituer.

- Je n’ai enlevé personne et certainement pas cette grosse vache.

 

 

 

 

 

 

L’insulte était sans doute justifiée. Mais Rochefort était sur le fief de l’insultée en présence de ses amis et il aurait dû s’abstenir.

 

 

 

 

 

 

- Vous aggravez votre cas !

- Comment le pourrais-je ? C’est vous qui avez voulu ce duel stupide. Eh bien, je suis là, qu’attendez-vous ?

- Quand vous voulez ! dis-je en me mettant en garde.

- Un instant ! interrompit Louis. Les doléances n’ont pas été faites. Gaspard ?

 

 

 

 

 

 

Pris dans la fougue de l’affrontement, je ne saisis pas immédiatement à quoi il faisait allusion.

 

 

 

 

 

 

- Certes, dis-je une fois que cela me revint. Si je gagne ce duel, vous devrez nous révéler votre secret !

- Quel secret ?

- Vous le savez bien. Vos allées et venues dans la rue des pendus. Ainsi que l’objet…

 

 

 

 

 

 

A ce mot, je vis mon ennemi trembler.

 

 

 

 

 

 

- Mon secret ? Il vaudrait mieux pour moi que je souffre mille morts plutôt de le révéler. Quant à l’objet, vous n’avez pas encore perçu toute l’étendue de son pouvoir. Je pensais qu’elle vous avait mis au courant mais je me trompais. Je ne risque donc absolument rien.

 

 

 

 

 

 

Et après toutes ces incompréhensions, Rochefort se rua sur moi comme un dément, la pointe de son épée prête à me transpercer la gorge. Je les accueillis par un réflexe de recul. Je subis alors une douzaine d’assaut que je parai comme je pus. Un long mouvement circulaire de mon fleuret contraignit mon ennemi à reculer et le combat fit une pause.

Toute la compagnie se trouvait dans la cour intérieure, alignée devant le mur et craignant pour ma vie.

Je ne pouvais pas continuer ainsi. Ses assauts même s’ils n’étaient pas dangereux étaient vifs et soutenus. L’un d’eux finirait forcément par atteindre son but.

La face de Rochefort était rouge, son front inondé de sueur. L’alcool qu’il avait ingurgité le fatiguait plus que de raison. Il fallait que j’en profite.

Je me jetai sur lui, la pointe en avant. Il fut surpris et n’eut pas le temps d’organiser une parade efficace. Mon fleuret lui emporta un bout de chemise et le blanc devint rouge.

 

 

 

 

 

 

- Juste une égratignure, continuons.

 

 

 

 

 

 

Il avait du en faire des combats à l’épée pour acquérir une telle assurance. Aujourd’hui pourtant, il s’était saoulé pour se donner du courage. Qu’est-ce qui chez moi l’effrayait tant ?

 

 

 

 

 

 

Nous échangeâmes quelques passes de courtoisie et dans l’opération, je ne vis pas une attaque qui me blessa légèrement à l’épaule. Idiotement, je lâchai un cri qui fit sourire mon adversaire.

 

 

 

 

 

 

- J’ignore quelle folie est passée par votre tête mais c’est une folie qui va vous coûter la vie.

 

 

 

 

 

 

Il accompagna ces mots par une suite effrénée de d’attaques, de feintes et de quartes. Deux assauts sur cinq me perçaient le ventre ou les bras et me vidaient peu à peu de mon sang.

Ma vue se troubla et je sentis ma vie s’échapper peu à peu de moi. Rochefort ponctuait maintenant chacun de ses touches par un petit rire et je dois avouer que, sur l’heure, ce qui me terrifiait le plus était la perspective de devoir mourir en l’emportant comme seul souvenir.

 

 

 

 

 

 

- Ta fin est proche. A présent, je n’aurais plus rien à craindre. Bientôt, elle m’appartiendra.

 

 

 

 

 

 

L’occasion était trop belle de finir sur une belle parole, même si elle n’était pas de moi. Si je devais mourir, au moins, devais-je le faire en me battant pour une belle femme, comme le voulait la tradition. A bras-le-corps, je m’élançai vers lui, fouettai l’air coupable de me vider mes forces et fermai les yeux, prêt à attendre la mort. Cinq fois, six fois, mon épée frôla des ombres, mais au septième coup je sentis qu’elle touchait quelque chose et, rassuré, je m’évanouis.

 

 

 

 

 

 

* * * * *

 

 

 

 

 

 

La lueur d’une lampe que je ne connaissais pas accueillit ma résurrection. Jack et Louis étaient à mes côtés.

 

 

 

 

 

 

- Tu t’es bien battu, gamin.

- Pardonnez la banalité de cette question, mais où suis-je ?

- A la Perruche verte, dans la chambre de Suzie.

- Où est-elle ?

- Mystère.

- Et Rochefort ?

- Enfui.

- Que s’est-il passé ?

- Tu as gagné, petit. Ton dernier coup lui a fait une entaille dont il se souviendra.

 

 

 

 

 

 

Ils me racontèrent alors mon assaut désespéré, la lutte de Rochefort pour esquiver tous mes coups sauf le dernier. Notre chute commune et l’arrivée de la compagnie à mes côtés. Il ne tarda pas à se relever mais son état ne lui permit pas de m’achever, alors, en titubant, il s’en alla, me réclamant une revanche qui me serait fatale.

 

 

 

 

 

 

- Et le praxinoscope ? Et Suzie ? Et son secret ?

- Du calme, tu as perdu beaucoup de sang. Le docteur a dit que tu devais te reposer.

- Alors, ça n’a servi à rien.

- Les choses n’ont pas avancées, c’est vrai. Ta théorie était sans doute fausse.

- On tient quand même à te remercier, Gaspard. Nous avons retrouvé notre liberté.

- Peut-être, mais j’ai condamné la rue.

 

 

 

 

 

 

Ni Jack ni Louis n’eut l’envie de me contredire.

 

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Par Gaspard
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Samedi 20 janvier 2007

Lorsque l’on quitta l’estaminet, la lune était suffisamment haute pour nous toiser religieusement. On n’avait pas parcouru beaucoup de chemin.

L’armoire normande était retombée dans son désespoir pleurnicheur et le reste de la troupe dans son mutisme d’épuisement.

Pour nous raccompagner, Acajou proposa de faire deux voyages. Je décidai moi-même des équipes. La première fournée serait composée du pilier, du lampadaire et de l’armoire normande, la deuxième des deux compères et de ma personne. On applaudira toute l’ingéniosité de mon plan : J’espérai que, par cette intimité soudaine, les langues de Jack et de Louis se délieraient, loin du regard soupçonneux de ma troupe et de l’influence néfaste du pilier qui jouait là un rôle que je ne saurais pour l’instant définir et sur lequel il faudrait bien un jour que je me penche.

 

 

- Gaspard, faut qu’on te cause, me dit soudainement Louis.

- Vas-y. Cause.

- Qu’est-ce qui s’est passé entre Rochefort et toi ?

- Pas davantage que ce que j’en ai dit.

- Depuis le temps que l’on le connaît, on ne l’a jamais vu avoir peur.

- Vous le connaissez depuis si longtemps que ça ?

- Oui. Très.

- Comment ?

- On nous l’a présenté.

- Qui ?

- Capone.

- Capone ? Le ?

- Lui-même.

 

 

On conviendra de l’état de stupeur dans lequel je me trouvai. Il y avait là quelque imbroglio difficile à saisir. Surtout au niveau des dates.

 

 

- Je sais ce que tu vas dire. Mais pourtant si, ça l’est.

- Vous avez vieilli mais pas lui.

- Exactement.

- Comment ce type peut avoir peur de moi ? On dirait qu’il est tout-puissant.

- C’est pour ça que ça nous étonne, avoua Louis. Quand on te voit…

 

 

J’essayai de réfléchir à ce qui pouvait terroriser l’homme à la moustache brune. Je suis sûr que vous, vous avez déjà trouvé. Mais les derniers événements extraordinaires m’avaient fait oublier tout ce qui avait pu se dérouler dans ma vie. Je l’avais oublié lui. Je l’avais oubliée elle. Et surtout, j’avais oublié le livre.

C’est le livre qu’il cherche et c’est pour cela qu’il m’a attaqué. Il croit que je suis en sa possession. Il le veut.

Je me rappelai de cet étrange pouvoir que j’avais ressenti la nuit où est apparue Marie.

Je me rappelai la légende du chasseur de lune. Et cette étrange apparition.

 

 

- Oh, Gaspard, tu rêves ?

- Est-ce qu’il ne vous a jamais parlé d’un livre ?

- D’un livre ? Tu veux dire d’un livre en particulier ?

- Oui, d’un livre sans titre qu’il rechercherait.

- Non, je ne crois pas. Jack ?

- Ca ne me dit rien non plus. Il ne lisait pas beaucoup, de toute façon.

- Je l’ai rencontré dans un café-philo et dans une bibliothèque. Et les seuls mots que nous avons échangés ont été à propos d’un livre.

- J’ai du mal à le croire.

- Moi, continuai-je, c’est que j’ai le plus de mal à croire, c’est votre servitude.

- Quoi ?

- Pourquoi lui obéissez-vous ? Je veux bien croire qu’il vous fait peur et toutes ces sortes de choses, mais quand même…

- Nous n’y pouvons rien. Il nous fascine.

- Il vous fascine ?

- Ce n’est pas la seule raison. Il faut lui dire Jack.

 

 

Les deux compères s’échangèrent un regard rapide.

 

 

- Louis a raison. Viens, Gaspard, nous devons te montrer quelque chose.

 

 

On partit sans attendre Acajou. Je me rappelai la dernière fois où nous avions marché comme ça tous les trois. Ce n’était arrivé qu’une seule fois, le jour de mon arrivée. Ils étaient rieurs et querelleurs, ils semblaient danser sur un monde qu’ils connaissaient par cœur et je les enviai. J’aurais donné tout ce que je possédais, c’est-à-dire pas grand-chose, pour faire partie de leur cénacle.

Aujourd’hui, ils étaient sombres, le pas lent mais assuré, ils semblaient porter sur leurs maigres épaules le poids des peurs de la rue entière. A nouveau, je les enviai de cet important rôle à jouer. J’espérai que moi aussi je pourrais mettre ma pierre à l’édifice. Je ne savais pas encore que je serai à l’origine de l’événement le plus important de la rue des pendus.

On arriva devant un immeuble minuscule sis au fond d’une impasse où l’on accédait par un passage étroit et bas de plafond. Jack sortit une clef de sa poche et ouvrit.

 

 

- Vous habitez ici ?

- Non, nous n’habitons nulle part.

- Alors, où allons-nous ?

- Dans notre réserve secrète.

 

 

Caverne d’Ali Baba conviendrait mieux. Il n’y avait ni formule magique et presque pas de voleurs, mais le trésor était bien là. Des coffres entiers de bouteilles de bière, de vin, d’alcool. Des sacs remplis de fruits, de légumes, de victuailles de toutes sortes. Et sur un côté de la pièce, sept immenses réfrigérateurs contenaient sans doute saucisses, poulets et pommes de terre.

 

 

- Nous n’avons pas le temps de te faire le tour du propriétaire, Gaspard. Il y a douze salles comme celle-ci.

 

 

Jack ouvrit une nouvelle porte sise entre deux montagnes de bouteilles de lait et on passa dans une pièce minuscule où le seul mobilier était composé d’une table et de deux chaises tournées vers le mur du fond.

 

 

- C’est notre salle de cinéma.

 

 

Mais en lieu et place du projecteur, il n’y avait qu’une sorte de lanterne magique qui devait dater de l’affaire de la dépêche d’Ems.

 

 

- Qu’est-ce que c’est que ça ?

- C’est un praxinoscope à projection.

- Comment ça fonctionne ?

- Viens t’asseoir, Gaspard, me répondit Louis en me prenant par le bras.

 

 

On s’assit sur les chaises tandis que Jack placé derrière le praxinoscope ouvrait une boite avec une petite clef d’argent. Il en sortit deux plaques de verres qu’il plaça avec la plus grande attention dans l’appareil.

 

 

- C’est une lanterne magique légèrement modifiée, expliqua Jack. Une source lumineuse se trouve à l’intérieur de ce boîtier, là ainsi que deux systèmes d’optique. Le premier projette un décor, le deuxième des personnages. Maintenant, sois attentif Gaspard. Il n’y aura pas de deuxième projection.

 

 

Je me retournai donc vers le mur qui servait d’écran et attendis. Un banc finit par apparaître. Puis deux personnages que je reconnus aussitôt : Gros Louis et Jack la Pince. Je réalisai aussitôt leur chance. Cela doit être une véritable fierté d’être un personnage de praxinoscope à projection. Mais Louis, assis à mes côtés, ne semblait pas de cet avis. Il avait le visage grave, les yeux baissés. Sans doute, Jack, dans mon dos, affichait la même attitude.

Le praxinoscope ne permet qu’un mouvement cyclique. On voyait donc Louis assis sur la gauche du banc qui se prenait la tête dans les mains et Jack qui levait les bras au ciel et qui les baissait. Je pensai en avoir fait le tour mais les deux compères ne semblaient pas décidés à arrêter la projection. Je me concentrai donc sur les images, résolu de découvrir quelque chose.

Et c’est ce que je fis.

Tout se voyait dans leurs yeux, à l’instant même où Louis se prenait la tête dans les mains et où Jack se tournait vers Louis. La terreur s’y lisait comme un titre au milieu d’une page blanche. Je me retournai vers Louis. Son attitude n’avait pas changé et Jack arrêta le praxinoscope.

 

 

- Voilà, Gaspard. Tu as vu.

- Oui, mais qu’est-ce que j’ai vu ?

- Sache d’abord que c’est Rochefort qui a créé cette projection. Ca peut déjà te donner une indication sur son âge véritable.

- Vous paraissez terrifiés.

- Pour la simple raison qu’il ne nous a pas demandé notre avis avant de le faire. Nous sommes ressemblants, non ?

- Comme dans un miroir.

- Comme dans un miroir… répéta Louis, toujours assis sur une chaise.

- Comme dans un miroir, répéta Jack. Oui, c’est exactement cela. Car ce qui est contenu dans cette plaque de verre, ce sont nos âmes.

 

 

Jack venait de  la retirer de l’appareil. Il la tenait délicatement entre ses doigts et malgré sa profonde émotion, ses mains ne tremblaient pas.

 

 

- A la suite d’une affaire qui a mal tourné, Louis et moi avons fui Capone et son syndicat. Nous avons trouvé refuge ici. Nous étions sûrs que personne ne nous trouverait jamais mais un beau jour Rochefort arriva. Les choses étaient complètement différentes. Il nous apprit que Capone avait été arrêté et ses hommes poursuivis. Il ne semblait pas inquiet pour lui. Lorsque l’on lui dit que la rue des pendus était un piège infranchissable, il éclata de rire. L’as-tu déjà entendu rire, Gaspard ? Je peux t’assurer que c’est le genre de rire dont on se souvient pour l’éternité. Il témoigne d’une grande douleur et d’un orgueil démesuré. Il nous a dit que rien ne pouvait jamais le retenir. A l’époque, la vie ici était loin d’être celle d’aujourd’hui. Nous nous rationnions sans cesse, espérant tenir sur nos maigres réserves. Nous avions parfaitement conscience que si nous ne trouvions pas le moyen de sortir de la rue, nous péririons ici comme des chiens. Rochefort nous proposa alors un marché. Il nous offrait le moyen de sortir et de revenir à loisir en échange de… quelque chose de terrible. Et nous avons accepté.

 

 

Je regardai la plaque de verre que Jack tenait à la main. Que se passerait-il si elle se cassait ?

 

 

- Ainsi, lorsqu’il veut nous faire sortir, il prend ceci avec lui et nous sommes obligés de le suivre car il faut bien aller là où vont nos âmes.

- Et vous n’avez jamais tenté quelque chose ?

- Nous sommes vieux et nous n’en avons jamais parlé à personne. Même le pilier ignore tout de l’histoire même s’il soupçonne que notre collaboration avec Rochefort est loin d’être amicale.

- Mais il les laisse ici ?

- Oui. A chacun de ses départs, il nous les rend.

- Vous n’avez jamais essayé de les cacher ?

- A quoi cela servirait ? Sans lui, nous ne pouvons plus sortir. Ne plus faire équipe avec Rochefort revient à condamner la rue entière.

 

 

Le problème était corsé. Mais une chose était sûre à présent : Rochefort était bien mon premier adversaire. Je n’avais pas le choix. J’en fis part aux deux compères qui m’écoutèrent avec intérêt.

 

 

- Rochefort a peur de toi et nous avons peur de lui. Tu as sans doute raison, Gaspard, tu es le seul à pouvoir nous débarrasser de lui, mais comment comptes-tu t’y prendre ?

- J’ai un plan mais je ne sais pas s’il peut fonctionner. Je vais avoir besoin de votre aide.

- Tu peux compter sur nous. Par quoi on commence ?

- Je dois d’abord retrouver quelqu’un.

 

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Par Gaspard
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Samedi 13 janvier 2007

Je stoppai ma course brusquement mais l’armoire normande continua la sienne. Si bien qu’elle arriva au niveau des intrigants qui levèrent la tête vers notre groupe et l’homme à la moustache brune, me reconnaissant, prit immédiatement la fuite.

Peut-être que si j’avais crié : « Arrêtez-le ! » ou « Saisissez-vous de ce gredin ! », quelqu’un l’aurait fait. Mais je suis resté là, l’air bien couillon, tandis que le lampadaire, le pilier et Acajou me dépassaient. Ils saisirent Jack et Louis par le col et en profitèrent pour cracher quelques mots dont, même si je n’en connaissais pas toujours le sens, je pouvais toutefois en saisir l’idée.

 

 

- Mais vous êtes dingues ! meugla Gros Louis

- C’est une veste sur mesure ! s’indigna Jack la Pince.

 

 

J’arrivai enfin. Et en chef digne de ce nom, j’ordonnai à mes hyènes de les relâcher.

 

 

- Tout doux, les gars.

 

 

Je parlai calmement avec des gestes pour bien montrer que j’ai l’habitude de diriger des batailles entières, le cul tranquillement posé sur mon cheval, loin de l’action.

 

 

- Gaspard ? Qu’est-ce qui leur prend ?

- On vous cherchait.

- Nous ? Pourquoi ?

- Vous avez buté les sœurs Kart !

 

 

Ni Jack, ni Louis n’avoua, mais le regard qu’ils s’échangèrent fut suffisamment éloquent.

 

 

- Ils ne disent rien, c’est que c’est eux !

- Je ne crois pas, affirmai-je le front impérial. Mais ils savaient qu’elles étaient mortes.

- Bien sûr qu’ils savaient puisqu’ils étaient là ! ajouta calmement le lampadaire. Ils ont tout vu.

 

 

Il y eut un silence. C’était tellement rare qu’il nous étonne qu’on ne savait plus trop quoi fabriquer.

 

 

- Oui, on était là, dit silencieusement Jack.

- Et on n’en est pas fiers, ajouta Louis.

- Qui les a tuées ? L’homme à la moustache brune ?

- Rochefort ? Je ne peux pas le dire.

- Ainsi, il s’appelle Rochefort. D’où le connaissez-vous ?

- On ne peut pas le dire non plus.

- Depuis quand est-il dans la rue ?

- Aucune idée.

- Je suis le seul que cet interrogatoire agace ? beugla Acajou. Ils se foutent de notre gueule.

- C’est vrai qu’ils ne disent pas grand-chose, intervint le pilier, mais c’est parce qu’ils ne peuvent pas le dire.

 

 

Il y eut un nouvel échange de regard éloquent mais cette fois le pilier y participa.

 

 

- Vos règles commencent à me saouler ! m’écriai-je à deux doigts d’être hors de moi.

- C’est comme ça, Gaspard. On a besoin de règles, même ici.

- Et les sœurs Kart ? On peut savoir pourquoi elles sont mortes ?

- Quelle importance ? elles sont mortes.

 

 

C’est à ce moment précis que l’on dut prendre une décision tacite. Soit on se refusait à la raison et le pugilat qui suivrait tournerait forcément au désavantage des deux compères ; soit on se calmait et on allait boire quelque chose de frais dans un estaminet voisin.

Notre alcoolisme était plus profond que notre colère.

 

 

Un ballon de rouge, deux demis, une suze, deux ricards et une chartreuse plus tard, la tempête s’était calmée.

 

 

- Dites-nous où est Suzie.

- Suzie ? Aucune idée.

- A cette heure-ci, elle doit être à La Perruche verte.

- Ne faites pas les malins ! déclara fermement Acajou.

- Suzie a disparu ! cria l’armoire normande, au bord de l’émotion.

- Suzie ? Impossible.

- Ne faites pas les malins ! dit Acajou. Cela ne peut être que vous.

- Nous ? Mais nous n’y sommes pour rien.

- C’est vrai, on n’en sait rien.

 

 

Acajou rétorqua que puisqu’il n’y avait pas de coupable, autant prendre ces deux-là puisque que toute façon, ils étaient bien coupables de quelque chose. Le lampadaire lui objecta que ce n’est pas ce qui nous ramènerait Suzie.

Moi, pendant ce temps-là, j’observai la scène. Acajou était au bord de la crise de nerfs, l’armoire normande se décomposait de minute en minute, le lampadaire semblait être complètement détaché même s’il restait attentif, et le pilier ne cessait de jeter des regards compatissants vers les deux compères.

Soudain, le garçon vint nous demander si nous voulions kek’chose d’autre. Tout le monde fut d’accord et le garçon ravi. Il doit être payé à la commission.

 

 

- Il y a tout de même un truc qui m’étonne, déclarai-je comme ça.

- Quoi donc ?

- Si personne ne peut sortir d’ici, comment faites-vous pour vous ravitailler ?

 

 

Cette fois les regards jouèrent Mayday en morse avec leurs pupilles. Mais Acajou ne le vit pas.

 

 

- C’est-à-dire ?

- Toi par exemple, où trouves-tu le carburant pour ton taxi ?

- Je le fabrique.

- Tu le fabriques !

- Oui. Un tiers d’huile d’olive, un tiers de jus d’orange, un tiers de poudre de cacahuète.

- Et ça fonctionne ?

- Bien sûr que ça fonctionne.

- Et où trouves-tu tous ces ingrédients ?

- C’est Gros Louis qui me les fournit.

- Ah. Et à La Perruche verte, demandai-je à l’armoire normande sans me soucier de Louis, où trouvez-vous tout l’alcool ?

- C’est Jack la Pince qui nous l’apporte.

- Tiens donc. Et je suppose que Jack et Louis fournissent aussi les supermarchés, les épiceries et les restaurants ?

- Arrête Gaspard, c’est bon.

 

 

Tous les regards se tournèrent vers les deux compères.

 

 

- On va tout vous raconter.

- Vous n’êtes pas obligés, dit le pilier.

- Si, c’est trop tard maintenant.

 

 

Jack me regarda et prit une grande inspiration.

 

 

- L’autre matin, juste après le bal des nazes, Louis et moi nous étions levés très tôt, et tout le monde comprendra pourquoi. Le jour n’était pas encore levé et nous étions sûrs de ne croiser personne. Nous nous trompions. Un homme nous attendait sous un réverbère. Nous le reconnûmes à la première seconde. C’était l’homme que vous avez fait fuir tout à l’heure, l’homme à la moustache brune, Rochefort. Nous ne l’avions pas vu depuis une éternité, même si ça ne veut pas dire grand-chose ici. Chacune de nos nouvelles rencontres signifie des ennuis en perspective, cette fois nous ne nous trompions pas. Il voulait nous proposait une affaire.

- Quel genre d’affaire ?

- Permettez-nous de garder le secret là-dessus pour l’instant. Sachez seulement que c’était loin d’être honnête. On a refusé d’entrée. Mais Rochefort a des arguments sur lesquels on ne peut pas formuler la moindre objection. Nous avons accepté. Il nous a conduit dans des recoins que nous n’avions jamais visités, nous sommes passés non loin de la Perruche verte et nous t’avons vu Gaspard. Tu es sorti quelques instants puis tu es rentré. Lorsqu’il t’a vu, Rochefort est devenu comme fou. On aurait dit qu’il était terrifié. Il tournait en rond comme un fauve en cage. « Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible ». On a essayé de le calmer mais cela ne servait à rien. S’il avait pu, il t’aurait tué sans doute.

- Mais qu’est-ce que tu lui as fait ? demanda Acajou.

- Rien. Enfin je crois. C’est lui qui m’a agressé une fois.

- Il t’a agressé ? demanda Louis.

- Il m’attendait dans ma chambre d’hôtel et m’a assommé par derrière. Ensuite, il a tout fouillé et saccagé. Je croyais que vous le connaissiez depuis longtemps ? Mais depuis quand ? D’avant votre arrivée dans la rue ?

- Cela n’a pas d’importance. Car il peut entrer et sortir à loisir.

- Quoi ? firent l’armoire normande, Acajou et le lampadaire de concert.

- C’est donc lui qui vous ravitaille.

- Non, c’est nous. Il nous permet de sortir.

- Je n’en crois pas mes oreilles ! s’écria Acajou. Vous pouvez sortir ? Mais comment ?

-  C’est assez compliqué…

- Et assez délicat.

- Oui. Disons que sans Rochefort, nous ne pouvons pas.

- Et les sœurs Kart ? demanda le pilier.

- On y vient. Il est devenu violent, a commencé à frapper tout ce qui lui passait sous la main. Puis il a remonté les rues que nous venions de prendre. Il est entré dans l’immeuble des sœurs Kart, a frappé à la porte, et les a égorgées.

- Sans raison ?

- A-t-on besoin d’une raison lorsque l’on est cinglé ? Il s’est ensuite assis et est resté dans cette position pendant au moins une heure. Puis il s’est levé, nous a ordonné de ne pas bouger, de l’attendre et il est parti.

- Je ne sais pas combien de temps nous avons pu l’attendre. Peut-être toute une journée.

- A la fin, on en a eu marre. On est parti.

- Et où êtes-vous allés ?

- Au banc.

- On s’est dit qu’il nous fallait faire comme si de rien n’était. Rochefort nous y a rejoint, il était furax.

- Il était surtout terrifié.

- Oui, on ne l’avait jamais vu dans cet état. C’était pas le premier crime qu’il commettait, ça non. Peut-être qu’il avait peur de toi, Gaspard, peut-être qu’il avait peur de ne pas avoir pu se maîtriser.

- C’est alors qu’on a vu passer Acajou. Comme c’est une vraie pipelette, on s’est replié vers le parc. Voilà, vous savez tout.

 

 

En fait, non, on ne savait pas tout. Aucun de mes compagnons ne s’intéressaient pas à Rochefort mais je jouais un rôle que je ne connaissais pas. Pourquoi avait-il peur de moi ? Comment pouvait-il aller et revenir dans la rue des pendus ? Il était la clef de l’énigme.

C’est alors que je réfléchis à ma théorie des neufs cercles. Il était sans doute mon premier adversaire. Il fallait que je mette la main dessus.

L’atmosphère s’était détendue. On ne regretterait les sœurs Kart pas avant le prochain bal des nazes et Gros Louis et Jack la Pince étaient trop importants pour tout le monde pour qu’on les condamne. Après tout, ils n’avaient fait que subir, c’était Rochefort le vrai coupable. On reprit donc une troisième tournée tandis qu’un fonctionnaire allumait les gaz des réverbères.

Soudain, l’armoire normande s’écria :

 

 

- Et Suzie, elle est où ?

 

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Par Gaspard
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Samedi 6 janvier 2007



Ce matin-là, j’étais sorti de chez Suzie bien tard - ou tôt, ça dépend comment on voit les choses. J’ai attendu Jack et Louis toute la nuit. J’ai fini par en avoir marre. Comme je n’avais pas sommeil et que forcément je ne le trouverai pas, je suis allé me promener, au risque de me perdre, dans la rue des pendus.

Sans trop savoir comment ni pourquoi, je me suis retrouvé devant le banc des deux compères.

Il était vide.

Habituellement, lorsqu’ils ne sont pas chez Suzie, ils sont toujours sur ce banc, même s’ils aiment à penser et à dire le contraire.

J’étais en pleine attitude pensive lorsque Acajou vint à passer. Il pétarada, potdéchapementa, cucarachaa, gommusa et me manosalua. A mon tour, je lui fis signe, il descendit de son véhicule.

 

- Je savais bien que c’était toi ! Tu cherches les vieux ? Ils ne sont pas là.

- Je vois. Tu ne saurais pas où ils sont par le plus grand des hasards ?

- Par le plus grand des hasards, je ne pense pas. Disons qu’avec le nombre de kilomètres que je m’avale par heure, ça doit être une question de probabilité.

- Je vois. Tu ne saurais pas où ils sont par la plus grande des probabilités ?

- Bien sûr que si que je sais où ils sont. Je les ai croisés deux fois. La première, c’était un peu avant la nuit. Ils sortaient de l’immeuble des sœurs Kart, tu sais les jumelles ?

- Non, ça ne me dit rien.

- Tu rates quelque chose. Disons que pour faire bref, il n’y a qu’une seule nuit où t’en as pour ton argent, c’est la nuit du bal des nazes. Sinon je peux te dire qu’elles ont le compteur surchauffé, fatigué à la tache.

- Et la deuxième ?

- La deuxième, elle est pareille que l’autre, puisque c’est des jumelles.

- Non, je veux dire la deuxième fois que tu les as vus.

- Ah, la deuxième fois, c’était il y a à peine une heure, ici même. Ils étaient en compagnie d’un type que je ne connaissais pas.

- Un nouveau venu ?

- Sans doute, puisque je ne le connaissais pas. Allez je file ! On se voit chez Suzie à l’aube !

 

Ce n’était pas une question. Acajou, malgré le nombre de personnes diverses et variées qu’il croisait chaque jour faisait d’une fois une certitude. J’étais donc catalogué comme habitué du petit matin à La Perruche verte.

Je ne voulus pas le décevoir.

 

Lorsque j’arrivai sur place, la porte était fermée et je trouvais devant l’armoire normande.

 

- Salut !

- Salut. Pourquoi tu n’entres pas ?

- Je n’ai pas les clefs.

- Mais c’est toi le cerbère.

- Oui mais je n’ai pas les clefs.

- Comment ça se fait ?

- Parce qu’il n’y a pas de clefs. Enfin c’est ce que j’ai toujours cru.

- Comment ça ? Tu n’as jamais vu cette porte fermée ?

- Non, jamais. La Perruche verte est toujours ouverte.

- Mais Suzie, où est-elle ?

- Je n’en sais rien ! fit-il sanglotant.

 

Alors là c’était le bouquet ! Je me retrouvais avec un mystère de plus sur les bras. Je devrais même dire deux ! J’ignorais en effet qu’une armoire normande pouvait pleurer.

Le pilier arriva à son tour.

 

- Salut les petits gars.

- Salut.

- Salut.

- C’est pas ouvert ? Suzie s’est faite enlever ?

 

Ni l’armoire normande ni moi n’y avions pensé.

 

- Pourquoi dis-tu ça ?

- Je connais Suzie mieux que je ne me connais moi-même. Si elle n’est pas là, c’est qu’elle s’est faite enlever.

- Elle est peut-être souffrante ?

- Je l’ai vue servir des pressions avec une fracture ouverte.

- Si elle s’était faite enlever, elle n’aurait pas fermée la porte !

- Si. Parce que Suzie est une femme consciencieuse.

 

Je ne trouvai rien à redire à cela. Suzie avait donc été enlevée, c’était certain. Bien. Mais par qui ? Qui pourrait lui vouloir du mal ?

 

- Elle a des ennemis ?

- Qui n’en a pas ?

- Et puis tu peux pas servir toute ta vie derrière un comptoir sans déplaire à quelqu’un. C’est la profession qui veut ça.

- Alors ça peut être qui ?

- Qui ça ?

- Son kidnappeur !

 

Je les trouvai pénibles à la fin, ces deux types. L’un qui ne pensait qu’à pleurer et l’autre qui avait les cellules tellement détruites qu’il n’arrivait pas à réfléchir. J’étais donc promu par la force des choses, commandant en chef.

La poisse.

 

Soudain, on entendit rugir un moteur de mauvaise qualité et mal nettoyé.

 

- Voilà le taxi, fit le pilier.

 

Acajou freina juste devant nous. Il était pressé comme chaque matin.

 

- Qu’est-ce que vous foutez tous devant ? J’ai un tas de clients qui attendent moi.

- Suzie a été enlevée.

- Enlevée ? Suzie ? Impossible.

- Et pourtant tu vois bien. La porte est fermée.

- Mince. Qu’est-ce qu’on fait ?

 

Tout le monde s’est tourné vers moi. Il m’était difficile de savoir depuis quand j’étais coincé dans la rue des pendus mais il était évident que c’était moi le plus jeune. Pourquoi est-ce que j’avais été choisi ? Acajou était nerveux, connaissait tout le monde, il aurait fait un chef admirable. Mais bon, le destin vous tombe dessus comme la grippe, faut faire avec.

 

- Il faut la retrouver, dis-je avec assurance comme Bonaparte au pont de Lodi quand il a dit quelque chose d’important.

- Mais comment, demanda quelqu’un qui pleurnichait.

- En organisant une battue comme pour la chasse à l’éléphant.

- Oui ! affirma quelqu’un que l’ivresse de la victoire avait euphorique.

- Formons à présent une cohorte et allons au secours de notre camarade !

- Nous pouvons prendre mon taxi ! supposa quelqu’un qui, s’il conduisait mieux, aurait sans doute été élu chef.

- Nous reviendrons avec elle ou nous ne reviendrons pas ! déclara quelqu’un qui parlait pour ne rien dire et qui avait été élu chef.

 

On monta alors dans le taxi. Acajou et l’armoire normande devant, le pilier et moi à l’arrière. Le chauffeur fit chauffer le moteur, nous parla de son volume, du nombre de je ne sais plus trop quoi. Je trouvai que l’on perdait un temps qui nous était précieux à cause de cet orgueil de mécaneux mais ce fut pourtant cet orgueil qui nous sauva la mise. Tandis que nous étions là, le lampadaire arriva à son tour.

 

- Et alors, messieurs ? Que faites-vous donc tous ici dans cette voiture immobile et pourtant bien sonore.

- On essaye mon nouveau moteur.

- Suzie a été enlevée !

- Suzie ! Je le savais !

- Comment ça tu le savais ?

- Ce sont les huîtres, mon ami, ce sont les huîtres !

 

Et il grimpa dans la voiture et s’installa à ma droite.

 

- Vous allez avoir besoin de moi ! En route !

 

Le lampadaire connaissait bien son affaire. Acajou démarra en trombe comme un motard à qui on aurait dit « GAZ ! ».

 

- On va où ?

- Au banc. Il faut trouver Jack et Louis, ils peuvent nous être utiles.

 

En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, nous étions rendus devant le banc. Il était encore vide.

 

- J’en étais sûr.

- Ils sont où ? demanda l’armoire normande. S’ils ne sont pas chez Suzie, ils sont toujours ici.

- Je les ai vus discuter avec un type tout à l’heure, ils sont peut-être avec lui.

- Mais où va-t-on les chercher ?

- Pas chez les sœurs Kart, ils en sont sortis peu avant la nuit.

- Les veinards !

- Ramène nous à La Perruche verte, ordonnai-je. Nous allons enquêter sur place.

- Et pour Gros Louis et Jack la Pince ?

- Tant pis, on fera sans eux.

 

C’était pire que ce que l’on croyait. La Perruche verte était dans un bordel sans nom, enfin plus que d’habitude. Les tables étaient renversées, les chaises brisées, la plupart des bouteilles gisaient à terre inconscientes. Tout montrait qu’il y avait eu lutte.

 

- Elle s’est battue comme une lionne.

- Fouillez partout, il y a peut-être un indice.

 

Je pensai immédiatement au tableau de Botero et je fonçai derrière le bar. Le tapis qui dissimulait la trappe était encore à sa place.

On chercha pendant longtemps. L’armoire normande était sans cesse occupée à repousser les clients à qui il apprenait les circonstances de l’affaire. Personne n’avait vu Suzie depuis la veille. Acajou interrogea les voisins et revint bredouille. Malgré le tintamarre que la lutte avait sans doute provoqué personne n’avait rien entendu et pourtant les murs ici, c’est du plâtre bouffé par les rats.

Il y avait quelque chose d’étrange dans tout ce micmac. Je repensai à Jack et Louis. Leur absence était tout aussi curieuse.

 

- Elles sont comment les sœurs Kart ?

- Gars, si tu savais !

 

Le visage de mes compagnons s’embellit tout à coup.

 

- Non, je veux dire, habituellement.

 

Leur visage prit alors une teinte blanche et leur regard se teinta en dégoût.

 

- Personne ne les fréquente, à part lors du bal des nazes ?

- Ouais et t’as intérêt à te carapater fissa avant que le jour se lève.

- Et personne ne trouve bizarre que Jack et Louis ne soient sortis de chez elles que presque vingt-quatre après le bal des nazes ?

 

Ils s’échangèrent tous des regards mêlés d’incompréhension, d’inquiétude et de dégoût profond.

 

- Qu’est-ce que ça a avoir avec la disparition de Suzie ?

- Sûrement rien. Mais nous ne trouvons rien de plus ici. Autant chercher du côté des sœurs Kart.

- Je ne tiens pas forcément à les voir en pleine journée.

- Moi non plus.

- C’est pour Suzie, les gars.

 

Un silence entra dans La Perruche verte comme s’il était chez lui et s’installa au bar. Quinze minutes plus tard, nous étions dans l’immeuble des sœurs Kart. Me suivait le lampadaire, l’armoire normande puis un peu plus loin Acajou et le pilier.

L’investigation commença mal. La serrure était fracturée et la porte entrouverte.

 

- Mesdemoiselles ?

- Gaspard, tu peux les appeler « Mesdames », elles ne se vexeront pas.

 

Evidemment qu’elles ne se vexeraient pas. Car elles étaient mortes, égorgées comme deux animaux que l’on égorge habituellement et qui poussent des petits cris familiers. L’une d’entre elles était étendue dans l’entrée, son sang purifiant un tapis persan de très mauvais goût.

Le reste de l’appartement était décoré comme un lupanar de troisième zone. D’énormes coussins violet, rose ou orange traînaient sur des canapés mauves, à côté desquels l’on trouvait des narguilés et des pipes pour l’opium. D’immenses vitrines recouvrant les murs étaient garnies par divers objets sexuels dont l’usage m’était pour la moitié d’entre eux totalement inconnu.

Une porte enguirlandée conduisait à une chambre étonnement sobre où un lit fatigué constituait la seule décoration. Une salle de bains minuscule y était adjacente. On y entrait difficilement entre le lavabo, le bidet, la baignoire et la grosse vieille dame égorgée dans la douche.

 

- Elle a dû se défendre. Ils l’ont poursuivie jusqu’ici.

- Rien ne dit qu’ils étaient plusieurs.

- Bien sûr que si, puisque c’est Jack et Louis.

- Rien ne dit que ce soit eux.

- Evidemment que c’est eux. Ils sont les derniers à être entrés ici.

- Pas forcément.

- Mais bien sûr que si, personne ne rend jamais visite aux sœurs Kart, même pour les assassiner.

- Il faut appeler la police.

- La police, il n’y en a pas.

- Comment ça il n’y en a pas ?

- Il n’y en a jamais eu, m’assura le pilier. Quand on a construit la rue, il n’y avait pas de poste de police. Et quand elle s’est refermée sur elle, on n’a pas trouvé l’utilité d’en construire un. Il n’y a jamais de crime ici.

- Alors, il faut retrouver Jack et Louis.

 

Mais évidemment c’était plus simple à dire qu’à faire. Ils pouvaient être n’importe où.

 

- Qu’attend-on ? dit soudainement le lampadaire qui n’avait encore rien dit et qui n’avait pas encore justifié sa présence parmi nous.

- On ne sait pas où ils se trouvent. Tu le sais toi ?

- S’ils ne sont pas chez Madame Suzie - et pour cause - ni sur leur banc, c’est qu’ils sont au parc.

- Au parc ? Mais il n’y a que des vieux qui nourrissent les pigeons !

- Que croyez-vous qu’ils soient ?

- J’ai du mal à te croire.

- J’y vais régulièrement pour méditer et c’est là que les huîtres ont le plus de mal à nous atteindre.

 

Je ne voulus pas lui demander pourquoi même si je dois reconnaître que ça m’intriguait beaucoup. A cause des pigeons peut-être.

On sortit rapidement de l’appartement et on prit le taxi.

Le parc était situé à l’extrême sud de la rue des pendus. On n’y tombait jamais dessus parce que personne ne voulait y aller. Mais notre désir de résoudre cette affaire était si profond qu’il ne nous fallut pas plus de vingt secondes pour l’atteindre.

On y croisait quelques vieux disséminés sur les bancs, d’autres lisant le journal. La journée était ensoleillée.

 

- Habituellement, ils se cachent par là-bas. Loin de la rue, vous comprenez.

 

Je pris la tête du groupe et me mis à courir, bientôt rattrapé par l’armoire normande qui avait repris du poil de la bête. On prit une allée qui faisait le tour d’un épais bosquet et on tomba nez à nez avec les embrouilles.

A une dizaine de mètres de nous Jack et Louis étaient assis sur un banc en pleine discussion avec quelqu’un.

L’homme à la moustache brune.

 

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Par Gaspard
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